La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers

Part 2

Chapter 23,625 wordsPublic domain

C'est chose bien peu belle D'être longtemps fidèle, Lorsqu'on peut baiser d'Elle La traîne, Lorsque parfois on presse Une main, qui se laisse... Moi, j'aime la Princesse Lointaine!

Car c'est chose suprême D'aimer sans qu'on vous aime, D'aimer toujours, quand même, Sans cesse, D'une amour incertaine, Plus noble d'être vaine... Et j'aime la lointaine Princesse!

Car c'est chose divine D'aimer lorsqu'on devine, Rêve, invente, imagine A peine... Le seul rêve intéresse, Vivre sans rêve, qu'est-ce? Et j'aime la Princesse Lointaine!

(Il retombe défaillant.)

Je ne peux plus! Hélas! mes pauvres doigts trembleurs Ne trouvent plus les nerfs de la harpe. Les pleurs M'étouffent!... Mélissinde!... Hélas! je vais me taire, Et peut-être à jamais, car l'espérance...

UNE VOIX, dans les voiles.

Terre!

(Violent tumulte. Joffroy s'est dressé d'un coup, debout sur son grabat, les bras ouverts.)

MARRIAS

Oui! Regardez!

BRUNO

C'est vrai! Terre!

FRANÇOIS

Noël! Ramons!

BISTAGNE

Le brouillard cachait tout!

JUAN

Un pays d'or!

TROBALDO

Des monts Violets!

PÉGOFAT

Tripoli! Noël!

BRUNO, courant comme un fou.

Soyez donc calmes!

FRANÇOIS

Terre! C'est Tripoli!

MARRIAS

Je vois déjà les palmes!

BISTAGNE

Non, pas encor!

FRANÇOIS

Si, je les vois!

TROBALDO

Un alcyon!

PÉGOFAT

La plage a l'air, là-bas, d'une peau de lion!

LE PILOTE

Oui, c'est bien Tripoli, mes calculs étaient justes! Voici les longs murs blancs et les grêles arbustes!

TOUS

Gloire au pilote!

PÉGOFAT

Vois, sous le ciel s'enflammant La ville est rouge!

BRUNO

Oh! cet oiseau rose!

FRANÇOIS

Un flamant!

BISTAGNE

Embrassons-nous!

TROBALDO

Chantons!

PÉGOFAT

Oui, la malheure cesse!

TROBALDO

Terre!

JUAN

Terre!

BISTAGNE

Le port!

PÉGOFAT

Tripoli!

JOFFROY

La Princesse!

(Il tombe évanoui entre les bras de Bertrand.)

LE PATRON

Et maintenant... jetez les ancres!

BERTRAND, qui aidé d'Érasme et de Trophime, a recouché Rudel sur son grabat.

Mais il meurt! Mais il faut aborder!

LE PATRON

Oh! non! Le moindre heurt Contre un récif pourrait briser notre coquille; On ne peut approcher sans donner de la quille!... On va nous envoyer des felouques.

BERTRAND

Ses yeux Sont clos.

(A Érasme qui est penché sur le prince.)

Respire-t-il un peu mieux?

ÉRASME

Un peu mieux. Mais le Prince est très mal.

BERTRAND, désespéré.

On ne peut pas attendre!

JOFFROY

Oh! tu parles trop fort, et je viens de t'entendre. D'ailleurs, je le savais. Je vais mourir. Il faut Me transporter à terre, au plus tôt, au plus tôt... Sans quoi, mes bons amis, je vais, comme Moïse, Mourir les yeux fixés sur la Terre promise!

BERTRAND, bas, à Érasme.

Peut-on le transporter?

ÉRASME

Il n'y faut pas songer.

JOFFROY, se débattant.

Je veux la voir!

ÉRASME lui présente une fiole.

D'abord conjurons le danger. Buvez. Puis du repos. Et vous pourrez...

JOFFROY, à Bertrand.

Écoute, Bertrand, emmène-moi là-bas, coûte que coûte! Puisque je suis perdu, vous pouvez sans remord Me laisser avancer de quelque peu ma mort. Je suis un homme enfin, et l'on peut tout me dire Serai-je mort avant d'arriver?

ÉRASME

Oui, messire!

JOFFROY

Ah! Bertrand! Au secours!

ÉRASME

Mais, si vous demeurez En repos, sans parler, calme, vous guérirez, Et vous pourrez alors la Dame de vos songes...

JOFFROY

Non! non! Les médecins font toujours ces mensonges!... Bertrand, je veux la voir!

BERTRAND, avec force.

Tu la verras!

JOFFROY

Comment?

BERTRAND

Tu la verras, te dis-je! Oh! j'en fais le serment! --Oui, j'y vais, je lui parle, et je te la ramène.

JOFFROY

Bertrand!...

BERTRAND

Elle n'est pas, peut-être, une inhumaine Oui, oui! Tu la verras avant la fin du jour. Soigne-toi bien. Je vais lui dire ton amour!

JOFFROY

Bertrand!...

BERTRAND

Elle saura qu'un Français, qu'un poète, L'adora, traversa les Turcs et la tempête, Pèlerina vers elle ainsi que vers la Croix, Et qu'il arrive, et que trop malade...

JOFFROY

Et tu crois?...

BERTRAND

Qu'elle viendra?... Mais j'en suis sûr! Mais je m'en charge, Et vite! Une nacelle, une barque, une barge! Oui, l'esquif de la nef, c'est cela!--Nous verrons Ce qu'elle répondra!--Vite!... Les avirons!-- Je ramerai. Ce n'est pas bien long, ce passage! On va te ramener ta princesse; sois sage!

JOFFROY

Oh! Bertrand, si tu fais cela!...

BERTRAND

Je le ferai! Il faudra qu'elle vienne ici, bon gré, mal gré.

JOFFROY

Pourras-tu seulement arriver devant Elle? Te voyant accoutré d'une manière telle, Les gardes du palais...

BERTRAND

C'est vrai!

A un marinier.

Toi, dans l'esquif, Mets mon coffre d'atours et d'armes... Va, sois vif!

JOFFROY

Attendez... et joignez ce coffret à son coffre. Ce sont là mes plus chers joyaux. Je te les offre. Mon fermail, mon collier et mes éperons d'or. L'envoyé d'un poète amoureux, c'est encor Plus que l'ambassadeur d'un Roi! fais-toi splendide! Va, que rien ne t'arrête!

LE PATRON, à Bertrand.

Il faudra prendre un guide, Car le palais n'est pas proche du port, dit-on. A la prime maison demandez un piéton. Votre hôte s'offrira de lui-même sans doute, Et vous pourrez chez lui vous vêtir; puis, en route.

JOFFROY

Dis-lui de venir vite, ou sinon je m'en vais...

ÉRASME

Prince, ne parlez pas, cela vous est mauvais.

JOFFROY

Oui, je me tais!...

(A Bertrand.)

Écoute...

BERTRAND

Il faut que tu reposes!

JOFFROY

Attendris-la, sois éloquent, trouve des choses! Ou plutôt non, dis-lui la simple vérité: Que je l'adore, et que je meurs d'avoir chanté, Éperdument chanté sa beauté sans égale, Comme d'avoir chanté le soleil, la cigale! Oh! mais que je mourrai le prince des amants, Si pour deux ans d'amour je la vois deux moments!

BERTRAND

Oui, oui, ne parle plus.

JOFFROY

Je me tais,--mais j'y pense: Ne lui dis pas cela sitôt en sa présence!... Il faut la préparer.--Je me tais, je me tais!-- Et pour la préparer si tu lui récitais D'abord ces vers, tu sais, que j'ai dits tout à l'heure... Mais oui, cela serait la façon la meilleure D'expliquer mon amour, peut être?

BERTRAND

Ne crains rien. Je lui dirai tes vers!

JOFFROY

Tu les lui diras bien?

BERTRAND, avec une gaieté forcée.

Si j'en faussais un seul, hein, quelle catastrophe! Va, je ferai sonner tendrement chaque strophe.

JOFFROY

Pour la dernière fois, peut-être, embrassons-nous.

(Ils s'étreignent.)

FRÈRE TROPHIME

Je resterai pendant l'ambassade à genoux.

ÉRASME, bas, à Bertrand.

Il peut durer deux jours, comme il se peut qu'il meure Ce soir, comme il se peut qu'il soit mort dans une heure!

LE PATRON, de même.

Messire, s'il venait à mourir tout d'un coup Nous hisserions au mât le sigle appelé Loup, La voile noire qui nous sert, à nous corsaires, Les nuits... où nous craignons d'avoir des voiles claires!

FRÈRE TROPHIME, accompagnant Bertrand.

Ah! persuadez-la!--Qu'elle vienne le voir! Insistez! Insistez!

BERTRAND

Oui, jusqu'au signal noir!

(Il enjambe le plat bord et descend dans l'esquif. On entend un bruit de chaînes, d'avirons, d'eau battue.)

JOFFROY

Là, portez mon grabat tout près du bastingage! Je suis sûr qu'elle va venir.

La voix de BERTRAND, lui répondant d'en bas.

Je m'y engage! Adieu!--Ne parle plus!--A bientôt!

(Bruit rythmique de rames qui décroît.)

JOFFROY

C'est certain Qu'il la ramènera.--Qu'il fait beau ce matin!-- La barque glisse et fuit sur une eau toute rose.-- Oh! d'abord quand Bertrand s'engage à quelque chose!...

BRUNO

Elle viendra!

FRANÇOIS

Nous la verrons!

PÉGOFAT

Sur le bateau!

TROBALDO

De tout près.

La voix de BERTRAND, au loin se perdant.

Bon espoir... La Princesse... bientôt...

JOFFROY

La barque est déjà loin. Comme les eaux sont calmes! Le grincement décroît des rames dans les scalmes...! Laissez-moi là... Je veux y rester tout le temps! --Là!--Je ne parle plus.--Je regarde.--J'attends.

RIDEAU

ACTE II

Une salle d'un palais d'un luxe moitié roman, moitié oriental. Au fond, un large vitrail s'ouvre sur des terrasses, derrière lesquelles la mer monte dans le ciel. A droite, second plan, une grande porte ouverte laisse apercevoir une galerie qui fuit, avec des colonnades sveltes et des jets d'eau. A gauche, un escalier de porphyre descend d'une lourde porte d'or. Les dalles de marbre, éblouissantes, et toutes les marches de l'escalier sont jonchées de lys fraîchement coupés. Sorte de divan aux nombreux coussins. Pendue au mur, près de la porte, une énorme hache d'armes, au manche émaillé, tout bossué de cabochons verts.

SCÈNE PREMIÈRE

LES PÈLERINS

(Au lever du rideau, le vitrail du fond est fermé. Un groupe de pèlerins, vêtus de la robe de bure à coquilles, tenant en main chacun le bourdon et une longue palme verte, se tient sur le devant de la scène. Ces pèlerins parlent à mi-voix comme des gens intimidés et éblouis de ce qu'ils voient.)

PREMIER PÈLERIN

La Dame qui nous a reçus ne revient pas.

DEUXIÈME PÈLERIN

Le silence est si pur qu'on entend sous les pas Le craquement léger des lys que l'on écrase.

TROISIÈME PÈLERIN

Chut!... Écoutez!... Non, rien, c'est un jet d'eau, qui jase.

QUATRIÈME PÈLERIN

Je n'ai plus d'où je suis le sentiment bien net. Nous avons traversé combien de salles?

PREMIER PÈLERIN

Sept.

DEUXIÈME PÈLERIN

Il y avait des mosaïques singulières!

TROISIÈME PÈLERIN

Il y avait des oiseaux d'or dans les volières!

QUATRIÈME PÈLERIN

Et des tapis de pied, et des coussins d'appui!

DEUXIÈME PÈLERIN, au troisième.

As-tu vu ce colosse inquiétant?

TROISIÈME PÈLERIN

Celui Qui nous dévisagea l'un après l'autre? Certes!

PREMIER PÈLERIN

Taisez-vous; c'est le Chevalier aux Armes Vertes, L'étrange aventurier...

(A ce moment, on voit passer dans la galerie un chevalier de haute stature, à l'armure émaillée de vert.)

DEUXIÈME PÈLERIN, au premier, bas avec un coup de coude.

Chut!... Il est dans ton dos!...

TROISIÈME PÈLERIN, à voix basse, regardant le chevalier à la dérobée.

Le cercle de son heaume est fait de péridots...

QUATRIÈME PÈLERIN

Et le pommeau de son glaive d'une émeraude!

(Le chevalier disparaît.)

DEUXIÈME PÈLERIN, frissonnant.

Oh! mais je n'aime pas ce fantôme qui rôde!...

PREMIER PÈLERIN, reprenant son récit.

Oui, c'est l'aventurier magnifique et cruel Qui représente ici l'Empereur Manuel, Le fiancé de la Princesse...

DEUXIÈME PÈLERIN

Ah! Elle épouse L'Empereur Manuel?

PREMIER PÈLERIN

Étant d'humeur jalouse, Se sachant accepté pour la raison d'État, Le César byzantin a craint qu'on ne tentât De conquérir d'amour le coeur de la Très-Belle, Et ce guerrier, dit-on, veille, pour lui, sur Elle,-- Barrant aux jeunes gens l'accès de ce palais, A moins...

TROISIÈME PÈLERIN

Mais je suis jeune!

PREMIER PÈLERIN

A moins qu'ils ne soient laids!

QUATRIÈME PÈLERIN

C'est qu'il semble doué d'une force...

PREMIER PÈLERIN

Effroyable!

(Montrant la hache accrochée au mur.)

Nul ne peut soulever sa hache d'armes.

DEUXIÈME PÈLERIN

Diable!-- Ce beau jeune homme, alors, que tantôt, sur le quai, Sautant de son esquif, nous avons remarqué,-- Et qui disait à des Génois et des Morisques De le mener vers la Princesse,--court des risques!...

TROISIÈME PÈLERIN

Il criait comme un fou que même Belzébuth Ne l'empêcherait pas d'arriver à son but. --Et c'est qu'il n'a pas l'air d'un que l'on fait démordre!

(Depuis un moment, dans la porte de la galerie, le chevalier a reparu. Sur les derniers mots il fait un mouvement et s'éloigne très vite. Au bruit, les pèlerins se retournent.)

PREMIER PÈLERIN

Hum! il nous écoutait!

DEUXIÈME PÈLERIN

Il va donner quelque ordre Pour empêcher d'entrer notre inconnu...

PREMIER PÈLERIN, au deuxième pèlerin.

Vieux sot! Vous avez trop parlé!

TROISIÈME PÈLERIN

Ah! bah! le jouvenceau Est d'abord descendu, pour revêtir ses armes, Chez le chef du parti génois. Donc, point d'alarmes! Maître Squarciafico, ce fin matois, saura L'aviser du danger, et le conseillera. Car il souhaite fort qu'un candidat se pose Contre cet Empereur, qu'il redoute, et pour cause...

PREMIER PÈLERIN

Chut!... J'entends des accords de viole et de luth, Et la Dame revient qui nous a reçus!--Chut!...

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, SORISMONDE, puis MÉLISSINDE

SORISMONDE, paraissant au haut de l'escalier devant la porte d'or fermée.

Pèlerins qui demain repartez pour la France, La Princesse connaît par moi votre présence, Et que vous avez tous, d'Antioche ou de Tyr, Voulu venir la voir avant de repartir!

PREMIER PÈLERIN

Oui, pour que son image enchante notre errance!

SORISMONDE

La Princesse n'a pas avec indifférence Connu que vous étiez venus dans cet espoir, Et, généreuse, elle veut bien se laisser voir. Elle entend maintenant sa matinale messe...

(On entend tinter une cloche.)

Mais la messe est finie. Elle vient.

UN HÉRAUT

La Princesse!

(Les portes d'or s'ouvrent, Mélissinde paraît, revêtue d'une lourde chape surchargée de pierreries de toutes sortes, le front ceint d'un tressoir de perles. Autour d'elle des enfants portent des gerbes de lys.)

PREMIER PÈLERIN

C'est elle!

DEUXIÈME PÈLERIN

Ho! quelle grâce inattendue elle a!

TROISIÈME PÈLERIN

Dans les perles de l'Inde et les lys, voyez-la!

QUATRIÈME PÈLERIN

Oui, les récits qu'on fait d'elle sont véridiques: Elle efface les lys et les perles indiques!

PREMIER PÈLERIN

Telle Hélène, quand les vieillards causaient entre eux!

MÉLISSINDE, du haut des marches.

Ainsi, vous reverrez la France, gens heureux! Ainsi, vers votre nef, vous croirez que s'avance, Bientôt, dans un brouillard bleuâtre, la Provence! Je vous envie!--Hélas! je suis comme ces fleurs Qui naissant sous des cieux qui ne sont pas les leurs, Et devinant au loin qu'elles ont des patries, Peuvent sembler fleurir, mais se sentent flétries!

(Elle descend quelques marches.)

Vous verrez, sur la mer, le sol natal qui poind!... --Moi, ma vie est d'aimer en ne connaissant point, Et d'avoir des regrets, sans une souvenance...

(Elle descend une dernière marche et s'avance entre les pèlerins.)

Mais déjà, comme il sied aux chrétiens en partance, Vous avez tous cueilli la Palme.

(Prenant des lys aux mains des enfants.)

Voulez-vous Chacun joindre à la palme un lys fragile et doux, Et le garder, ce lys, relique bien légère, Pour vous remémorer la française étrangère?

(Elle leur distribue les lys.)

UN PÈLERIN

La Palme redira nos durs chemins;--le Lys, Ta beauté qui nous fut la meilleure oasis!

DEUXIÈME PÈLERIN

La Palme nous sera le sévère trophée, Le Lys, le souriant souvenir d'une fée!

TROISIÈME PÈLERIN

Adieu, Princesse, Lys toi-même, de beauté!...

QUATRIÈME PÈLERIN

Lys toi-même de grâce et de gracilité!...

(Les pèlerins remontent peu à peu.)

MÉLISSINDE

Adieu!...

(Les pèlerins sortent. On les entend repasser sous le vitrail ouvert. Mélissinde va y paraître. Les enfants ont déposé sur une table une gerbe restante de lys,--et ils renouvellent sur les dalles la jonchée que les pas des pèlerins ont dispersée.)

LES VOIX DES PÈLERINS, passant sous le vitrail.

Noël!... Noël!...

(Mélissinde, après un geste d'adieu, referme le vitrail et redescend. Les enfants sortent.)

SCÈNE III

MÉLISSINDE, SORISMONDE

SORISMONDE

Quelle aménité fine! Quelle condescendance!... Elle fut, la divine, Bonne plus joliment que jamais aujourd'hui!

MÉLISSINDE

Oh! tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Elle dégrafe nerveusement son manteau.)

Manteau brodé, stellé, gemmé, toi qui m'écrases De corindons, de calcédoines, d'idocrases, De jaspes, de béryls, de grenats syriens, De tous ces vains cailloux, de tous ces riches riens, Manteau, fardeau, sous qui je ploie et deviens blême, O somptueux manteau, tu me sembles l'emblème D'un autre que je porte et qu'on ne peut pas voir Et qui me pèse encor,

(Elle le laisse glisser de ses épaules à terre.)

quand je t'ai laissé choir!

(Elle émerge dans une gaine blanche. Sorismonde ramasse la chape. Elle lui tend aussi sa couronne.)

Prends mes perles aussi, tout ce qui me déguise. Ouf!

(De quelques lys prestement arrachés à la gerbe, elle se coiffe.)

Me voici coiffée à peu près à ma guise, De quelques fleurs encor perlières de la nuit!

(Se jetant dans le fauteuil.)

Oui, tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Un temps.)

Au fait, est-ce bien par ennui que je suis bonne? Non, c'est par intérêt qu'aux pèlerins je donne Mes plus beaux lys avec de touchantes façons.

SORISMONDE

Et qu'attendez-vous d'eux, Madame?

MÉLISSINDE

Des chansons! C'est grâce à la chanson d'un de ces pauvres hères Que je suis aujourd'hui la plus chère des chères, Celle qu'aime Joffroy Rudel le Troubadour D'un si miraculeux et si célèbre amour! Oui, ce poète à moi que j'ai là-bas en France, Commença de m'aimer au bruit d'une romance, Et tu sais combien plaît à mon coeur isolé Cet amour dont la gloire a jusqu'à nous volé! Combien, dans le médiocre où vivre nous enserre, Le sublime de cet amour m'est nécessaire!

(Avec un geste vers la fenêtre.)

Eh bien, ces pèlerins, en France, ils s'en iront Dire partout, de moi, de mes yeux, de mon front, Des choses qui feront rêver les jeunes hommes...

SORISMONDE

Et Rudel le saura. Voilà comme nous sommes!

MÉLISSINDE

Et peut-être, en effet, Rudel le saura-t-il, Et c'est une façon, pour mon âme en exil, De correspondre un peu par-dessus la mer vaste Avec mon amoureux.

SORISMONDE

C'est une façon chaste.

MÉLISSINDE

Oui, je veux l'exalter toujours plus dans l'orgueil De m'adorer ainsi. Voilà pourquoi l'accueil Que j'ai fait à ces gens. Ma bonté n'est pas grande, Non, mais tout simplement je soigne ma légende!

SORISMONDE

Vous voici de nouveau toute à ce rêve vain. Moi, j'aimerais Rudel, mais il faudrait qu'il vînt!

MÉLISSINDE

Mais j'aime son amour, j'aime son âme, j'aime...

SORISMONDE

Je ne comprends pas bien. Si par un stratagème De sorcier, si par un anneau de magicien, Vous pouviez voir d'ici quel visage est le sien?...

MÉLISSINDE

Tu veux des sentiments trop nets...

SORISMONDE

Et vous, trop vagues. Que n'avez-vous un tel anneau parmi vos bagues! Mais votre esprit se plaît dans un doux errement...

MÉLISSINDE

Oui, dans mes grands jardins, pâles lunairement, J'écoute murmurer la brise entre les myrtes... Je vais voguer sur l'eau glauque et lisse des Syrtes, Où ma belle galère aux flancs ornementés Mire le jour des fleurs et le soir des clartés; Et puis, du son des luths que le plectre suscite Je donne de l'envol aux vers que je récite; Et puis, m'enfermant seule en ces vastes pourpris, Je m'y attriste,--et ma tristesse a bien son prix!-- Enfin, j'erre aux parfums de ces lys sur ces dalles, Et le rêve, m'ouvrant de vaporeux dédales, M'oblige à peu à peu déserter le réel, Et ma raison s'endort au bruit sempiternel... Au bruit sempiternel des jets d'eau dans les vasques!

SORISMONDE

Oui, nous manquons ici d'éperons et de casques. Il nous faudrait beaucoup de jeunes chevaliers! Mais votre affreux gardien les éloigne... Riez! Cet homme est près de vous placé, bien qu'il le nie, Comme auprès du Trésor on place le Génie! Depuis qu'il est ici, nul ne frappe au vantail!

MÉLISSINDE, riant.

Prendre un garde d'honneur pour un épouvantail!

SORISMONDE

L'Empereur est jaloux...

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

S'en donne-t-il la peine?

SORISMONDE, s'asseyant sur un coussin, à ses pieds.

Et vraiment, vous allez l'épouser, ce Comnène?

MÉLISSINDE

Pourquoi pas?... Un mari, ce n'est pas un amant.

SORISMONDE

Mais puisqu'il vous ennuie?

MÉLISSINDE

Impérialement!

SORISMONDE

Ce Turquois ne peut vous comprendre...

MÉLISSINDE

Sorismonde, Nul homme à qui je sois plus illisible au monde... C'est tout à fait celui qu'il me faut pour mari. Un jour je lui disais ma tristesse, il a ri!... Eh bien, je trouverai, comme ont fait d'autres dames, Des plaisirs d'ironie à nos distances d'âmes!... Qui pouvais-je épouser de mieux que Manuel Pour rester toute à mon amant incorporel?

SORISMONDE

Si pourtant quelque jour un amour véritable Venait dans votre coeur, glouton, se mettre à table?...

MÉLISSINDE

Non, l'invisible ami me protège trop bien!

SORISMONDE

Ce n'est pas l'ange, enfin, mais c'est l'amant gardien.

MÉLISSINDE

C'est celui dont je sens, le soir, longeant la grève, Les pensers m'arriver comme à tire de rêve, Si bien que je réponds dans la brise: Merci!

SORISMONDE

Vous ne lui devez rien à ce poète?

MÉLISSINDE

Si!... Je lui dois mes fiertés, mes soucis, mes scrupules, Mes tendances de coeur, mon goût des crépuscules, Mes frissons délicats et mes larmes aux yeux, Tout ce qui m'envahit de noble et d'anxieux, Je lui dois la blancheur des robes que je porte, Et je lui dois enfin mon âme, en quelque sorte!

SORISMONDE, secouant la tête.

Et faut-il pour cela lui dire tant merci?... J'en veux à cet amour...

MÉLISSINDE

Moi, quelquefois, aussi.

(Elle se lève.)

Il fait trop beau. L'orage est dans l'air. Ah! j'étouffe!

(Sorismonde veut éloigner les lys posés sur la table.)

Non, laisse. C'est pour moi, maintenant, cette touffe.

SORISMONDE

Vous vivez trop parmi les lys. Les lys sont blancs. Les lys sont fiers et purs. Mais les lys sont troublants.

MÉLISSINDE

Peut-être as-tu raison. Ce sont des fleurs étranges, Et traîtresses, avec leurs airs de sceptres d'anges, De thyrses lumineux pour doigts de séraphins: Leurs parfums sont trop forts, tout ensemble, et trop fins.

(Elle prend la touffe et la regarde.)

Peut-être as-tu raison: ce sont des fleurs mauvaises! On contracte, à frôler ces candeurs, des malaises; Leur orgueil solitaire est d'un fâcheux conseil, Et le rire vaut mieux des roses au soleil.

(Respirant les lys.)

Ah! ce parfum! Je ne sais plus ce qu'il me verse. Cette mysticité n'est-elle pas perverse?

(Avec une frivolité forcée.)

Soit, vivons: trouvons-nous de petits passe-temps! J'ai mandé mon marchand génois. Mais oui. J'attends Squarciafico!... J'en suis à me faire des joies Avec les curieux objets, les pâles soies, Et j'use de longs jours à choisir des dessins Imprévus, et des tons mourants pour mes coussins.

(Elle s'est assise parmi les coussins du divan.)

SORISMONDE

Votre rusé Génois vous fournit d'amusettes, Et vous ne voyez pas, distraite que vous êtes, Tout ce qu'il vous extorque, ici, jouant son jeu, Pour lui, pour le quartier des marchands, peu à peu!... Commodes aux voleurs sont les princes artistes! Aussi, tous nos Génois trafiquants sont-ils tristes De vous perdre, ô Princesse éprise de beaux vers, Dont les yeux sont fermés, et les doigts sont ouverts!... Ah! votre mariage, ils le voient avec peine, Car ils savent quel maître ils auront dans Comnène!

UNE FEMME, entrant.

Le Chevalier aux Armes Vertes attend là L'autorisation de venir prendre...

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

Il l'a.

SCÈNE IV

MÉLISSINDE, SORISMONDE, LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES

LE CHEVALIER

(Il a l'air préoccupé et regarde souvent vers la galerie ou vers le vitrail.)

Princesse, pardonnez si ce matin je tarde A venir prendre ici vos ordres,--Dieu vous garde!...

MÉLISSINDE, souriant.