La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III)

Part 36

Chapter 363,838 wordsPublic domain

Voyant l'heure, et craignant qu'Albertine ne s'ennuyât, je demandai à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu'il voulût bien d'abord me déposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il me félicita de rentrer ainsi directement, (ne sachant pas qu'une jeune fille m'attendait à la maison), et de finir aussi tôt, et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, je n'avais en réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis il me parla de M. de Charlus. Celui-ci eût sans doute été stupéfait en entendant le professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui disait toujours: «Je ne répète jamais rien», parler de lui et de sa vie sans la moindre réticence. Et l'étonnement indigné de Brichot n'eût peut-être pas été moins sincère si M. de Charlus lui avait dit: «On m'a assuré que vous parliez mal de moi.» Brichot avait en effet du goût pour M. de Charlus et, s'il avait eu à se reporter à quelque conversation roulant sur lui, il se fût rappelé bien plutôt les sentiments de sympathie qu'il avait éprouvés à l'égard du Baron, pendant qu'il disait de lui les mêmes choses qu'en disait tout le monde, que ces choses elles-mêmes. Il n'aurait pas cru mentir en disant: «Moi qui parle de vous avec tant d'amitié», puisqu'il ressentait quelque amitié, pendant qu'il parlait de M. de Charlus. Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que l'universitaire demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui était de lui offrir des spécimens réels de ce qu'il avait pu croire longtemps une invention des poètes. Brichot, qui avait souvent expliqué la deuxième églogue de Virgile sans trop savoir si cette fiction avait quelque fonds de réalité, trouvait sur le tard à causer avec Charlus un peu du plaisir qu'il savait que ses maîtres, M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en Palestine, en Egypte, à reconnaître dans les paysages et les populations actuelles de l'Espagne, de la Palestine et de l'Égypte, le cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu'eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. «Soit dit sans offenser ce preux de haute race, me déclara Brichot dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux quand il commente son catéchisme satanique avec une verve un tantinet charentonnesque et une obstination, j'allais dire une candeur, de blanc d'Espagne et d'émigré. Je vous assure que, si j'ose m'exprimer comme Mgr d'Hulst, je ne m'embête pas les jours où je reçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contre notre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste, s'est croisé.» J'écoutais Brichot et je n'étais pas seul avec lui. Ainsi que du reste cela n'avait pas cessé depuis que j'avais quitté la maison, je me sentais, si obscurément que ce fût, relié à la jeune fille qui était en ce moment dans sa chambre. Même quand je causais avec l'un ou avec l'autre chez les Verdurin, je la sentais confusément à côté de moi, j'avais d'elle cette notion vague qu'on a de ses propres membres, et s'il m'arrivait de penser à elle, c'était, comme on pense, avec l'ennui d'être lié par un entier esclavage, à son propre corps. «Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cet apôtre. Songez que j'ai appris par lui que le traité d'éthique où j'ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X, par un jeune porteur de dépêches. N'hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain, ou si vous aimez mieux de moins de gratitude, que Phidias qui inscrivit le nom de l'athlète qu'il aimait sur l'anneau de son Jupiter Olympien. Le Baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu'elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que chaque fois que j'argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouverai à sa dialectique, d'ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l'œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue dont la sagesse est d'or, mais qui possédait peu d'argent, le télégraphiste a passé aux mains du Baron «en tout bien tout honneur»; (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une place aux colonies, d'où celui-ci, qui a l'âme reconnaissante, lui envoie de temps à autre d'excellents fruits. Le Baron en offre à ses hautes relations; des ananas du jeune homme figurèrent tout dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à Mme Verdurin qui à ce moment n'y mettait pas malice: «Vous avez donc un oncle ou un neveu d'Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananas pareils!» J'avoue que si j'avais alors su la vérité je les eusse mangés avec une certaine gaieté en me récitant in petto le début d'une ode d'Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la conversation du Baron une idée singulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d'Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu'aux Grecs, bien que j'aie dit à cet excellent M. de Charlus qu'auprès de lui je me faisais l'effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire j'avais singulièrement grandi l'échelle des deux personnages et, comme dit Lafontaine, mon exemple était tiré «d'animaux plus petits». Quoiqu'il en soit vous ne supposez pas j'imagine que le Baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivresse d'enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. «Quels flatteurs que tous ces sorbonnards, s'écriait-il avec ravissement! Dire qu'il faut que j'aie attendu d'être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie! Un vieux tableau comme moi! Ô ma jeunesse!» J'aurais voulu que vous le vissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme un petit maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m'a étonné, c'est la façon dont le jeune homme s'est rebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face du Baron, des manières de séide, des façons de leude qui n'annonçaient guère cette insurrection. J'espère qu'en tout cas, même si (_Dii omen alertant_) le Baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s'étendrait pas jusqu'à moi. Nous avons l'un et l'autre trop de profit à l'échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On verra que si M. Charlus, après avoir vainement souhaité qu'il lui ramena Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l'universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l'échange est si inégal que quand le Baron me livre ce que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d'accord avec Sylvestre Bonnard, que c'est encore dans une bibliothèque qu'on fait le mieux le songe de la vie.»

Nous étions arrivés devant ma porte. Je descendis de voiture pour donner au cocher l'adresse de Brichot. Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d'Albertine, cette fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n'habitait pas la maison, que la lumière électrique de l'intérieur, segmentée par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d'or parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches et en possession desquelles j'allais entrer tout à l'heure, autant il était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle, et autant il eût d'ailleurs été incompréhensible pour lui même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner, quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait qu'une jeune fille toute à moi attendait dans une chambre voisine de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes ces lumineuses rayures que j'apercevais d'en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j'avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l'on veut, mais trésor en échange duquel j'avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n'avait pas été là-haut, et même si je n'avais voulu qu'avoir du plaisir, j'aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j'eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant ce qu'il me fallait faire quand venait pour moi l'heure des caresses, ce n'était pas partir en voyage, ce n'était même plus sortir, c'était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l'aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais au contraire moins seul que quand j'étais chez les Verdurin, reçu que j'allais être par la personne en qui j'abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j'eusse un instant le loisir de penser à moi ni même la peine, puisqu'elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu'en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l'heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j'avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d'or.

Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d'une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s'agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C'est quand elle ne soupçonnait pas encore que j'étais jaloux d'elle que j'aurais dû lui demander ce que je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-là. C'est alors que notre amie nous dit ses plaisirs et même les moyens à l'aide desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m'eût plus avoué maintenant comme elle avait fait à Balbec (moitié parce que c'était vrai, moitié pour s'excuser de ne pas laisser voir davantage sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjà alors, et elle avait vu par ma gentillesse pour elle qu'elle n'avait pas besoin de m'en montrer autant qu'aux autres pour en obtenir plus que d'eux), elle ne m'aurait plus avoué maintenant comme alors: «Je trouve ça stupide de laisser voir qu'on aime, moi c'est le contraire, dès qu'une personne me plaît, j'ai l'air de ne pas y faire attention. Comme ça personne ne sait rien.»

Comment, c'était la même Albertine d'aujourd'hui, avec ses prétentions à la franchise et d'être indifférente à tous qui m'avait dit cela! Elle ne m'eût plus énoncé cette règle maintenant! Elle se contentait quand elle causait avec moi de l'appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvait m'inquiéter: «Ah! je ne sais pas, je ne l'ai pas regardée, elle est trop insignifiante.» Et de temps en temps, pour aller au-devant de choses que je pourrais apprendre, elle faisait de ces aveux que leur accent, avant que l'on connaisse la réalité qu'ils sont chargés de dénaturer, d'innocenter, dénonce déjà comme étant des mensonges.

Albertine ne m'avait jamais dit qu'elle me soupçonnât d'être jaloux d'elle, préoccupé de tout ce qu'elle faisait. Les seules paroles, assez anciennes il est vrai, que nous avions échangées relativement à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que, par un beau soir de clair de lune, au début de nos relations, une des premières fois où je l'avais reconduite et où j'eusse autant aimé ne pas le faire et la quitter pour courir après d'autres, je lui avais dit: «Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n'est pas par jalousie; si vous avez quelque chose à faire, je m'éloigne discrètement.» Et elle m'avait répondu: «Oh! je sais bien que vous n'êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n'ai rien à faire qu'à être avec vous.» Une autre fois c'était à la Raspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à l'égard d'Albertine; je lui avais dit: «Eh! bien, il vous a serrée d'assez près, j'espère.» Et comme j'avais ajouté à demi ironiquement: «J'ai souffert toutes les tortures de la jalousie,» Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d'où elle était sortie, soit au plus vulgaire encore qu'elle fréquentait: «Quel chineur vous faites! Je sais bien que vous n'êtes pas jaloux. D'abord vous me l'avez dit, et puis ça se voit, allez!» Elle ne m'avait jamais dit depuis qu'elle eût changé d'avis; mais il avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idées nouvelles, qu'elle me cachait mais qu'un hasard pouvait, malgré elle, trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoir été la chercher dans sa chambre et l'avoir amenée dans la mienne, je lui eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pas moi-même, car j'avais bien annoncé à Albertine que j'irais dans le monde et je lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chez Mme de Villeparisis, peut-être chez Mme de Guermantes, peut-être chez Mme de Cambremer; il est vrai que je n'avais justement pas nommé les Verdurin): «Devinez d'où je viens: de chez les Verdurin», j'avais à peine eu le temps de prononcer ces mots qu'Albertine, la figure bouleversée, m'avait répondu par ceux-ci qui semblèrent exploser d'eux-mêmes avec une force qu'elle ne put contenir: «Je m'en doutais.» «Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j'aille chez les Verdurin.» Il est vrai qu'elle ne me disait pas que cela l'ennuyait, mais c'était visible; il est vrai aussi que je ne m'étais pas dit que cela l'ennuierait. Et pourtant devant l'explosion de sa colère, comme devant ces événements qu'une sorte de double vue rétrospective nous fait paraître avoir déjà été connus dans le passé, il me sembla que je n'avais jamais pu m'attendre à autre chose. «M'ennuyer? Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche. Voilà qui m'est équilatéral. Est-ce qu'ils ne devaient pas avoir Mademoiselle Vinteuil?» Hors de moi à ces mots: «Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez rencontrée l'autre jour», lui dis-je pour lui montrer que j'étais plus instruit qu'elle ne pensait. Croyant que la personne que je lui reprochais d'avoir rencontrée sans me l'avoir raconté, c'était Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil: «Est-ce que je l'ai rencontrée», demanda-t-elle d'un air rêveur, à la fois à elle-même comme si elle cherchait à rassembler ses souvenirs, et à moi comme si c'était moi qui eût dû le lui apprendre; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais, peut-être aussi pour gagner du temps avant de faire une réponse difficile. Mais si j'étais préoccupé par Mlle Vinteuil, je l'étais encore plus d'une crainte qui m'avait déjà effleuré mais qui s'emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu'Albertine voulût sa liberté. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que j'étais tranquille. Seule Albertine en me disant: «Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là?» m'avait montré que je ne m'étais pas trompé dans mon premier soupçon; mais enfin j'étais tranquillisé là-dessus pour l'avenir, puisqu'on renonçant à aller chez les Verdurin et en se rendant au Trocadéro, Albertine avait sacrifié Mlle Vinteuil. Mais, au Trocadéro, que du reste elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu comme raison de l'en faire revenir la présence de Léa. En y pensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine, méfiante, croyant qu'on m'en avait peut-être dit davantage, prit les devants et s'écria avec volubilité, non sans cacher un peu son front: «Je la connais très bien; nous sommes allées, l'année dernière, avec des amies, la voir jouer: après la représentation nous sommes montées dans sa loge, elle s'est habillée devant nous. C'était très intéressant.» Alors ma pensée fut forcée de lâcher Mlle Vinteuil et dans un effort désespéré, dans cette course à l'abîme des impossibles reconstitutions, s'attacha à l'actrice, à cette soirée où Albertine était montée dans sa loge. D'autre part, après tous les serments qu'elle m'avait faits et d'un ton si véridique, après le sacrifice si complet de sa liberté, comment croire qu'en tout cela il y eût du mal? Et pourtant mes soupçons n'étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque si elle m'avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même chez les Verdurin il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m'inquiéter à tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches? Car qui avait pu l'amener à monter ainsi dans cette loge? Si je cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par Léa, ces deux bourreaux de ma journée, c'est soit par l'infirmité de mon esprit à se représenter à la fois trop de scènes, soit par l'interférence de mes émotions nerveuses dont ma jalousie n'était que l'écho. J'en pouvais induire qu'elle n'avait pas plus été à Léa qu'à Mlle Vinteuil et que je ne croyais à Léa que parce que j'en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies s'éteignaient--pour se réveiller parfois, l'une après l'autre--cela ne signifiait pas non plus qu'elles ne correspondissent pas au contraire chacune à quelque vérité pressentie, que de ces femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l'espace et du temps qu'il eût fallu, et encore quel instinct m'eût donné la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre Albertine ici à telle heure avec Léa, ou avec les jeunes filles de Balbec, ou avec l'amie de Mme Bontemps qu'elle avait frôlée, ou avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec Mlle Vinteuil? Je dois dire que ce qui m'avait paru le plus grave et m'avait le plus frappé comme symptôme, c'était qu'elle allât au-devant de mon accusation, c'était qu'elle m'eût dit: «Je crois qu'ils ont eu Mlle Vinteuil ce soir», ainsi à quoi j'avais répondu le plus cruellement possible: «Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez rencontrée.» Ainsi dès que je ne trouvais pas Albertine gentille, au lieu de lui dire que j'étais triste, je devenais méchant. Il y eut alors un instant où j'eus pour elle une espèce de haine qui ne fit qu'aviver mon besoin de la retenir.

«Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d'autres choses que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes, comme par exemple votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant.» J'avais ajouté ce mot; «Je le dis en passant» comme complément de: «même les choses les plus insignifiantes», de façon que si Albertine me disait: «Qu'est-ce qu'il y a eu d'incorrect dans ma randonnée à Balbec?» je pusse lui répondre: «Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu'on me dit se brouille dans ma tête, j'y attache si peu d'importance.» Et en effet si je parlais de cette course de trois jours qu'elle avait faite avec le mécanicien jusqu'à Balbec, d'où ses cartes postales m'étaient arrivées avec un tel retard, j'en parlais tout à fait au hasard et je regrettais d'avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant à peine eu le temps d'aller et de revenir, c'était certainement celle de leur promenade où il n'y avait pas eu même le temps que se glissât une rencontre un peu prolongée avec qui que ce fût. Mais Albertine crut, d'après ce que je venais de dire, que la vérité vraie, je la savais, et lui avais seulement caché que je la savais; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que d'une façon quelconque, j'étais, comme elle avait dit la semaine précédente à Andrée, «plus renseigné qu'elle-même sur sa propre vie». Aussi elle m'interrompit par un aveu bien inutile, car certes je ne soupçonnais rien de ce qu'elle me dit et j'en fus en revanche accablé, tant peut être grand l'écart entre la vérité qu'une menteuse a travestie et l'idée que, d'après ses mensonges, celui qui aime la menteuse s'est faite de cette vérité. À peine avais-je prononcé ces mots: «Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant», Albertine me coupant la parole me déclara comme une chose toute naturelle: «Vous voulez dire que ce voyage à Balbec n'a jamais eu lieu? Bien sûr! Et je me suis toujours demandé pourquoi vous avez fait celui qui y croyait. C'était pourtant bien inoffensif. Le mécanicien avait à faire pour lui pendant trois jours. Il n'osait pas vous le dire. Alors, par bonté pour lui (c'est bien moi! et puis c'est toujours sur moi que ça retombe ces histoires-là), j'ai inventé un prétendu voyage à Balbec. Il m'a tout simplement déposée à Auteuil, chez mon amie de la rue de l'Assomption, où j'ai passé les trois jours à me raser à cent sous l'heure. Vous voyez que c'est pas grave, il n'y a rien de cassé. J'ai bien commencé à supposer que vous saviez peut-être tout, quand j'ai vu que vous vous mettiez à rire à l'arrivée, avec huit jours de retard, des cartes postales. Je reconnais que c'était ridicule et qu'il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n'est pas ma faute. Je les avais achetées d'avance et données au mécanicien avant qu'il me dépose à Auteuil, et puis ce veau-là les a oubliées dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppes à un ami qu'il a près de Balbec et qui devait vous les réexpédier. Je me figurais toujours qu'elles allaient arriver. Lui s'en est seulement souvenu au bout de cinq jours et au lieu de le me dire le nigaud les a envoyées aussitôt à Balbec. Quand il m'a dit ça, je lui en ai cassé sur la figure, allez! Vous préoccuper inutilement par la faute de ce grand imbécile, comme récompense de m'être cloîtrée pendant trois jours, pour qu'il puisse aller régler ses petites affaires de famille. Je n'osais même pas sortir dans Auteuil de peur d'être vue. La seule fois que je suis sortie c'est déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit votre youpin d'ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que vous ayez su que le voyage à Balbec n'a jamais existé que dans mon imagination, car il a eu l'air de ne pas me reconnaître.»