La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III)
Part 30
Rien qu'en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin qui n'aimait pas qu'on fit bande à part dans leur petit clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le Baron parler sans cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa partie dans l'ensemble si concertant du clan, s'était-elle écriée en montrant le Baron: «Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour une tapette, c'est une fameuse tapette!» Mais cette fois c'était bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas qu'en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d'étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui n'était chez elle qu'une forme particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait tout à leur patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui permettent qu'on les trompe mais sous leur toit et même sous leurs yeux, c'est-à-dire qu'on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes d'avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n'eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se perpétuât à l'abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d'Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le Baron; elle trouvait à ses chagrins une seule consolation qui était de défaire le bonheur des autres. Elle n'eût pu supporter longtemps celui du Baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayant l'air de restreindre la place de la Patronne dans son petit clan. Déjà elle voyait Morel allant dans le monde, sans elle, sous l'égide du Baron. Il n'y avait qu'un remède, donner à choisir à Morel entre le Baron et elle, et, profitant de l'ascendant qu'elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d'une clairvoyance extraordinaire grâce à des rapports qu'elle se faisait faire, à des mensonges qu'elle inventait et qu'elle lui servait les uns et les autres comme corroborant ce qu'il était porté à croire lui-même, et ce qu'il allait voir à l'évidence, grâce aux panneaux qu'elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir elle de préférence au Baron. Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s'étaient même pas fait présenter, dès qu'elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle avait dit: «Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour la dernière fois.» Car elle serait morte plutôt que de dire qu'on avait été moins aimable avec elle qu'elle n'avait espéré. «Ah! mon Cher Général», s'écria brusquement M. de Charlus en lâchant Mme Verdurin parce qu'il apercevait le Général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé un conseil à Cottard, s'éclipsait rapidement: «bonsoir, cher et charmant ami. Hé bien c'est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me dire adieu», dit le Baron avec un sourire de bonhomie et de suffisance, car il savait bien qu'on était toujours content de lui parler un moment de plus. Et comme dans l'état d'exaltation où il était, il faisait à lui tout seul sur un ton suraigu les demandes et les réponses: «Eh! bien, êtes-vous content? N'est-ce pas que c'était bien beau? L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais écrit de plus touchant. Je défie de l'écouter jusqu'au bout sans avoir les larmes aux yeux. Vous êtes charmant d'être venu. Dites-moi, j'ai reçu ce matin un télégramme parfait de Froberville qui m'annonce que du côté de la Grande Chancellerie les difficultés sont aplanies, comme on dit.» La voix de M. de Charlus continuait à s'élever aussi perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d'un avocat qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène d'amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse analogue à celle qui, dans les dîners qu'elle donnait, montait à un diapason si élevé la voix comme le regard de Mme de Guermantes. «Je comptais vous envoyer demain matin un mot par un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse vous l'exprimer de vive voix, mais vous étiez si entouré! L'appui de Froberville sera loin d'être à dédaigner, mais de mon côté, j'ai la promesse du Ministre», dit le Général. «Ah! parfait. Du reste vous avez vu que c'est bien ce que mérite un talent pareil. Hoyos était enchanté, je n'ai pas pu voir l'Ambassadrice, était-elle contente? Qui ne l'aurait pas été, excepté ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait rien du moment qu'ils ont des langues pour parler.» Profitant de ce que le Baron s'était éloigné pour parler au Général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait souffrir, dit à la Patronne: «Le Baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur. Vous n'imaginez comme le Baron est pudibond et sévère sur le chapitre des mœurs.» Contrairement à l'attente de Brichot, Mme Verdurin ne s'égaya pas: «Il est immonde, répondit-elle. Proposez lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s'en aperçoive et l'éclaire sur l'abîme où il roule.» Brichot semblait avoir quelques hésitations. «Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour lever les derniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en sûreté avec ça chez moi. Je sais qu'il a eu de sales histoires et que la police l'a à l'œil.» Et comme elle avait un certain don d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme Verdurin ne s'arrêta pas là: «Il paraît qu'il a fait de la prison. Oui, oui, ce sont des personnes très renseignées qui me l'ont dit. Je sais du reste par quelqu'un qui demeure dans sa rue qu'on n'a pas idée des bandits qu'il fait venir chez lui.» Et comme Brichot qui allait souvent chez le Baron protestait, Mme Verdurin s'animant s'écria: «Mais je vous en réponds! c'est moi qui vous le dis», expression par laquelle elle cherchait d'habitude à étayer une assertion jetée un peu au hasard. «Il mourra assassiné un jour ou l'autre, comme tous ses pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-être même pas jusque là parce qu'il est dans les griffes de ce Jupien qu'il a eu le toupet de m'envoyer et qui est un ancien forçat, je le sais, vous le savez, oui, de façon positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont quelque chose d'effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu'un qui les a vues et qui m'a dit: «Vous vous trouveriez mal si vous voyiez cela.» C'est comme ça que ce Jupien le fait marcher au bâton et lui fait cracher tout l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la mort que de vivre dans la terreur où vit Charlus. En tout cas si la famille de Morel se décide à porter plainte contre lui, je n'ai pas envie d'être accusée de complicité. S'il continue ce sera à ses risques et périls, mais j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas toujours folichon.» Et déjà agréablement enfiévrée par l'attente de la conversation que son mari allait avoir avec le violoniste, Mme Verdurin me dit: «Demandez à Brichot si je ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour sauver les camarades.» (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l'avait juste à temps brouillé, avec sa blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). «Une amie incomparable, perspicace et vaillante», répondit l'universitaire avec une émotion naïve. «Mme Verdurin m'a empêché de commettre une grande sottise, me dit Brichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle n'hésite pas à couper dans le vif. Elle est interventionniste comme dit notre ami Cottard. J'avoue pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il est complètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit, voilà un homme qui sera bien malheureux. Du reste il n'est pas certain qu'elle n'échoue pas. Je crains qu'elle ne réussisse qu'à semer des mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans les séparer, n'aboutiront qu'à les brouiller avec elle.» C'était ainsi souvent entre Mme Verdurin et les fidèles. Mais il était visible qu'en elle le besoin de conserver leur amitié était de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu'ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualité ne lui déplaisait pas tant qu'elle ne touchait pas à l'orthodoxie, mais comme l'Église elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l'orthodoxie. Je commençais à craindre que son irritation contre moi ne vînt de ce qu'elle avait su que j'avais empêché Albertine d'y aller dans la journée, et qu'elle n'entreprit ultérieurement auprès d'elle, si cela n'avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de moi que celui que son mari allait, à l'égard de Charlus, opérer auprès du musicien. «Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il est temps, dit Mme Verdurin et tâchez surtout de ne pas le laisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle soirée, ajouta Mme Verdurin qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d'œuvre devant ces cruches. Je ne parle pas de la Reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme agréable (lisez, elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah! c'est à vous rendre enragée. Qu'est-ce que vous voulez, moi je n'ai plus vingt ans. Quand j'étais jeune, on me disait qu'il fallait savoir s'ennuyer, je me forçais, mais maintenant, ah! non, c'est plus fort que moi, j'ai l'âge de faire ce que je veux, la vie est trop courte; m'ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l'air de les trouver intelligents. Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons, Brichot, il n'y a pas de temps à perdre.» «J'y vais, Madame, j'y vais», finit par dire Brichot comme le Général Deltour s'éloignait. Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant à part: «Le Devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne l'enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries Kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa à la mode de Germanie pour une Allemagne pré-historiquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d'un mysticisme poméranien. C'est encore le «Banquet», mais donné cette fois à Kœnisberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute et sans gigolos. Il est évident d'une part que je ne puis refuser à notre excellente hôtesse le léger service qu'elle me demande, en conformité pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Il faut éviter, avant toute chose, car il n'y en a pas beaucoup qui fasse dire plus de sottises, de se laisser piper avec des mots. Mais enfin n'hésitons pas à avouer que si les mères de famille avaient part au vote, le Baron risquerait d'être lamentablement blackboulé comme professeur de vertu. C'est malheureusement avec le tempérament d'un roué qu'il suit sa vocation de pédagogue; remarquez que je ne dis pas du mal du Baron; ce doux homme qui sait découper un rôti comme personne, possède avec le génie de l'anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu'avec tel de mes confrères, académicien, s'il vous plait, je m'ennuie, comme dirait Xénophon, à 100 drachmes l'heure. Mais je crains qu'il n'en dépense à l'égard de Morel un peu plus que la saine morale ne commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent se montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste lui impose en manière de mortification, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l'autre, par mansuétude à l'égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le bien du pécheur et bien justement tentée par une telle cure, va--en parlant au jeune étourdi sans ambages--lui retirer tout ce qu'il aime, lui porter peut-être un coup fatal, il me semble que je l'attire comme qui dirait dans un guet-à-pens et je recule comme devant une manière de lâcheté.» Ceci dit, il n'hésita pas à la commettre, et le prenant par le bras: «Allons, Baron, si nous allions fumer une cigarette, ce jeune homme ne connaît pas encore toutes les merveilles de l'Hôtel.» Je m'excusai en disant que j'étais obligé de rentrer. «Attendez encore un instant, dit Brichot. Vous savez que vous devez me ramener et je n'oublie pas votre promesse.» «Vous ne voulez vraiment pas que je vous fasse sortir l'argenterie, rien ne serait plus simple, me dit M. de Charlus. Comme vous me l'avez promis, pas un mot de la question décoration à Morel. Je veux lui faire la surprise de le lui annoncer tout à l'heure quand on sera un peu parti, bien qu'il dise que ce n'est pas important pour un artiste, mais que son oncle le désire (je rougis car, pensai-je, par mon grand-père les Verdurin savaient qui était l'oncle de Morel). Alors, vous ne voulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pièces, me dit M. de Charlus. Du reste vous les connaissez, vous les avez vues dix fois à la Raspelière. Je n'osai pas lui dire que ce qui eût pu m'intéresser, ce n'était pas le médiocre d'une argenterie bourgeoise même la plus riche, mais quelque spécimen, fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J'étais beaucoup trop préoccupé--et ne l'eussé-je pas été par cette révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil--toujours, dans le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'eût pu être fixée que par l'appel de quelque réalité s'adressant à mon imagination, comme eût pu le faire ce soir une vue de cette Venise à laquelle j'avais tant pensé l'après-midi, ou quelque élément général, commun à plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-même, éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me donnait une grande joie. Or comme je sortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais avec Brichot et M. de Charlus les autres salons, en retrouvant transposés au milieu d'autres certains meubles vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune attention, je saisis entre l'arrangement de l'hôtel et celui du château un certain air de famille, une identité permanente et je compris Brichot quand il me dit en souriant: «Tenez, voyez-vous ce fond de salon, cela du moins peut à la rigueur vous donner l'idée de la rue Montalivet, il y a vingt-cinq ans.» À son sourire, dédié au salon défunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s'en rendre compte, préférait dans l'ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c'était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le Quai Conti) de laquelle dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n'est que le prolongement, c'était cette partie devenue purement morale, d'une couleur qui n'existait plus que pour mon vieil interlocuteur, qu'il ne pouvait pas me faire voir, cette partie qui s'est détachée du monde extérieur, pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value, où elle s'est assimilée à sa substance habituelle, s'y muant--maisons détruites, gens d'autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons--en cet albâtre translucide de nos souvenirs duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par là le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la demeure actuelle des Verdurin. Mais d'autre part il ajoutait à celle-ci, pour les yeux du professeur, une beauté qu'elle ne pouvait avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés ici, en même arrangement parfois conservé, et que moi-même je retrouvais de La Raspelière, intégraient dans le salon actuel des parties de l'ancien qui, par moments, l'évoquaient jusqu'à l'hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d'évoquer au sein de la réalité ambiante des fragments d'un monde détruit qu'on croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que comme une personne il avait un passé, une mémoire, gardant dans l'ombre froide du Quai Conti la haie de l'ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet, (dont il connaissait l'heure aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville où on l'avait amené et où il regardait tout le jour au-delà du jardin fleuri la profonde vallée, en attendant l'heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait; incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée; profusion de bouquets de fleurs, de boîtes de chocolat qui systématisait ici comme là-bas son épanouissement suivant un mode de floraison identique; interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel; tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses qui, à même le salon tout actuel qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère, les meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets, d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. «Nous» allons tâcher, me dit Brichot à l'oreille, de mettre le Baron sur son sujet favori. Il y est prodigieux.» D'une part je désirais pouvoir tâcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne voulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pût (incertaine de l'instant de mon retour d'ailleurs à des heures pareilles où une visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle eussent été trop remarquées) faire un mauvais usage de mon absence) mais pour qu'elle ne la trouvât pas trop prolongée. Aussi dis-je à Brichot et à M. de Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps. «Venez tout de même, me dit le Baron, dont l'excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens, que j'avais déjà remarqué chez la Duchesse de Guermantes aussi bien que chez lui, et qui, tout en étant particulier à cette famille, s'étend, plus généralement à tous ceux qui, n'offrant à leur intelligence d'autre réalisation que la conversation, c'est-à-dire une réalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heures passées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement à l'interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiété que les plaisirs sociaux sont impuissants à donner. «Venez, reprit-il, n'est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, le moment où tous les invités sont partis, l'heure de Doña Sol; espérons que celle-ci finira moins tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé probablement d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout le monde est toujours pressé, et on part au moment où on devrait arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce serait le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu'on appelle en style militaire la critique des opérations. On demanderait à Mme Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin do ne pas l'inviter, et on prierait Charlie--toujours Hernani--de jouer pour nous seuls le sublime adagio, Est-ce assez beau cet adagio! Mais où est-il le jeune violoniste, je voudrais, pourtant le féliciter, c'est le moment des attendrissements et des embrassades. Avouez Brichot qu'ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache? Ah! bien alors, mon cher, vous n'avez rien vu. On a eu un _fa dièze_ qui peut faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau être très calme, je vous avoue qu'à une sonorité pareille, j'avais le cœur tellement serré que je retenais mes sanglots. La salle haletait; Brichot, mon cher, s'écria le Baron en secouant violemment l'universitaire par le bras, c'était sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avait l'air d'être comme ces choses du monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser, mais ne pensent pas. Et alors, tout d'un coup, s'écria M. de Charlus avec emphase et eu mimant comme un coup de théâtre, alors... la Mèche! Et pendant ce temps là, gracieuse petite contredanse de l'allegro vivace. Vous savez, cette mèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus. La princesse de Taormine, sourde jusque-là, car il n'est pas pire sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la Princesse de Taormine, devant l'évidence de la mèche miraculeuse, a compris que c'était de la musique et qu'on ne jouerait pas au poker. Oh! ça a été un moment bien solennel.» «Pardonnez-moi, Monsieur, de vous interrompre dis-je, à M. de Charlus pour l'amener au sujet qui m'intéressait, vous me disiez que la fille de l'auteur devait venir. Cela m'aurait beaucoup intéressé. Est-ce que vous êtes certain qu'on comptait sur elle?» «Ah! je ne sais, pas.» M. de Charlus obéissait ainsi, peut-être sans le vouloir, à cette consigne universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour se montrer absurdement «bon camarade», par point, d'honneur, et la détestât-on, envers celle qui l'excite, soit par méchanceté pour elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit par ce besoin d'être désagréable aux autres qui consiste â dire la vérité à la plupart des hommes, mais aux jaloux à la leur taire, l'ignorance augmentant leur supplice, du moins à ce qu'on se figure, et pour faire de la peine aux gens on se guide d'après ce qu'on croit soi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «Vous savez, reprit-il, ici, c'est un peu la maison des exagérations, ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer, des célébrités d'un genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air bien et vous, allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n'y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des imprudences, vous, n'avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner.» «Ne vous dérangez pas, Baron, j'y vais,» dit Brichot, qui s'éloigna aussitôt ne se rendant peut-être pas exactement compte de l'amitié très vive que M. de Charlus avait pour moi et des rémissions charmantes de simplicité et de dévouement que comportaient ses crises délirantes de grandeur et de persécution, il avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait confié comme un prisonnier à sa vigilance, eût cherché simplement, sous le prétexte de demander mon par-dessus, à rejoindre Morel et fît manquer ainsi le plan de la patronne.