La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III)
Part 22
«Et qu'est devenu, ajouta-t-il en se tournant vers moi, votre jeune ami hébreu que nous voyions à Doville? J'avais pensé que si cela vous faisait plaisir on pourrait peut-être l'inviter un soir.» En effet M. de Charlus, se contentant de faire espionner sans vergogne les faits et gestes de Morel par une agence policière, absolument comme un mari ou un amant, ne laissait pas de faire attention aux autres jeunes gens. La surveillance qu'il chargeait un vieux domestique de faire exercer par une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets de pied se croyaient filés et qu'une femme de chambre ne vivait plus, n'osait plus sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policier à ses trousses. «Elle peut bien faire ce qu'elle veut! On irait perdre son temps et son argent à la pister! Comme si sa conduite nous intéressait en quelque chose!» s'écriait ironiquement le vieux serviteur, car il était si passionnément attaché à son maître, que bien que ne partageant nullement les goûts du baron, il finissait, tant il mettait de chaleureuse ardeur à les servir, par en parler comme s'ils étaient siens. «C'est la crème des braves gens», disait de ce vieux serviteur M. de Charlus, car on n'apprécie jamais personne autant que ceux qui joignent à de grandes vertus celle de les mettre sans compter à la disposition de nos vices. C'était d'ailleurs des hommes seulement que M. de Charlus était capable d'éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est d'ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L'amour de l'homme qu'ils aiment pour une femme est quelque chose d'autre qui se passe dans une autre espèce animale (le lion laisse es tigres tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. Quelquefois, il est vrai, chez ceux qui font de l'inversion un sacerdoce, cet amour les dégoûte. Ils en veulent alors à leur ami de s'y être livré, non comme d'une trahison, mais comme d'une déchéance. Un Charlus, autre que n'était le baron, eût été indigné de voir Morel avoir des relations avec une femme comme il l'eût été de lire sur une affiche que, lui, l'interprète de Bach et de Hændel, allait jouer du Puccini. C'est d'ailleurs pour cela que les jeunes gens qui par intérêt condescendent à l'amour des Charlus leur affirment que les femmes ne leur inspirent que du dégoût, comme ils diraient au médecin qu'ils ne prennent jamais d'alcool et n'aiment que l'eau de source. Mais M. de Charlus sur ce point s'écartait un peu de la règle habituelle. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l'écarté. «Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes», disait-il d'un air de révélation, de scandale, peut-être d'envie, surtout d'admiration. «Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n'ont d'yeux que pour lui. On le remarque partout, aussi bien dans le métro qu'au théâtre. C'en est embêtant! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte les billets doux d'au moins trois femmes. Et toujours des jolies encore. Du reste ça n'est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je le comprends, il est devenu d'une beauté, il a l'air d'une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable.» Mais M. de Charlus aimait à montrer qu'il aimait Morel, à persuader les autres, peut-être à se persuader lui-même, qu'il en était aimé. Ils mettent à l'avoir tout le temps auprès de lui (et malgré le tort que ce petit jeune homme pouvait faire à la situation mondaine du baron) une sorte d'amour-propre. Car (et le cas est fréquent des hommes bien posés et snobs, qui, par vanité, brisent toutes leurs relations pour être vus partout avec une maîtresse, demi-mondaine ou dame tarée, qu'on ne reçoit pas, et avec laquelle pourtant il leur semble flatteur d'être lié) il était arrivé à ce point où l'amour-propre met toute sa persévérance à détruire les buts qu'il a atteints, soit que, sous l'influence de l'amour, on trouve un prestige qu'on est seul à percevoir à des relations ostentatoires avec ce qu'on aime, soit que, par le fléchissement des ambitions mondaines atteintes, et la marée montante des curiosités ancillaires d'autant plus absorbantes qu'elles sont plus platoniques, celles-ci n'aient pas seulement atteint mais dépassé le niveau où avaient peine à se maintenir les autres.
Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu'à son goût pour eux l'existence de Morel n'était pas un obstacle, et que même sa réputation éclatante de pianiste ou sa notoriété naissante de compositeur et de journaliste pourrait dans certains cas leur être un appât. Présentait-on au baron un jeune compositeur de tournure agréable, c'était dans les talents de Morel qu'il cherchait l'occasion de faire une politesse au nouveau venu. «Vous devriez, lui disait-il, m'apporter de vos compositions pour que Morel les joue au concert ou en tournée. Il y a si peu de musique agréable écrite pour le violon. C'est une aubaine que d'en trouver de nouvelle. Et les étrangers apprécient beaucoup cela. Même en province il y a des petits cercles musicaux où on aime la musique avec une ferveur et une intelligence admirables.» Sans plus de sincérité (car tout cela ne servait que d'amorce et il était rare que Morel se prêtât à des réalisations), comme Bloch avait avoué qu'il était un peu poète, «à ses heures», avait-il ajouté avec le rire sarcastique dont il accompagnait une banalité, quand il ne pouvait pas trouver une parole originale, M. de Charlus me dit: «Dites-donc à ce jeune israélite, puisqu'il fait des vers, qu'il devrait bien m'en apporter pour Morel. Pour un compositeur c'est toujours l'écueil, trouver quelque chose de joli à mettre en musique. On pourrait même penser à un livret. Cela ne serait pas inintéressant et prendrait une certaine valeur à cause du mérite du poète, de ma protection, de tout un enchaînement de circonstances auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient la première place, car il compose beaucoup maintenant et il écrit aussi et très joliment, je vais vous en parler. Quant à son talent d'exécutant (là vous savez qu'il est tout à fait un maître déjà), vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique de Vinteuil; il me renverse; à son âge, avoir une compréhension pareille tout en restant si gamin, si potache! Oh! ce n'est ce soir qu'une petite répétition. La grande machine doit avoir lieu dans quelques jours. Mais ce sera bien plus élégant aujourd'hui. Aussi nous sommes ravis que vous soyez venu, dit-il, en employant ce nous, sans doute parce que le Roi dit: nous voulons. À cause du magnifique programme, j'ai conseillé à Mme Verdurin d'avoir deux fêtes. L'une dans quelques jours où elle aura toutes ses relations, l'autre ce soir, où la patronne est, comme on dit en termes de justice, dessaisie. C'est moi qui ai fait les invitations et j'ai convoqué quelques personnes d'un autre milieu, qui peuvent être utiles à Charlie et qu'il sera agréable pour les Verdurin de connaître. N'est-ce pas, c'est très bien de faire jouer les choses les plus belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste étouffée comme dans du coton, si le public est composé de la mercière d'en face et de l'épicier du coin. Vous savez ce que je pense du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils peuvent jouer certains rôles assez importants, entre autres le rôle dévolu pour les événements publics à la presse et qui est d'être un organe de divulgation. Vous comprenez ce que je veux dire; j'ai par exemple invité ma belle-sœur Oriane; il n'est pas certain qu'elle vienne, mais il est certain en revanche, si elle vient, qu'elle ne comprendra absolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce qui est au-dessus de ses moyens, mais de parler, ce qui y est approprié admirablement et ce dont elle ne se fait pas faute. Conséquence: dès demain, au lieu du silence de la mercière et de l'épicier, conversation animée chez les Mortemart où Oriane raconte qu'elle a entendu des choses merveilleuses, qu'un certain Morel, etc., rage indescriptible des personnes non conviées qui diront: «Palamède avait sans doute jugé que nous étions indignes; d'ailleurs qu'est-ce que c'est que ces gens chez qui la chose se passait», contre-partie aussi utile que les louanges d'Oriane, parce que le nom de Morel revient tout le temps et finit par se graver dans la mémoire comme une leçon qu'on relit dix fois de suite. Tout cela forme un enchaînement de circonstances qui peut avoir son prix pour l'artiste, pour la maîtresse de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestation qui sera ainsi rendue audible à un public lointain. Vraiment ça en vaut la peine; vous verrez les progrès qu'a faits Charlie. Et d'ailleurs on lui a découvert un nouveau, talent, mon cher, il écrit comme un ange. Comme un ange je vous dis.» M. de Charlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisait faire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe siècle qui dédaignaient de signer et même d'écrire leurs libelles, des petits entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre la comtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient, combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si adroitement glissés que personne d'autre qu'elle n'y voyait goutte, des passages de lettres d'elle, textuellement cités, mais pris dans un sens où ils pouvaient l'affoler comme la plus cruelle vengeance. La jeune femme en mourut. Mais il se fait tous les jours à Paris, dirait Balzac, une sorte de journal parlé, plus terrible que l'autre. On verra plus tard que cette presse verbale réduisit à néant la puissance d'un Charlus devenu démodé et bien au-dessus de lui érigea un Morel qui ne valait pas la millionième partie de son ancien protecteur. Du moins cette mode intellectuelle est-elle naïve et croit-elle de bonne foi au néant d'un génial Charlus, à l'incontestable autorité d'un stupide Morel? Le baron était moins innocent dans ses vengeances implacables. De là sans doute ce venin amer de la bouche, dont l'envahissement semblait donner aux joues la jaunisse quand il était en colère. «Vous qui connaissiez Bergotte, reprit M. de Charlus, j'avais jadis pensé que vous auriez pu, peut-être en lui rafraîchissant la mémoire au sujet des proses du jouvenceau, collaborer en somme avec moi, m'aider à favoriser un talent double, de musicien et d'écrivain, qui peut un jour acquérir le prestige de celui de Berlioz. Vous savez, les Illustres ont souvent autre chose à penser, ils sont adulés, ils ne s'intéressent guère qu'à eux-mêmes. Mais Bergotte qui était vraiment simple et serviable m'avait promis de faire passer au _Gaulois_, ou je ne sais plus où, ces petites chroniques, moitié d'un humoriste et d'un musicien, qui sont maintenant très jolies, et je suis vraiment très content que Charlie ajoute à son violon ce petit brin de plume d'Ingres. Je sais bien que j'exagère facilement, quand il s'agit de lui, comme toutes les vieilles mamans-gâteau du Conservatoire. Comment, mon cher, vous ne le saviez pas. Mais c'est que vous ne connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant des heures à la porte des jurys d'examen. Je m'amuse comme une reine. Quant à la prose de Charlie, Bergotte m'avait assuré que c'était vraiment tout à fait très bien.»
M. de Charlus, qui l'avait connu depuis longtemps par Swann, était en effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander qu'il obtînt pour Morel d'écrire dans un journal des sortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant M. de Charlus avait eu un certain remords, car grand admirateur de Bergotte, il s'était rendu compte qu'il n'allait jamais le voir pour lui-même, mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle, mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis. Qu'il ne se servît plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu'il sentait que Bergotte n'était pas utilitaire comme les gens du monde et méritait mieux. Seulement sa vie était très prise et il ne trouvait du temps de libre que quand il avait très envie d'une chose, par exemple si elle se rapportait à Morel. De plus, très intelligent, la conversation d'un homme intelligent lui était assez indifférente, surtout celle de Bergotte qui était trop homme de lettres pour son goût et d'un autre clan, ne se plaçant pas à son point de vue. Quant à Bergotte il s'était rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il avait été toute sa vie incapable d'une bonté suivie, mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisir de donner une leçon. Quant au vice de M. de Charlus il ne l'avait partagé à aucun degré, mais y avait trouvé plutôt un élément de couleur dans le personnage, le «fas et nefas» pour un artiste, consistant non dans des exemples moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou de Sodome. «Mais vous, belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti. Vous n'en abusez pas!» Je dis que je sortais surtout avec ma cousine. «Voyez-vous ça! ça sort avec sa cousine, comme c'est pur!» dit M. de Charlus à Brichot. Et s'adressant de nouveau à moi: «Mais nous ne vous demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous êtes libre de faire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement de ne pas y avoir de part. Du reste vous avez très bon goût, elle est charmante votre cousine, demandez à Brichot, il en avait la tête farcie à Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avez peut-être aussi bien fait de ne pas l'amener. C'est admirable la musique de Vinteuil. Mais j'ai appris qu'il devait y avoir la fille de l'auteur et son amie qui sont deux personnes d'une terrible réputation. C'est toujours embêtant pour une jeune fille. Elles seront là à moins que ces deux demoiselles n'aient pas pu venir, car elles devaient sans faute être tout l'après-midi à une répétition d'études que Mme Verdurin donnait tantôt et où elle n'avait convié que les raseurs, la famille, les gens qu'il ne fallait pas avoir ce soir. Or tout à l'heure avant le dîner Charlie nous a dit que ce que nous appelons les deux demoiselles Vinteuil, absolument attendues, n'étaient pas venues.» Malgré l'affreuse douleur que j'avais à rapprocher subitement de l'effet, seul connu d'abord, la cause, enfin découverte, de l'envie d'Albertine de venir tantôt, la présence annoncée (mais que j'avais ignorée) de Mlle Vinteuil et de son amie, je gardai la liberté d'esprit de noter que M. de Charlus, qui nous avait dit, il y avait quelques minutes, n'avoir pas vu Charlie depuis le matin, confessait étourdiment l'avoir vu avant dîner. Ma souffrance devenait visible: «Mais qu'est-ce que vous avez? me dit le baron, vous êtes vert; allons, entrons, vous prenez froid, vous avez mauvaise mine.» Ce n'était pas mon doute relatif à la vertu d'Albertine que les paroles de M. de Charlus venaient d'éveiller en moi. Beaucoup d'autres y avaient déjà pénétré; à chaque nouveau doute on croit que la mesure est comble, qu'on ne pourra pas le supporter, puis on lui trouve tout de même de la place, et une fois qu'il est introduit dans notre milieu vital, il y entre en concurrence avec tant de désirs de croire, avec tant de raisons d'oublier, qu'assez vite on s'en accommode, on finit par ne plus s'occuper de lui. Il reste seulement, comme une douleur à demi guérie, une simple menace de souffrir et qui, envers du désir, de même ordre que lui, et comme lui devenu centre de nos pensées, irradie en elles à des distances infinies, de subtiles tristesses, comme le désir des plaisirs d'une origine méconnaissable, partout où quelque chose peut s'associer à l'idée de celle que nous aimons. Mais la douleur se réveille quand un doute nouveau entier entre en nous; on a beau se dire presque tout de suite: «je m'arrangerai, il y aura un système pour ne pas souffrir, ça ne doit pas être vrai», pourtant il y a eu un premier instant où on a souffert comme si on croyait. Si nous n'avions que des membres, comme les jambes et les bras, la vie serait supportable; malheureusement nous portons en nous ce petit organe que nous appelons cœur, lequel est sujet à certaines maladies au cours desquelles il est infiniment impressionnable pour tout ce qui concerne la vie d'une certaine personne et où un mensonge--cette chose inoffensive et au milieu de laquelle nous vivons si allègrement, qu'il soit fait par nous-même ou par les autres--venu de cette personne, donne à ce petit cœur, qu'on devrait pouvoir nous retirer chirurgicalement, des crises intolérables. Ne parlons pas du cerveau, car notre pensée a beau raisonner sans fin au cours de ces crises, elle ne les modifie pas plus que notre attention une rage de dents. Il est vrai que cette personne est coupable de nous avoir menti, car elle nous avait juré de nous dire toujours la vérité. Mais nous savons par nous-même, pour les autres, ce que valent les serments. Et nous avons voulu y ajouter foi quand ils venaient d'elle qui avait justement tout intérêt à nous mentir et n'a pas été choisie par nous d'autre part pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle n'aurait presque plus besoin de nous mentir--justement quand le cœur sera devenu indifférent au mensonge--parce que nous ne nous intéresserons plus à sa vie. Nous le savons, et malgré cela nous sacrifions volontiers la nôtre, soit que nous nous tuions pour cette personne, soit que nous nous fassions condamner à mort en l'assassinant, soit simplement que nous dépensions en quelques soirées pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige à nous tuer ensuite parce que nous n'avons plus rien. D'ailleurs si tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans son cœur en état d'équilibre instable. Un rien suffit pour le mettre dans la position du bonheur, on rayonne, on couvre de tendresses non point celle qu'on aime, mais ceux qui nous ont fait valoir à ses yeux, qui l'ont gardée contre toute tentation mauvaise; on se croit tranquille, et il suffit d'un mot: «Gilberte ne viendra pas», «Mademoiselle Vinteuil est invitée», pour que tout le bonheur préparé vers lequel on s'élançait s'écroule, pour que le soleil se cache, pour que tourne la rose des vents et que se déchaîne la tempête intérieure à laquelle un jour on ne sera plus capable de résister. Ce jour-là, le jour où le cœur est devenu si fragile, des amis qui nous admirent souffrent que de tels néants, que certains êtres puissent nous faire du mal, nous faire mourir. Mais qu'y peuvent-ils? Si un poète est mourant d'une pneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant au pneumocoque que ce poète a du talent et qu'ils devraient le laisser guérir. Le doute en tant qu'il avait trait à Mlle Vinteuil n'était pas absolument nouveau. Mais dans une certaine mesure, ma jalousie de l'après-midi, excitée par Léa et ses amies, l'avait aboli. Une fois ce danger du Trocadéro écarté, j'avais éprouvé, j'avais cru avoir reconquis à jamais une paix complète. Mais ce qui était surtout nouveau pour moi c'était une certaine promenade où Andrée m'avait dit: «Nous sommes allées ici et là, nous n'avons rencontré personne», et où au contraire Mlle Vinteuil avait évidemment donné rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin. Maintenant j'eusse laissé volontiers Albertine sortir seule, aller partout où elle voudrait, pourvu que j'eusse pu chambrer quelque part Mlle Vinteuil et son amie et être certain qu'Albertine ne les vît pas. C'est que la jalousie est généralement partielle, à localisations intermittentes, soit parce qu'elle est le prolongement douloureux d'une anxiété qui est provoquée tantôt par une personne, tantôt par une autre que notre amie pourrait aimer, soit par l'exigüité de notre pensée qui ne peut réaliser que ce qu'elle se représente et laisse le reste dans un vague dont on ne peut relativement souffrir.
Au moment où nous allions sonner à la porte de l'hôtel nous fûmes rattrapés par Saniette qui nous apprit que la princesse Sherbatoff était morte à six heures et nous dit qu'il ne nous avait pas reconnus tout de suite. «Je vous envisageais pourtant depuis un moment, nous dit-il d'une voix essoufflée. Est-ce pas curieux que j'aie hésité?» N'est-il pas curieux lui eût semblé une faute et il devenait avec les formes anciennes du langage d'une exaspérante familiarité. «Vous êtes pourtant gens qu'on peut avouer pour ses amis.» Sa mine grisâtre semblait éclairée par le reflet plombé d'un orage. Son essoufflement, qui ne se produisait, cet été encore, que quand M. Verdurin l'«engueulait», était maintenant constant. «Je sais qu'une œuvre inédite de Vinteuil va être exécutée par d'excellents artistes et singulièrement par Morel.»--«Pourquoi singulièrement?» demanda le baron qui vit dans cet adverbe une critique. «Notre ami Saniette, se hâta d'expliquer Brichot qui joua le rôle d'interprète, parle volontiers, en excellent lettré qu'il est, le langage d'un temps où singulièrement équivaut à notre «tout particulièrement».
Comme nous entrions dans l'antichambre de Mme Verdurin, M. de Charlus me demanda si je travaillais et comme je lui disais que non, mais que je m'intéressais beaucoup en ce moment aux vieux services d'argenterie et de porcelaine, il me dit que je ne pourrais pas en voir de plus beaux que chez les Verdurin; que d'ailleurs j'aurais pu les voir à la Raspelière, puisque, sous prétexte que les objets sont aussi des amis, ils faisaient la folie de tout emporter avec eux; que ce serait moins commode de tout me sortir un jour de soirée mais que pourtant il demanderait qu'on me montrât ce que je voudrais. Je le priai de n'en rien faire. M. de Charlus déboutonna son pardessus, ôta son chapeau et je vis que le sommet de sa tête s'argentait maintenant par places. Mais tel un arbuste précieux que non seulement l'automne colore, mais dont on protège certaines feuilles par des enveloppements d'ouate ou des applications de plâtre, M. de Charlus ne recevait de ces quelques cheveux blancs placés à sa cime, qu'un bariolage de plus venant s'ajouter à ceux du visage. Et pourtant, même sous les couches d'expressions différentes, de fards et d'hypocrisie qui le maquillaient si mal, le visage de M. de Charlus continuait à taire à presque tout le monde le secret qu'il me paraissait crier. J'étais presque gêné par ses yeux où j'avais peur qu'il ne me surprît à le lire à livre ouvert, par sa voix qui me paraissait le répéter sur tous les tons, avec une inlassable indécence. Mais les secrets sont bien gardés par ces êtres, car tous ceux qui les approchent sont sourds et aveugles. Les personnes qui apprenaient la vérité par l'un ou l'autre, par les Verdurin par exemple, la croyaient, mais cependant seulement tant qu'elles ne connaissaient pas M. de Charlus. Son visage, loin de répandre, dissipait les mauvais bruits. Car nous nous faisons de certaines entités une idée si grande que nous ne pourrions l'identifier avec les traits familiers d'une personne de connaissance. Et nous croirons difficilement aux vices, comme nous ne croirons jamais au génie d'une personne avec qui nous sommes encore allés la veille à l'Opéra.