La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III)
Part 28
M. de Charlus recommença au moment où, la musique finie, ses invités prirent congé de lui, la même erreur qu'à leur arrivée. Il ne leur demanda pas d'aller vers la Patronne, de l'associer elle et son mari à la reconnaissance qu'on lui témoignait. Ce fut un long défilé, mais un défilé devant le baron seul, et non même sans qu'il s'en rendît compte, car ainsi qu'il me le dit quelques minutes après: «La forme même de la manifestation artistique a revêtu ensuite un côté «sacristie» assez amusant.» On prolongeait même les remerciements par des propos différents qui permettaient de rester un instant de plus auprès du Baron, pendant que ceux qui ne l'avaient pas encore félicité de la réussite de sa fête, stagnaient, piétinaient. Plus d'un mari avait envie de s'en aller; mais sa femme, snob bien que Duchesse, protestait: «Non, non, quand nous devrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans avoir remercié Palamède qui s'est donné tant de peine. Il n'y a que lui qui puisse à l'heure actuelle donner des fêtes pareilles.» Personne n'eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin qu'à l'ouvreuse d'un théâtre où une grande dame a pour un soir amené toute l'aristocratie. «Étiez-vous hier chez Eliane de Montmorency, mon cousin? demandait Mme de Mortemart, désireuse de prolonger l'entretien.» «Eh! bien mon Dieu non; j'aime bien Eliane, mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je suis un peu bouché sans doute, ajoutait-il avec un large sourire épanoui, cependant que Mme de Mortemart sentait qu'elle allait avoir la primeur d'une de «Palamède» comme elle en avait souvent d'«Oriane». «J'ai bien reçu il y a une quinzaine de jours une carte de l'agréable Eliane. Au-dessus du nom contesté de Montmorency il y avait cette aimable invitation: «Mon cousin faites-moi la grâce de penser à moi Vendredi prochain à 9 h. 1/2.» Au-dessous étaient écrits ces deux mots moins gracieux: «Quatuor Tchèque». Ils me semblèrent inintelligible, sans plus de rapport en tout cas avec la phrase précédente que ces lettres au dos desquelles on voit que l'épistolier en avait commencé une autre par les mots: «Cher ami», la suite manquant, et n'a pas pris une autre feuille, soit distraction, soit économie de papier. J'aime bien Eliane: aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacés de quatuor tchèque et comme je suis un homme d'ordre je mis au-dessus de ma cheminée l'invitation de penser à Madame de Montmorency le Vendredi à 9 h. 1/2. Bien que connu pour ma nature obéissante, ponctuelle et douce, comme Buffon dit du chameau--et le rire s'épanouit plus largement autour de M. de Charlus qui savait qu'au contraire on le tenait pour l'homme le plus difficile à vivre,--je fus en retard de quelques minutes (le temps d'ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir trop de remords, pensant que 9 h. 1/2 était mis pour 10, à dix heures tapant dans une bonne robe de chambre, les pieds en d'épais chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Eliane comme elle me l'avait demandé et avec une intensité qui ne commença à décroître qu'à dix heures et demie. Dites-lui bien je vous prie que j'ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu'elle sera contente.» Mme de Mortemart se pâma de rire, et M. de Charlus tout ensemble. «Et demain, ajouta-t-elle sans penser qu'elle avait dépassé et de beaucoup le temps qu'on pouvait lui concéder, irez-vous chez nos cousins La Rochefoucauld?» «Oh! cela, c'est impossible, ils m'ont convié comme vous, je le vois, à la chose la plus impossible à concevoir a réaliser et qui s'appelle, si j'en crois la carte d'invitation: «Thé dansant». Je passais pour fort adroit quand j'étais jeune, mais je doute que j'eusse pu sans manquer à la décence prendre mon thé en dansant. Or je n'ai jamais aimé manger ni boire d'une façon malpropre. Vous me direz qu'aujourd'hui je n'ai plus à danser. Mais même assis confortablement à boire du thé--de la qualité duquel d'ailleurs je me méfie puisqu'il s'intitule dansant--je craindrais que des invités plus jeunes que moi, et moins adroits peut-être que je n'étais à leur âge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce qui interromprait pour moi le plaisir de vider la mienne.» Et M. de Charlus ne se contentait même pas d'omettre dans la conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu'il semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes à «faire la queue» les amis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fût venu; il faisait même des critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable: «Mais, à propos de tasse, qu'est-ce que c'est que ces étranges demi-bols pareils à ceux où quand j'étais jeune homme on faisait venir des sorbets de chez Poiré Blanche. Quelqu'un m'a dit tout à l'heure que c'était pour du «café glacé». Mais en fait de café glacé, je n'ai vu ni café ni glace. Quelles curieuses petites choses à destination mal définie.» Pour dire cela M. de Charlus avait placé verticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et arrondi prudemment son regard désignateur comme s'il craignait d'être entendu et même vu des maîtres de maison. Mais ce n'était qu'une feinte, car dans quelques instants il allait dire les mêmes critiques à la Patronne elle-même, et un peu plus tard lui enjoindre insolemment: «Et surtout plus de tasses à café glacé! Donnez-les à celle de vos amies dont vous désirez enlaidir la maison. Mais surtout qu'elle ne les mette pas dans le salon, car on pourrait s'oublier et croire qu'on s'est trompé de pièce puisque ce sont exactement des pots de chambre.» «Mais, mon cousin, disait l'invitée en baissant elle aussi la voix et en regardant d'un air interrogateur M. de Charlus, non par crainte de fâcher Mme Verdurin, mais de le fâcher lui, peut-être qu'elle ne sait pas encore tout très bien...» «On le lui apprendra.» «Oh! riait l'invitée, elle ne peut pas trouver un meilleur professeur! Elle a de la chance! Avec vous on est sûr qu'il n'y aura pas de fausse note.» «En tout cas, il n'y en a pas eu dans la musique.» «Oh! c'était sublime. Ce sont de ces joies qu'on n'oublie pas. À propos de ce violoniste de génie, continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charlus s'intéressait au violon «en soi», en connaissez-vous un que j'ai entendu l'autre jour jouer merveilleusement une sonate de Fauré, il s'appelle Frank...» «Oui, c'est une horreur, répondait M. de Charlus sans se soucier de la grossièreté d'un démenti qui impliquait que sa cousine n'avait aucun goût. En fait de violoniste je vous conseille de vous en tenir au mien.» Les regards allaient recommencer à s'échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois baissés et épieurs, car rougissante et cherchant par son zèle à réparer sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or pour elle, cette soirée n'avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu'elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu'une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là même que les journaux mondains ont le toupet ou la bêtise d'appeler «l'élite»), altère aussitôt le regard--et l'écriture--plus profondément que ne ferait la suggestion d'un hypnotiseur. Avant même d'avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne en revanche n'aurait eu l'idée de l'écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des «élues», avait pris par ce fait même l'air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu'en dira-t-on. «N'y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire entendre votre ami?» dit à voix basse Mme de Mortemart, qui tout en s'adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s'empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l'exclue) afin de s'assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre. «Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis,» conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel avait eu en revanche sur Mme Valcourt un effet tout différent de celui qu'il avait pour but: «Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois pas faire partie.» «Vous voulez dire mon protégé», rectifiait M. de Charlus, qui n'avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis sans tenir aucun compte des muettes prières de celle-ci, qui s'excusait elle-même en souriant: «Mais si... dit-il d'une voix forte et capable d'être entendue de tout le salon, bien qu'il y ait toujours danger à ce genre d'exportation d'une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir transcendental et qui resterait en tous cas à approprier.» Madame de Mortemart se dit que le mezzo-vocce, le pianissimo de sa question avait été peine perdue, après le «gueuloir» par où avait passé la réponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n'entendit rien pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquiétudes diminuèrent et se fussent rapidement éteintes, si Mme de Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d'avoir à inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la laisser de côté si l'autre savait «avant», n'eût de nouveau levé les paupières dans la direction d'Edith, comme pour ne pas perdre de vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne pas trop s'engager. Elle comptait le lendemain de la fête lui écrire une de ces lettres, complément du regard révélateur, lettres qu'on croit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences et signé. Par exemple: «Chère Edith, je m'ennuie après vous, je ne vous attendais pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue, se serait dit Edith, puisque elle ne m'avait pas invitée?) car je sais que vous n'aimez pas extrêmement ce genre de réunions qui vous ennuient plutôt. Nous n'en aurions pas moins été très honorés de vous avoir (jamais Mme de Mortemart n'employait ce terme honoré, excepté dans les lettres où elle cherchait à donner à un mensonge une apparence de vérité). Vous savez que vous êtes toujours chez vous à la maison. Du reste vous avez bien fait, car cela a été tout à fait raté comme toutes les choses improvisées en deux heures, etc.» Mais déjà le nouveau regard furtif lancé sur elle avait fait comprendre à Edith tout ce que cachait le langage compliqué de M. de Charlus. Ce regard fut même si fort qu'après avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et l'intention de cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien que Mme de Mortemart comptait au contraire inviter. Mais soupçonneux, voyant jusqu'à l'évidence les mystères qu'on faisait sans prendre garde qu'ils n'étaient pas pour lui, il éprouva aussitôt à l'endroit de Mme de Mortemart une haine atroce et se jura de lui faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante cafés glacés chez elle le jour où elle ne recevrait pas, de faire insérer, celui où elle recevrait, une note dans les journaux, disant que la fête était remise, et de publier des comptes-rendus mensongers des suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus de toutes les personnes que pour des raisons variées, on ne tient pas à recevoir, même pas à se laisser présenter. Mme de Mortemart avait tort de se préoccuper de Mme de Valcourt. M. de Charlus allait se charger de dénaturer, bien davantage que n'eût fait la présence de celle-ci, la fête projetée. «Mais mon cousin, dit-elle en réponse à la phrase du «cadre à approprier» dont son état momentané d'hyperesthésie lui avait permis de deviner le sens, nous vous éviterons toute peine. Je me charge très bien de demander à Gilbert de s'occuper de tout.» «Non surtout pas, d'autant plus qu'il ne sera pas invité. Rien ne se fera que par moi. Il s'agit avant tout d'exclure les personnes qui ont des oreilles pour ne pas entendre.» La cousine de M. de Charlus qui avait compté sur l'attrait de Morel pour donner une soirée où elle pourrait dire qu'à la différence de tant de parentes, «elle avait eu Palamède», reporta brusquement sa pensée, de ce prestige de M. de Charlus, sur tant de personnes avec lesquelles il allait la brouiller s'il se mêlait d'exclure et d'inviter. La pensée que le Prince de Guermantes (à cause duquel en partie elle désirait exclure Mme de Valcourt qu'il ne recevait pas) ne serait pas convié, l'effrayait. Ses yeux prirent une expression inquiète. «Est-ce que la lumière un peu trop vive vous fait mal?» demanda M. de Charlus avec un sérieux apparent dont l'ironie foncière ne fut pas comprise. «Non pas du tout, je songeais à la difficulté, non à cause de moi naturellement, mais des miens, que cela pourrait créer si Gilbert apprend que j'ai eu une soirée sans l'inviter lui qui n'a jamais quatre chats sans...» «Mais justement on commencera par supprimer les quatre chats qui ne pourraient que miauler, je crois que le bruit des conversations vous a empêchée de comprendre qu'il s'agissait non de faire des politesses grâce à une soirée, mais de procéder aux rites habituels à toute véritable célébration.» Puis, jugeant, non que la personne suivante avait trop attendu, mais qu'il ne seyait pas d'exagérer les faveurs faites à celle qui avait eu en vue beaucoup moins Morel que ses propres «listes» d'invitation, M. de Charlus, comme un médecin qui arrête la consultation quand il juge être resté le temps suffisant, signifia à sa cousine de se retirer, non en lui disant au revoir, mais en se tournant vers la personne qui venait immédiatement après. «Bonsoir Madame de Montesquiou, c'était merveilleux, n'est-ce pas? Je n'ai pas vu Hélène, dites-lui que tout abstention générale, même la plus noble, autant dire la sienne, comporte des exceptions, si celles-ci sont éclatantes, comme c'était ce soir le cas. Se montrer rare, c'est bien, mais faire passer avant le rare, qui n'est que négatif, le précieux, c'est mieux encore. Pour votre sœur, dont je prise plus que personne la systématique _absence_ là où ce qui l'attend ne la vaut pas, au contraire, à une manifestation mémorable comme celle-ci, sa présence eût été une préséance et eût apporté à votre sœur, déjà si prestigieuse, un prestige supplémentaire.» Puis il passa à une troisième personne, M. d'Argencourt. Je fus très étonné de voir là, aussi aimable et flagorneur avec M. de Charlus qu'il était sec avec lui autrefois, se faisant présenter Morel et lui disant qu'il espérait qu'il viendrait le voir, M. d'Argencourt, cet homme si terrible pour l'espèce d'hommes dont était M. de Charlus. Or il en vivait maintenant entouré. Ce n'était pas certes qu'il fût devenu à cet égard un des pareils de M. de Charlus. Mais depuis quelque temps il avait à peu près abandonné sa femme pour une jeune femme du monde qu'il adorait. Intelligente, il lui faisait partager son goût pour les gens intelligents et souhaitait fort d'avoir M. de Charlus chez elle. Mais surtout M. d'Argencourt, fort jaloux et un peu impuissant, sentant qu'il satisfaisait mal sa conquête et voulant à la fois la présenter et la distraire, ne le pouvait sans danger qu'en l'entourant d'hommes inoffensifs, à qui il faisait ainsi jouer le rôle de gardiens de sérail. Ceux-ci le trouvaient devenu très aimable et le déclaraient beaucoup plus intelligent qu'ils n'avaient cru, ce dont sa maîtresse et lui étaient ravis.