La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers
Part 3
Ne serait-ce pas vous, plutôt, qui me gardez?...
LE CHEVALIER
Oh, Madame...
MÉLISSINDE
Je sais, vous vous en défendez. --Mes ordres?--Je ferai, peut-être, un tour en rade.
LE CHEVALIER
Bien.
MÉLISSINDE
Y a-t-il des fleurs sur ma nef de parade, Et des musiciens?
LE CHEVALIER, galamment.
Il y en a toujours.
MÉLISSINDE, se levant.
Au fait, si nous sortions tout de suite?
(A Sorismonde.)
Va, cours Prendre un voile...
LE CHEVALIER, vivement.
Oh! non, pas tout de suite!
(Mouvement de Mélissinde.)
Madame, J'agis avec vraiment le désespoir dans l'âme... Mais à cette sortie il vous faudrait surseoir.
MÉLISSINDE
Hein!... Qu'est-ce à dire?
LE CHEVALIER
Oh, pas longtemps! Jusqu'à ce soir.
MÉLISSINDE
C'était donc vrai?
LE CHEVALIER
Las! je ne suis que l'homme-lige De l'Empereur, Madame. Un grand serment m'oblige. Or, ce matin, je dois redoubler...
MÉLISSINDE, vivement.
Ah! Pourquoi?
LE CHEVALIER
J'ai dû placer mes gens armés--pardonnez-moi!-- Aux portes du Palais. Cette porte dernière, Moi-même y resterai.
MÉLISSINDE
Mais je suis prisonnière!
SORISMONDE, à la fenêtre.
Ciel, aux portes, partout, des esclaves armés!
MÉLISSINDE
Et mes gens?
LE CHEVALIER
Par mes soins, pour une heure, enfermés.
(Montrant la galerie.)
D'ailleurs, vous ne pourriez, puisqu'ici, moi, je veille, Leur faire parvenir un seul ordre.
MÉLISSINDE
A merveille! Je suis la châtelaine enchantée à présent!... Sorismonde, ceci devient presque amusant. Nous mettons les romans en action, ma chère! --Mais que se passe-t-il? Pourquoi?
LE CHEVALIER, s'inclinant.
Je dois le taire!
(Il remonte un peu, puis s'arrêtant au moment de sortir.)
J'oubliais. Ce marchand est là, ce prêteur d'or, Ce sournois de Génois, plus juif qu'un juif, signor...
MÉLISSINDE
Squarciafico?
LE CHEVALIER
Je peux permettre qu'on lui dise D'entrer, s'il vous convient de voir sa marchandise.
MÉLISSINDE
Ah! vraiment? Vous daignez ne pas m'ôter jusqu'au Plaisir de recevoir mon cher Squarciafico?...
LE CHEVALIER
Vous le recevrez donc, madame,--en ma présence.
(Il sort.)
SORISMONDE
Il fait bon d'épouser l'empereur de Byzance.
MÉLISSINDE
Mais que se passe-t-il!
SCÈNE V
MÉLISSINDE, SORISMONDE, SQUARCIAFICO suivi de son valet NICHOLOSE, qui porte des ballots de marchandises, LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES, les bras croisés sur le seuil.
SQUARCIAFICO, obséquieux, vif, volubile, et ne perdant pas le chevalier de coin de l'oeil.
Oh! plus belle toujours! Le sourire lui-même, elle l'a, des Amours!
(A son valet qui ouvre les ballots.)
Nicholose, tous les objets, tu les disposes...
(A Mélissinde, en un salut.)
Princesse, nous avons beaucoup de belles choses!
MÉLISSINDE
Toujours plus riche, alors?
SQUARCIAFICO
Bon Jésus! Pauvre, moi!
MÉLISSINDE
Vieux menteur! Comme tous nos Génois, riche, toi! Ayez donc, ô chercheurs de gains en Palestine, Non pas la Croix, mais le Sequin sur la poitrine! Vous vous enrichissez à la Croisade? Oh! fi!
SQUARCIAFICO
La gloire est pour les Francs!
MÉLISSINDE
Et pour vous le profit?
SQUARCIAFICO
Non! Tout va mal, malgré notre patron saint George! Des péages partout, Princesse; on nous égorge! On nous a supprimé les fours et les moulins!
(Câlin.)
Vous nous les ferez rendre?
MÉLISSINDE
On verra.
SQUARCIAFICO, montrant des sacs.
Des sacs pleins De parfums, tous exquis!...
(Déroulant un tapis.)
Voyez! Tapis de Perse!
(Tout en donnant des petits coups sur le tapis.)
La ville d'Ascalon, protégeant le commerce, Donne aux Génois, par an, cent besants; c'est joli!
(Câlin.)
Vous devriez en faire autant dans Tripoli!
MÉLISSINDE
On verra!
SQUARCIAFICO, présentant un coffret.
Ce coffret, admirez-vous?
MÉLISSINDE
J'admire.
SQUARCIAFICO, à genoux devant elle et déballant.
Tissu d'or de Moussoul! Perles du Golfe! Myrrhe De l'Arabie Heureuse! Ivoire éthiopien!...
(Bas.)
Chut! Je vais vous parler tout bas, écoutez bien!
(Mouvement de Mélissinde. Haut.)
Beau brocart!
(Bas.)
Un jeune homme rôde...
(Haut, faisant bouffer et miroiter l'étoffe.)
Teintes mates!...
(Bas.)
Rôde autour du Palais.
MÉLISSINDE, à part.
Je comprends!
SQUARCIAFICO, haut.
Aromates!
(Bas.)
On l'empêche d'entrer.
(Haut.)
Ambre!--Daignez sentir!
(Bas.)
Il voudrait vous parler.
(Haut.)
Satin broché de Tyr!
MÉLISSINDE, bas.
Son nom?
SQUARCIAFICO, bas.
Je ne sais pas. C'est, je crois, un poète!
MÉLISSINDE, avec un petit cri qu'elle rattrape immédiatement.
Ah!... Ah! Cette écarlate, aux yeux, est une fête!
SQUARCIAFICO
Par ruse, pouvez-vous le faire entrer chez vous?
MÉLISSINDE, bas.
Mais non!
SQUARCIAFICO, haut.
Fin lin d'Égypte! Est-ce souple? Est-ce doux!
MÉLISSINDE, haut.
D'où vient-il?
SQUARCIAFICO, bas.
Mais de France! A l'instant il débarque, Beau comme un pâtre grec, et fier comme un monarque! --Est-ce que ce gardien jamais ne s'en ira?
(Haut.)
Des épices venant de Kiss-Ben-Omira.
MÉLISSINDE, bas.
Non, il reste, pareil au dragon dans les mythes!
SQUARCIAFICO, haut.
De l'encens, que je tiens du roi des Axumites!
(Bas.)
Ce jeune homme m'a dit que le cas est pressant, Et, pour vous voir, qu'il se battrait un contre cent!
MÉLISSINDE
Alors?
SQUARCIAFICO, haut.
Du calamus!
(Bas.)
Si tantôt quand il sonne Du cor, on ne vient pas à son appel, il donne L'assaut!
(Haut.)
Baume Arabesque, un baume tout-puissant Mis sur une blessure, il arrête le sang!...
(Se levant et lui offrant un petit sac.)
Et de Provence enfin, pour que sous vos dents fines Vous les fassiez craquer, de blondes avelines!
MÉLISSINDE
C'est bon, laisse cela. J'achète tout. Va-t'en.
(A part.)
Il me semble déjà que là dehors j'entend!...
SQUARCIAFICO, repliant les étoffes.
J'aurai de beaux brocarts aux prochains arrivages.
(Sur un geste impatient de Mélissinde.)
Je m'en vais!...
(Câlin.)
Vous ferez supprimer les péages?
MÉLISSINDE
Oui.
SQUARCIAFICO, bas.
Beau comme Paris. J'en étais ébloui!
(Haut. Câlin.)
Et la subvention, vous nous l'accordez?...
MÉLISSINDE
Oui.
SQUARCIAFICO, à lui-même.
Je crois que je n'ai pas manqué de ce qu'on nomme Du flair, en m'attachant au sort de ce jeune homme. Hé, hé, ceci pourrait bien nuire à Manuel...
(Se retournant sur la seuil avant de sortir en un salut plein de grâce.)
C'est dit, cent bons besants de crédit annuel!
(Le chevalier sort derrière lui.)
SCÈNE VI
MÉLISSINDE, SORISMONDE, puis LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES
MÉLISSINDE, à Sorismonde.
As-tu tout entendu?
(Sorismonde fait signe que oui.)
Ce jeune homme!... un poète!...
SORISMONDE
Eh mais, vous paraissez inquiète.
MÉLISSINDE
Inquiète? Moi? Non!
SORISMONDE, avec malice.
Est-ce que vous vous ennuyez encor?
MÉLISSINDE, se jetant sur le divan.
Pourquoi pas? Ne dis pas de sottises!...
(On entend sonner un cor au loin.)
Le cor!
SORISMONDE, au vitrail.
Oui, le voilà. C'est lui. Pour s'annoncer il sonne.
MÉLISSINDE, tout à fait étendue, avec indifférence.
Que m'importe?
SORISMONDE
C'est qu'il est bien de sa personne!
MÉLISSINDE, haussant les épaules.
Comment peux-tu le voir de si loin?
SORISMONDE
Je le vois. Il appelle; et l'on sort en armes à sa voix. Il est à la première porte.
MÉLISSINDE
Que m'importe?
(Un temps.)
Eh bien, qu'est-ce qu'il fait à la première porte?
SORISMONDE
Les gens de l'Empereur l'arrêtent.
MÉLISSINDE
Le pauvret! Il s'en retourne?
SORISMONDE
Non. Il se bat.
MÉLISSINDE, s'accoudant.
Est-ce vrai?
SORISMONDE
Mais c'est qu'il les bouscule. Il passe. Vierge sainte! Il est déjà devant la deuxième enceinte. Il se bat!
MÉLISSINDE, se soulevant.
Est-ce vrai?
SORISMONDE
Oh! quel superbe élan!
(Le cor résonne plus près.)
Écoutez-le sonner du cor!
MÉLISSINDE, debout.
Comme Roland.
SORISMONDE
Il va passer.
MÉLISSINDE, à la fenêtre derrière elle.
Il passe!
SORISMONDE
Il tombe!...
MÉLISSINDE
Il se relève!
SORISMONDE
Sa lance s'est brisée!
MÉLISSINDE
Il a saisi son glaive. Ah!
(Elle recule.)
SORISMONDE
Qu'avez-vous?
MÉLISSINDE
Ses yeux! J'ai rencontré ses yeux. Il vient de les lever, et de me voir.
SORISMONDE
Tant mieux! Comme dans les tournois, jetez-lui votre manche.
MÉLISSINDE, se dressant dans la fenêtre et arrachant sa manche qu'elle élève.
Messire, frappez dru! Voici ma manche blanche! Je vous enjoins ici d'en changer la couleur! Défendez votre sang! Faites couler le leur! Et ce samit d'argent à la blancheur si pure, Ne me le rapportez que rouge.
(Elle lance la manche.)
LA VOIX DE BERTRAND.
Je le jure.
(Tumulte et cliquetis, puis silence.)
MÉLISSINDE, descendant.
Il est entré dans le Palais...
(Sorismonde referme le vitrail. Silence.)
On n'entend rien... Plus rien... Que voulait-il me dire?
SORISMONDE, lui montrant la galerie.
Oh, voyez!
(Un esclave entre dans la galerie, couvert de sang, l'épée à la main, les vêtements en lambeaux. Il parle bas au chevalier.)
LE CHEVALIER
Bien.
(Il prend sa hache d'armes, et avec une courtoisie tranquille, à Mélissinde.)
Vous permettez? Je ferme un instant cette porte.
(Il la ferme. On l'entend que pousse les verrous. Silence.)
MÉLISSINDE
Que va-t-il se passer?--Ah! je suis demi-morte!
(On entend du bruit qui se rapproche dans le palais.)
Il vient!--Le Chevalier aux Armes Vertes, là, Va le tuer avec cette hache qu'il a!-- Le pauvre enfant ne peut abattre cette brute!--
(Bruit de pas derrière la porte. Cliquetis.)
Ah! ils ont commencé!... Comme c'est long! On lutte. On piétine!
(Bruit sourd.)
Quel choc!
(On n'entend plus rien, la porte s'ouvre; elle recule.)
Ha!... les battants ouverts!
(Bertrand paraît sur le seuil, l'épée au poing, blessé au front; et il jette aux pieds de Mélissinde la manche empourprée.)
MÉLISSINDE, reculant toujours.
Messire!... Ah!... Qu'avez-vous à me dire?...
BERTRAND
Des vers.
SCÈNE VII
MÉLISSINDE, BERTRAND, SORISMONDE
BERTRAND, mettant un genou en terre.
C'est chose bien commune De soupirer pour une Blonde, châtaine ou brune Maîtresse, Lorsque brune, châtaine, Ou blonde, on l'a sans peine... Moi, j'aime la lointaine Princesse!
C'est chose bien peu belle D'être longtemps fidèle, Lorsqu'on petit baiser d'Elle La traîne, Lorsque parfois on presse Une main, qui se laisse... --Moi, j'aime la Princesse Lointaine!
MÉLISSINDE, continuant.
Car c'est chose suprême D'aimer sans qu'on vous aime, D'aimer toujours, quand même, Sans cesse, D'une amour incertaine, Plus noble d'être vaine... Et j'aime la lointaine Princesse!
Car c'est chose divine D'aimer lorsqu'on devine, Rêve, invente, imagine A peine... Le seul rêve intéresse, Vivre sans rêve, qu'est-ce? Et j'aime la Princesse Lointaine!
BERTRAND
Quoi! vous saviez ces vers?...
MÉLISSINDE
Par plus d'un ménestrel!
BERTRAND
Et vous savez qu'ils sont?
MÉLISSINDE
Oui, de Joffroy Rudel.
BERTRAND
Et cet étrange amour aurait eu la fortune?...
MÉLISSINDE
Ah! parlez-moi de lui, car l'heure est opportune!
BERTRAND
Vous saviez la constance et le zèle fervent De cet amour?...
MÉLISSINDE
J'aimais cet amour!... Si souvent Dans le bruit de la vague arrivant sur le sable La voix de cet amour me parut saisissable, Si souvent dans le bleu d'une fuite de jour J'ai senti près de moi l'âme de cet amour!...
BERTRAND défaillant.
Ciel!
MÉLISSINDE, penchée presque sur son front.
Vous êtes heureux?
BERTRAND
Oh! bien heureux, Madame! Car celui... Mais le sang perdu... Je...
MÉLISSINDE
Il se pâme... Sorismonde!
SORISMONDE, accourant.
Attendez!... Il faut l'étendre... là.
(Elles l'étendent dans les coussins.)
MÉLISSINDE, affolée.
Va! cours! De l'eau! L'aiguière! Eh, vite! donne-la!
SORISMONDE, s'agenouillant à côté de Mélissinde et de Bertrand, avec l'aiguière.
Qu'il est pâle! Il est beau comme un dieu de l'Olympe!
MÉLISSINDE
Son front saigne. Du linge! Attends. J'ai...
(Elle déchire à sa gorge de la mousseline.)
SORISMONDE
Votre guimpe!
MÉLISSINDE
Non, ce n'est rien!--Le coeur bat sous le siglaton! --Prends le baume Arabesque! Eh, vite, il est, dit-on, Tout-puissant!--Doucement! il va reprendre mine! --Non, ne lui tache pas son pelisson d'hermine!-- Chut!--Il faut qu'il revienne à lui, mais sans sursauts. --Il porte les cheveux comme les Provençaux.-- Ah! sur la joue, on voit renaître un peu de rouge; Il respire; les cils tremblent; la lèvre bouge; Il a serré ma main dans la sienne...
SORISMONDE
Il va mieux.
MÉLISSINDE
Il entr'ouvre les yeux. Il ouvre grands les yeux.
BERTRAND ouvrant les yeux et la voyant.
Je rêve! Je suis Flor. Et Blancheflor, c'est Elle! A moins que, ma blessure ayant été mortelle, Mon réveil maintenant se fasse en paradis.
MÉLISSINDE
Entends-tu, Sorismonde?
SORISMONDE
Il va mieux, je vous dis.
BERTRAND, la tête sur le bras de Mélissinde, d'où la manche a été arrachée.
Je ne me souviens plus... j'éprouve une faiblesse... Ce bras contre ma joue...
(Mouvement de Mélissinde.)
Oh! non, laissez!
MÉLISSINDE
Je laisse.
BERTRAND
O brûlante fraîcheur de ce bras inconnu, De ce bras fin, de ce bras nu!
MÉLISSINDE, retirant vivement son bras.
Mais c'est vrai,--nu!
BERTRAND, se soulevant, à Mélissinde.
Mais qui donc êtes-vous?
MÉLISSINDE
Vous savez bien, messire, Celle à qui vous aviez une nouvelle à dire... Mais vous êtes tombé du long, évanoui!
BERTRAND, reculant.
Oh! non! vous n'êtes pas la Princesse?
MÉLISSINDE, souriant.
Mais oui!
BERTRAND
Vous, mais alors!... Vous, la Princesse!...--A la malheure! Et moi!... Grand Dieu!... Courons, car l'heure passe, l'heure Passe!...
(Il veut s'élancer et chancelle.)
Ouvrez ce vitrail. Regardez... je ne puis...
(Mélissinde ouvre le vitrail du fond.)
Que voyez-vous?
MÉLISSINDE
Mais la terrasse en fleurs.
BERTRAND
Et puis?
MÉLISSINDE
La mer.
BERTRAND
Et sur la mer,--grand Dieu, le coeur me manque!-- Sur la mer voyez-vous une galère franque?
MÉLISSINDE
Une petite nef ventrue, au loin, là-bas, A l'ancre,--et qu'en effet hier je ne vis pas!
BERTRAND
C'est elle! Et tout en haut du mât?
MÉLISSINDE
Des hirondelles!
BERTRAND
Et pas de voile noire à la vergue?...
MÉLISSINDE
Des ailes, Des ailes d'alcyon, blanches!
BERTRAND
Il est donc temps! Oh! madame, courons!--Oh! Vierge qui m'entends, Prolonge un peu sa vie, et qu'il quitte ce monde, L'ayant vue! Il mourrait si content!
MÉLISSINDE
Sorismonde, Regarde, en ses beaux yeux désespérés, des pleurs!
BERTRAND
Il mourrait si content! Car c'est la fleur des fleurs, Et c'est l'étoile des étoiles!--Et les rêves Seront outrepassés! Et les peines grièves, Et tous les souvenirs amers s'aboliront, Sitôt qu'il recevra la clarté de ce front, Qu'il pourra contempler entre les grands cils fauves, Ces yeux bleus, qui sont gris, et qui pourtant sont mauves! Voyant celle dont, sans la voir, il fut épris, Ah! je comprends qu'il faut qu'il la voie à tout prix! --Hélas! on ne peut plus le transporter à terre! Venez donc apparaître au pauvre grabataire De qui l'instant dernier sera délicieux, S'il ferme sur l'image adorable ses yeux! Ne vous reculez pas d'une façon hautaine! Ne redevenez pas la Princesse lointaine! Princesse d'Orient, Princesse au nom de miel, Venez pour que, vivant, il connaisse le ciel, Et venez, pour qu'il ait, sur sa nef misérable, Le mourir le plus doux,--et le plus enviable!
MÉLISSINDE, qui a reculé à mesure qu'il s'avance.
Mais de qui parlez-vous?
BERTRAND
De ce Joffroy Rudel Duquel la dernière heure est instante,--duquel Vous prétendiez aimer l'amour! Oh! il expire! Hâtez-vous. J'ai promis...
MÉLISSINDE
Mais alors, vous, messire, Vous, qui donc êtes-vous?
BERTRAND
Bertrand d'Allamanon, Son frère, son ami... Ho! venez vite!
MÉLISSINDE
Non.
RIDEAU
ACTE III
Même décor qu'au deuxième. Au fond, le vitrail est ouvert. C'est l'après-midi éclatante et brûlante. Les dalles sont jonchées, non plus de lys, mais de roses rouges.
SCÈNE PREMIÈRE
BERTRAND, SORISMONDE
SORISMONDE
J'ai dit que vous vouliez, à tout prix, la revoir. Elle hésite. Va-t-elle ou non vous recevoir? Espérez!
BERTRAND
Mais le temps presse!
SORISMONDE, hochant la tête, en remontant vers le vitrail.
Quelle aventure!
(Elle regarde.)
BERTRAND, d'une voix sourde.
La voile?...
SORISMONDE
Elle est toujours blanche dans la mâture. --Tiens, voici sur le port que, dans un deuil profond, Les gens du Chevalier aux Armes Vertes font Tous leurs préparatifs de départ. Leur galère De ses rames, déjà, bat lourdement l'eau claire. Ah! lorsque dans Byzance arrivera la nef, Portant le chevalier, corps sanglant et sans chef, Au récit que feront ses janissaires mornes, La colère de l'Empereur sera sans bornes!
BERTRAND, perdu en rêverie.
Comme ils se sont faits durs, soudain, ses yeux si doux! Et ce brusque refus, pourquoi?
(A Sorismonde.)
Que croyez-vous?
SORISMONDE, avec un geste vague.
Ah!...
BERTRAND
Pourquoi ce refus?
SORISMONDE, voyant s'ouvrir la porte d'or.
Elle!
BERTRAND
Je vous en prie, Dites-lui bien...
SORISMONDE, le faisant sortir.
Entrez dans cette galerie.
(Mélissinde apparaît, et lentement, toute soupirante, descend l'escalier.)
SCÈNE II
MÉLISSINDE, SORISMONDE
MÉLISSINDE
Sorismonde, ma fille, approche, écoute ici... Qu'est-ce que tu peux bien penser de tout ceci?
SORISMONDE, avec un geste vague.
Ah!...
MÉLISSINDE
Pourquoi ce refus, cette subite rage? C'était l'énervement, n'est-ce pas, de l'orage? Mais j'ai brûlé le cierge et j'ai dit l'oraison. Ce refus, n'est-ce pas, n'avait pas de raison? Semblait-il de l'humeur, semblait-il la rancune D'une déception? Non, n'est-ce pas, d'aucune? Ce refus n'avait pas de raison, n'est-ce pas?
SORISMONDE
Vous savez bien qu'il en avait une.
MÉLISSINDE, effrayée.
Plus bas!
SORISMONDE, souriant, après un temps.
Rassurez-vous. Voici celle que je devine: Celui qui vous fut cher dans la splendeur divine D'un rêve, vous avez un recul naturel Au penser de le voir affreusement réel, Quand ses yeux sont hagards, violettes ses lèvres, Moites ses maigres mains, de la moiteur des fièvres. Vous avez donc voulu, gardant pour l'avenir De votre noble amour un noble souvenir, Ignorer quel objet funeste on enlinceule.
MÉLISSINDE, vivement.
Ah! merci!--C'est bien là la raison, c'est la seule! Oui, la seule raison pourquoi j'ai dit ce non. --Et l'on peut faire entrer sire d'Allamanon.
SORISMONDE, souriant.
Puisque vous refusez, à quoi bon?
MÉLISSINDE
Je refuse... Mais de sa lâcheté mon âme est trop confuse. Je dois donner encor cette chance au mourant D'entendre, en sa faveur, plaider sire Bertrand.
SORISMONDE
Vous le devez!...
MÉLISSINDE
Aux soins de mon rêve égoïste Il pourra m'arracher, peut-être, s'il insiste.
(Sorismonde va à la galerie et fait un signe. Bertrand apparaît. Sorismonde sort.)
SCÈNE III
BERTRAND, MÉLISSINDE
BERTRAND
Oh! merci de m'avoir permis de vous revoir! Insister, insister encor, c'est mon devoir, Puisque la voile est blanche et que Rudel respire.
MÉLISSINDE, assise parmi les coussins, avec nonchalance.
Peut-être n'est-il pas si mal qu'on veut le dire.
BERTRAND
Ne parlez pas ainsi. Ces instants accordés Le sont pour me laisser vous convaincre.
MÉLISSINDE
Plaidez.
BERTRAND
Oh, tout à l'heure, là, je suis resté stupide!... La claire vision avait fui, si rapide, Elle m'avait jeté ce non si méchamment --Elle qui m'était bonne à ce même moment-- Que je me serais cru leurré d'un songe presque, Si, dans l'air, une odeur langoureuse et moresque, Témoignage léger par vos voiles laissé, Pareille à cette odeur qui lorsque avait passé Cléopâtre, devait longtemps embaumer Tarse, N'eût encore flotté, subtilement éparse!...
MÉLISSINDE, souriant et lui tendant son poignet auquel pendent des boîtes à parfums.
Ce parfum est-il ce parfum oriental, Cet ambre auquel s'ajoute un soupçon de santal, Et que je porte au bras dans ces toutes petites Cassolettes d'or fin?
(Bertrand s'agenouille et baise la main.)
Est-il celui-là,--dites?
BERTRAND, d'une voix un peu altérée.
Lui-même auquel s'ajoute infiniment de vous!
MÉLISSINDE, au moment où il veut se relever.
Puisque vous m'implorez, demeurez à genoux.
BERTRAND, à genoux.
Ce qu'est Rudel, comment, moi, vil, le faire entendre? Ah! ce grand esprit doux, cette âme triste et tendre, Et son amour pour vous, ce merveilleux roman, Suis-je digne de vous en parler?
MÉLISSINDE
Parlez-m'en. --Vous l'aimez donc beaucoup?
BERTRAND
Je l'admire et je l'aime. Quand il arriva dans Aigues-Mortes, si blême, Et déjà condamné par son vieux mire, quand Je sus que vers la mort certaine s'embarquant, Ce mourant amoureux d'une reine inconnue N'avait qu'un but: ne pas mourir sans l'avoir vue, Une admiration soudaine m'enflamma, J'allai le voir...
MÉLISSINDE, vivement.
Et tout de suite, il vous aima?
BERTRAND
Je l'aimai tout de suite, et j'entrai dans son rêve; Je devins son ami, son frère, son élève; On blâma son idée,--on n'y comprenait rien!-- Alors, moi, je voulus le suivre...
MÉLISSINDE
Oh, ce fut bien!
BERTRAND
Clémente, tout d'abord, nous fut la traversée, Et, tandis que vers vous voguait la nef bercée, Il me faisait, du matin rose au couchant roux, Répéter les beaux vers qu'il composait pour vous.
MÉLISSINDE
Vous deviez bien les dire avec votre voix chaude!
BERTRAND
Roland fut amoureux, certes, de la belle Aude, Tristan le fut d'Iseult, et Flor de Blancheflor, Mais Rudel le fut plus de Mélissinde encor! Rudel poussa l'amour aux dernières outrances! Ah, ses plaintes, ses pleurs, ses prières, ses transes, La nuit, quand je restais à veiller près de lui!
MÉLISSINDE
C'était donc toujours vous qui le veilliez la nuit?
BERTRAND, debout, avec lyrisme.
Le voyage, comment, femme, te le décrire, De cet agonisant cinglant vers ton sourire? Oh! nous crûmes bientôt, tant la nef fit de bonds, Que nous serions sur mer d'éternels vagabonds! Notre coque craquait, vagues, à votre attaque, Et l'on eût dit la nef du propre roi d'Ithaque! Mais le mourant vivait, soutenu par sa foi, Et son rêve gagnait les autres, après moi. Parfois une éclaircie. Alors, un port nous tente. Quelque île blonde, au loin, nous sourit, invitante; On voudrait l'y descendre un peu parmi les fleurs; Il refuse; et bientôt sous les rudes souffleurs La nef repart! Mais tout à coup le vent s'accoise: On rame!... et l'on rencontre une barque turquoise!... On se bat, on la coule, on passe; on rame! Enfin A tant de maux soufferts vient s'ajouter la faim; Nos hommes ne sont plus que des spectres étranges; Nos mâts sont des tronçons; nos voiles sont des franges; Plus d'espoir; Rudel meurt; soudain. Terre! Ah, songez!...
MÉLISSINDE, frémissante.
Ah, je songe que tu courus tous ces dangers!
BERTRAND, surpris.
Moi?
MÉLISSINDE, vivement essayant de se reprendre.
Toi. Pour lui,--pour lui--permets donc que j'en sente La beauté, que j'en sois, pour lui, reconnaissante!...
BERTRAND
Madame!...
MÉLISSINDE