Chapter 2
Enfin la passion du Comte le portoit si naturellement à ne songer qu'à ce qui pouvoit augmenter le bonheur & la gloire de cette Princesse, qu'il oublioit sans peine l'interest qu'ont les amants à empécher que les personnes qu'ils aiment ne soient dans une parfaite intelligence avec leurs Maris. La Paix ne fit que paroistre. La Guerre recommença aussitost par le dessein qu'eut le Roy de faire arrester à Noiers le Prince de Condé & l'Amiral de Chastillon: & ce dessein ayant esté decouvert, l'on commença de nouveau les preparatifs de la Guerre; & le Prince de Monpensier fut contraint de quitter sa femme pour se rendre où son devoir l'appelloit. Chabanes le suivit à la Cour, s'estant entierement justifié aupres de la Reine. Ce ne fut pas sans une douleur extréme qu'il quitta la Princesse, qui de son costé demeura fort triste des perils où la Guerre alloit exposer son Mari. Les Chefs des Huguenots s'estoient retirez à La Rochelle. Le Poitou & la Xaintonge estant dans leur Parti, la Guerre s'y alluma fortement, & le Roy y r'assembla toutes ses Troupes. Le Duc d'Anjou son Frere, qui fut depuis Henri III. y acquit beaucoup de gloire par plusieurs belles actions, & entre autres par la bataille de Jarnac, où le Prince de Condé fut tué. Ce fut dans cette Guerre que le Duc de Guise commença à avoir des emplois considerables, & à faire connoistre qu'il passoit de beaucoup les grandes esperances qu'on avoit conceües de luy. Le Prince de Monpensier qui le haïssoit, & comme son ennemi particulier, & comme celuy de sa Maison, ne voioit qu'avec peine la gloire de ce Duc, aussi bien que l'amitié que luy temoignoit le Duc d'Anjou. Apres que les deux armées se furent fatiguées par beaucoup de petits combats, d'un commun consentement on licencia les Troupes pour quelque temps. Le Duc d'Anjou demeura à Loches, pour donner ordre à toutes les Places qui eussent pû estre attaquées. Le Duc de Guise y demeura avec luy; & le Prince de Monpensier accompagné du Comte de Chabanes s'en retourna à Champigni, qui n'estoit pas fort éloigné de là. Le Duc d'Anjou alloit souvent visiter les places qu'il faisoit fortifier. Un jour qu'il revenoit à Loches par un chemin peu connu de ceux de sa suite, le Duc de Guise qui se vantoit de le savoir, se mit à la teste de la Troupe pour servir de Guide: mais apres avoir marché quelque temps, il s'égara, & se trouva sur le bord d'une petite Riviere, qu'il ne reconnut pas luy-mesme. Le Duc d'Anjou luy fit la guerre de les avoir si mal conduits: & estant arrestez en ce lieu, aussi disposez à la joïe qu'ont accoustumé de l'estre de jeunes Princes, ils aperceurent un petit bateau qui estoit arresté au milieu de la Riviere: & comme elle n'estoit pas large, ils distinguerent aisement dans ce bateau trois ou quatre Femmes: & une entre autres qui leur sembla fort belle, qui estoit habillée magnifiquement, & qui regardoit avec attention deux Hommes qui peschoient aupres d'elle. Cette avanture donna une nouvelle joïe à ces jeunes Princes, & à tous ceux de leur suite. Elle leur parut une chose de Roman. Les uns disoient au Duc de Guise, qu'il les avoit égarez exprés pour leur faire voir cette belle personne; les autres, qu'il faloit, apres ce qu'avoit fait le hazard, qu'il en devint amoureux: & le Duc d'Anjou soustenoit que c'estoit luy qui devoit estre son Amant. Enfin, voulant pousser l'avanture à bout, ils firent avancer dans la Riviere de leurs Gens à cheval, le plus avant qu'il se pût, pour crier à cette Dame que c'estoit monsieur d'Anjou, qui eut bien voulu passer de l'autre costé de l'eau, & qui prioit qu'on le vint prendre. Cette Dame, qui estoit la Princesse de Monpensier, entendant dire que le Duc d'Anjou estoit là, & ne doutant point à la quantité des Gens qu'elle voioit au bord de l'eau, que ce ne fust luy, fît avancer son bateau pour aller du costé où il estoit. Sa bonne mine le luy fît bientost distinguer des autres. Mais elle distingua encore plustost le Duc de Guise. Sa veuë luy apporta un trouble qui la fit un peu rougir, & qui la fit paroistre aux yeux de ces Princes dans une beauté qu'ils crurent surnaturelle. Le Duc de Guise la reconnut d'abord, malgré le changement avantageux qui s'estoit fait en elle depuis les trois années qu'il ne l'avoit veüe. Il dit au Duc d'Anjou qui elle estoit, qui fut honteux d'abord de la liberté qu'il avoit prise: mais voiant Madame de Monpensier si belle, & cette avanture luy plaisant si fort, il se resolut de l'achever: & apres mille excuses & mille complimens, il inventa une affaire considerable, qu'il disoit avoir au delà de la Riviere, & accepta l'offre qu'elle luy fît de le passer dans son bateau. Il y entra seul avec le Duc de Guise, donnant ordre à tous ceux qui les suivoient d'aller passer la Riviere à un autre endroit & de les venir joindre à Champigni, que Madame de Monpensier leur dît qui n'estoit qu'à deux lieuës de là. Sitost qu'ils furent dans le bateau, le Duc d'Anjou luy demanda à quoy ils devoient une si agreable rencontre, & ce qu'elle faisoit au milieu de la Riviere. Elle luy repondit, qu'estant partie de Champigni avec le Prince son Mari, dans le dessein de le suivre à la Chasse, s'estant trouvée trop lasse, elle estoit venuë sur le bord de la Riviere, où la curiosité de voir prendre un Saumon qui avoit donné dans un filet, l'avoit fait entrer dans ce bateau. Monsieur de Guise ne se méloit point dans la conversation: mais sentant reveiller vivement dans son coeur tout ce que cette Princesse y avoit autrefois fait naistre, il pensoit en luy-mesme qu'il sortiroit difficilement de cette avanture sans rentrer dans ses liens. Ils arriverent bientost au bord, où ils trouverent les chevaux & les Escuiers de Madame de Monpensier, qui l'attendoient. Le Duc d'Anjou & le Duc de Guise luy aiderent à monter à cheval, où elle se tenoit avec une grace admirable. Pendant tout le chemin elle les entretint agreablement de diverses choses. Ils ne furent pas moins surpris des charmes de son esprit, qu'ils l'avoient esté de sa beauté; & ils ne pûrent s'empécher de luy faire connoistre qu'ils en estoient extraordinairement surpris. Elle répondit à leurs loüanges avec toute la modestie imaginable: mais un peu plus froidement à celles du Duc de Guise; voulant garder une fierté qui l'empéchast de fonder aucune esperance sur l'inclination qu'elle avoit euë pour luy. En arrivant dans la premiere cour de Champigni, ils trouverent le Prince de Monpensier, qui ne faisoit que de revenir de la chasse. Son estonnement fut grand de voir marcher deux Hommes à costé de sa femme: mais il fut extréme, quand s'approchant de plus prés, il reconnut que c'estoit le Duc d'Anjou, & le Duc de Guise. La haine qu'il avoit pour le dernier se joignant à sa jalousie naturelle, luy fît trouver quelque chose de si desagreable à voir ces Princes aveque sa femme, sans savoir comment ils s'y estoient trouvez, ni ce qu'ils venoient faire en sa maison, qu'il ne pût cacher le chagrin qu'il en avoit. Il en rejetta adroitement la cause sur la crainte de ne pouvoir recevoir un si grand Prince selon sa qualité, & comme il l'eust bien souhaitté. Le Comte de Chabanes avoit encore plus de chagrin de voir Monsieur de Guise auprés de Madame de Monpensier, que Monsieur de Monpensier n'en avoit luy-mesme. Ce que le hazard avoit fait pour r'assembler ces deux personnes, luy sembloit de si mauvais augure, qu'il pronostiquoit aisement que ce commencement de Roman ne seroit pas sans suite. Madame de Monpensier fît le soir les honneurs de chez elle avec le mesme agrément qu'elle faisoit toutes choses. Enfin elle ne plût que trop à ses Hostes. Le Duc d'Anjou, qui estoit fort galand & fort bien fait, ne pût voir une fortune si digne de luy sans la souhaitter ardemment. Il fut touché du mesme mal que Monsieur de Guise: & feignant toûjours des affaires extraordinaires, il demeura deux jours à Champigni, sans estre obligé d'y demeurer que par les charmes de Madame de Monpensier; le Prince son Mari ne faisant point de violence pour l'y retenir. Le Duc de Guise ne partit pas sans faire entendre à Madame de Monpensier qu'il estoit pour elle, ce qu'il avoit esté autrefois: & comme sa passion n'avoit esté seuë de personne, il luy dît plusieurs fois devant tout le monde, sans estre entendu que d'elle, que son coeur n'estoit point changé. Et luy & le Duc d'Anjou partirent de Champigni avec beaucoup de regret. Ils marcherent long temps tous deux dans un profond silence. Mais enfin le Duc d'Anjou s'imaginant tout d'un coup que ce qui faisoit sa resverie, pouvoit bien causer celle du Duc de Guise, luy demanda brusquement s'il pensoit aux beautez de la Princesse de Monpensier. Cette demande si brusque, jointe à ce qu'avoit déja remarqué le Duc de Guise des sentimens du Duc d'Anjou, luy fît voir qu'il seroit infailliblement son Rival; & qu'il luy estoit tres-important de ne pas découvrir son amour à ce Prince. Pour luy en oster tout soupçon, il luy respondit en riant, qu'il paroissoit luy-mesme si occupé de la resverie dont il l'accusoit, qu'il n'avoit pas jugé à propos de l'interrompre: que les beautez de la Princesse de Monpensier n'estoient pas nouvelles pour luy; qu'il s'estoit accoustumé à en supporter l'éclat du temps qu'elle estoit destinée à estre sa Belle-soeur; mais qu'il voioit bien que tout le monde n'en estoit pas si peu ébloüi. Le Duc d'Anjou luy avoüa qu'il n'avoit encore rien veu qui luy parût comparable à cette jeune Princesse; & qu'il sentoit bien que sa veuë luy pourroit estre dangereuse, s'il y estoit souvent exposé. Il voulut faire convenir le Duc de Guise qu'il sentoit la mesme chose: mais ce Duc, qui commençoit à se faire une affaire serieuse de son amour, n'en voulut rien avoüer. Ces Princes s'en retournerent à Loches, faisant souvent leur agreable conversation de l'avanture, qui leur avoit découvert la Princesse de Monpensier. Ce ne fut pas un sujet de si grand divertissement dans Champigni. Le Prince de Monpensier estoit mal content de tout ce qui estoit arrivé, sans qu'il en pût dire le sujet. Il trouvoit mauvais que sa femme se fust trouvée dans ce bateau. Il luy sembloit qu'elle avoit receu trop agreablement ces Princes: & ce qui luy déplaisoit le plus, estoit d'avoir remarqué que le Duc de Guise l'avoit regardée attentivement. Il en conceut dés ce moment une jalousie furieuse, qui le fît resouvenir de l'emportement qu'il avoit temoigné lors de son mariage; & il eut quelque pensée que dés ce temps-là mesme il en estoit amoureux. Le chagrin que tous ces soupçons luy causerent, donnerent de mauvaises heures à la Princesse de Monpensier. Le Comte de Chabanes, selon sa coustume, prît soin d'empescher qu'ils ne se broüillassent tout à fait; afin de persuader par là à la Princesse, combien la passion qu'il avoit pour elle estoit sincere & des-interessée. Il ne pût s'empescher de luy demander l'effet qu'avoit produit en elle la veuë du Duc de Guise. Elle luy apprît qu'elle en avoit esté troublée, par la honte du souvenir de l'inclination qu'elle luy avoit autrefois temoignée: qu'elle l'avoit trouvé beaucoup mieux fait qu'il n'estoit en ce temps-là; & que mesme il luy avoit paru qu'il vouloit luy persuader qu'il l'aimoit encore: mais elle l'assura en mesme temps, que rien ne pouvoit esbranler la resolution qu'elle avoit prise de ne s'engager jamais. Le Comte de Chabanes eut bien de la joïe d'apprendre cette resolution: mais rien ne le pouvoit rassurer sur le Duc de Guise. Il temoigna à la Princesse qu'il apprehendoit extrémement que les premieres impressions ne revinssent bientost: & il luy fît comprendre la mortelle douleur qu'il auroit pour leur interest commun, s'il la voioit un jour changer de sentimens. La Princesse de Monpensier continuant toûjours son procedé avec luy, ne respondoit presque pas à ce qu'il luy disoit de sa passion; & ne consideroit toûjours en luy que la qualité du meilleur Ami du monde, sans luy vouloir faire l'honneur de prendre garde à celle d'Amant.