Chapter 1
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LA PRINCESSE DE MONPENSIER.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
_Le respect que l'on doit à l'illustre nom qui est à la teste de ce Livre, & la consideration que l'on doit avoir pour les éminentes personnes qui sont descendues de ceux qui l'ont porté, m'oblige de dire, pour ne pas manquer envers les uns ni les autres en donnant cette histoire au public, qu'elle n'a esté tirée d'aucun Manuscrit qui nous soit demeuré du temps des personnes dont elle parle. L'Autheur ayant voulu pour son divertissement escrire des avantures inventées à plaisir, a jugé plus à propos de prendre des nom connus dans nos Histoires, que de se servir de ceux que l'on trouve dans les Romans, croiant bien que la reputation de Madame de Monpensier ne seroit pas blessée par un recit effectivement fabuleux. S'il n'est pas de ce sentiment, j'y supplée par cet avertissement: qui sera aussi avantageux à l'Autheur, que respectueux pour moy envers les Morts qui y sont interessez, & envers les Vivans qui pourroient y prendre part._
PRIVILEGE DU ROY
LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE & DE NAVARRE, A nos amez & feaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, & à tous autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra: Salut. Nostre amé AUGUSTIN COURBÉ, Marchand Libraire de nostre bonne Ville de Paris, Nous a fait remonstrer qu'il auroit recouvert un Livre, intitulé _La Princesse de Monpensier_, lequel il desireroit faire imprimer; mais craignant que quelque Libraire, ou autres envieux de son travail, ne voulussent luy contrefaire, & l'imprimer, tant sur sa copie que sur d'autre; il nous a tres-humblement supplié de luy accorder pour ce nos Lettres de permission & Privilege A CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'Exposant; Nous luy avons permis & permettons d'imprimer, ou faire imprimer ledit Livre en tel volume qu'il jugera bon estre durant l'espace de sept années, à compter du jour qu'il sera achevé d'estre imprimé pour la premiere fois: Faisant tres-expresses deffences à toutes personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient, de l'imprimer, vendre ny distribuer, sous pretexte de correction, changement de titre, ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce soit, mesme d'en apporter, vendre & distribuer de ceux qui pourroient estre contrefaits és païs estrangers, à peine de confiscation des Exemplaires contre-faits, de tous dépens, dommages & interests, & de quin-cens livres d'amande, applicable à l'Hospital General de nostre bonne Ville de Paris; à condition qu'il sera mis deux exemplaires dudit Livre dans nostre Bibliotheque publique, un dans nostre Cabinet, & un en celle de nostre tres-cher & feal Chevalier, Comte de Gyen, Chancellier de France, le Sieur Seguier, avant que l'exposer en vente à peine de nullité des presentes; du contenu desquels, Nous voulons & vous mandons que vous fassiez jouyr dans tous les lieux de nostre obeyssance ledit COURBÉ, ou ceux qui auront droict de luy, sans souffrir qu'il leur soit donné aucun empeschement; & qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit Livre un extrait des presentes, elles soient tenuës pour bien & deuëment signifiées: Mandons au premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, faire tous exploicts necessaires, sans demander autre permission: CAR tel est nostre plaisir, nonobstant oppositions ou appellations quelconques; & sans prejudice d'icelles, desquelles Nous Nous reservons la connoissance, & à nostre Conseil, nonobstant clameur de Harro, Chartre Normande, & autres Lettres à ce contraires. DONNÉ à Saint Germain, le vingt-septiéme jour de Juillet, l'an de Grace mil six cens soixante-deux: Et de nostre Regne le vingtiéme, Par le Roy en son Conseil.
Signé, JUSTEL.
Et ledit COURBÉ a cedé & transporté son droit de Privilege à THOMAS JOLLY & LOUIS BILLAINE, Marchands Libraires à Paris, pour en jouyr le temps porté par iceluy.
Et ledit JOLLY & BILLAINE ont associé avec eux CHARLES DE SERCY, aussi Marchand Libraire à Paris.
_Registré sur le Livre de Communauté le 19. Aoust 1662. suivant l'Arrest du Parlement du 8. Avril 1653._
Les Exemplaires ont esté fournis.
_Achevé d'Imprimer le 20. Aoust 1662._
LA PRINCESSE DE MONPENSIER.
Pendant que la Guerre Civile déchiroit la France sous le regne de Charles IX. l'Amour ne laissoit pas de trouver sa place parmi tant de desordres, & d'en causer beaucoup dans son Empire. La fille unique du Marquis de Mezieres, Heritiere tres-considerable, & par ses grands biens, & par l'illustre Maison d'Anjou dont elle estoit descenduë, estoit promise au Duc du Maine, cadet du Duc de Guise, que l'on a depuis appellé le Balafré. L'extréme jeunesse de cette grande Heritiere retardoit son mariage. Et cependant le Duc de Guise qui la voioit souvent, & qui voioit en elle les commencemens d'une grande beauté, en devint amoureux, & en fut aimé. Ils cacherent leur amour avec beaucoup de soin. Le Duc de Guise, qui n'avoit pas encore autant d'ambition qu'il en a eu depuis, souhaittoit ardemment de l'épouser: mais la crainte du Cardinal de Lorraine, qui luy tenoit lieu de pere, l'empéchoit de se declarer. Les choses estoient en cet estat, lorsque la Maison de Bourbon, qui ne pouvoit voir qu'avec envie l'élevation de celle de Guise, s'apercevant de l'avantage qu'elle recevroit de ce mariage, se resolut de le luy oster, & d'en profiter elle-mesme en faisant épouser cette Heritiere au jeune Prince de Monpensier. On travailla à l'execution de ce dessein avec tant de succez, que les parens de Mademoiselle de Mezieres, contre les promesses qu'ils avoient faites au Cardinal de Lorraine, se resolurent de la donner en mariage à ce jeune Prince. Toute la Maison de Guise fut extrémement surprise de ce procedé: mais le Duc en fut accablé de douleur; & l'interest de son amour luy fit recevoir ce manquement de parole comme un affront insupportable. Son ressentiment éclata bientost, malgré les reprimendes du Cardinal de Lorraine & du Duc d'Aumale ses oncles, qui ne vouloient pas s'opiniastrer à une chose qu'ils voioient ne pouvoir empécher: & il s'emporta avec tant de violence, en presence mesme du jeune Prince de Monpensier, qu'il en nâquit entre eux une haine qui ne finît qu'avec leur vie. Mademoiselle de Mezieres tourmentée par ses parens d'épouser ce Prince, voiant d'ailleurs qu'elle ne pouvoit épouser le Duc de Guise, & connoissant par sa vertu qu'il estoit dangereux d'avoir pour Beau-frere un homme qu'elle eust souhaitté pour Mari, se resolut enfin de suivre le sentiment de ses proches, & conjura Monsieur de Guise de ne plus apporter d'obstacle à son mariage. Elle épousa donc le Prince de Monpensier, qui peu de temps apres l'emmena à Champigni, sejour ordinaire des Princes de sa Maison, pour l'oster de Paris, où apparemment tout l'effort de la Guerre alloit tomber. Cette grande Ville estoit menacée d'un siege par l'Armée des Huguenots, dont le Prince de Condé estoit le Chef, & qui venoit de declarer la Guerre au Roy pour la seconde fois. Le Prince de Monpensier dans sa plus tendre jeunesse avoit fait une amitié tres-particuliere avec le Comte de Chabanes, qui estoit un homme d'un âge beaucoup plus avancé que luy, & d'un merite extraordinaire. Ce Comte avoit esté si sensible à l'estime & à la confiance de ce jeune Prince, que contre les engagemens qu'il avoit avec le Prince de Condé, qui luy faisoit esperer des emplois considerables dans le Parti des Huguenots, il se declara pour les Catholiques, ne pouvant se resoudre à estre opposé en quelque chose à un homme qui luy estoit si cher. Ce changement de Parti n'ayant point d'autre fondement, l'on douta qu'il fust veritable; & la Reine Mere, Catherine de Medicis, en eut de si grands soupçons, que la guerre estant declarée par les Huguenots, elle eut dessein de le faire arrester: mais le Prince de Monpensier l'en empescha, & emmena Chabanes à Champigni en s'y en allant avec sa femme. Le Comte ayant l'esprit fort doux & fort agreable, gaigna bientost l'estime de la Princesse de Monpensier, & en peu de temps elle n'eut pas moins de confiance & d'amitié pour luy qu'en avoit le Prince son Mari. Chabanes de son costé regardoit avec admiration tant de beauté, d'esprit, & de vertu qui paroissoient en cette jeune Princesse: & se servant de l'amitié qu'elle luy témoignoit, pour luy inspirer des sentimens d'une vertu extraordinaire, & digne de la grandeur de sa naissance, il la rendit en peu de temps une des personnes du monde la plus achevée. Le Prince estant revenu à la Cour, où la continuation de la guerre l'appelloit, le Comte demeura seul avec la Princesse, & continua d'avoir pour elle un respect & une amitié proportionnée à sa qualité & à son merite. La confiance s'augmenta de part & d'autre, & à tel point du costé de la Princesse de Monpensier, qu'elle luy apprist l'inclination qu'elle avoit euë pour Monsieur de Guise; mais elle luy apprit aussi en mesme temps, qu'elle estoit presque éteinte, & qu'il ne luy en restoit que ce qui estoit necessaire pour defendre l'entrée de son coeur à une autre inclination; & que la vertu se joignant à ce reste d'impression, elle n'estoit capable que d'avoir du mépris pour ceux qui oseroient avoir de l'amour pour elle. Le Comte qui connoissoit la sincerité de cette belle Princesse, & qui luy voioit d'ailleurs des dispositions si opposées à la foiblesse de la Galanterie, ne douta point de la verité de ses paroles: & neantmoins il ne pût se defendre de tant de charmes qu'il voioit tous les jours de si prés. Il devint passionnément amoureux de cette Princesse; & quelque honte qu'il trouvast à se laisser surmonter, il falut ceder, & l'aimer de la plus violente & de la plus sincere passion qui fut jamais. S'il ne fut pas maistre de son coeur, il le fut de ses actions. Le changement de son ame n'en apporta point dans sa conduite, & personne ne soupçonna son amour. Il prît un soin exact pendant une année entiere de le cacher à la Princesse: & il crut qu'il auroit toûjours le mesme desir de le luy cacher. L'amour fit en luy ce qu'il fait en tous les autres: il luy donna l'envie de parler; & apres tous les combats qui ont accoustumé de se faire en pareilles occasions, il osa luy dire qu'il l'aimoit; s'estant bien preparé à essuier les orages dont la fierté de cette Princesse le menaçoit. Mais il trouva en elle une tranquillité & une froideur pires mille fois que toutes les rigueurs à quoy il s'estoit attendu. Elle ne prît pas la peine de se mettre en cholere contre luy. Elle luy representa en peu de mots la difference de leurs qualitez & de leur âge, la connoissance particuliere qu'il avoit de sa vertu, & de l'inclination qu'elle avoit euë pour le Duc de Guise; & sur tout ce qu'il devoit à l'amitié & à la confiance du Prince son Mari. Le Comte pensa mourir à ses pieds de honte & de douleur. Elle tâcha de le consoler, en l'asseurant qu'elle ne se souviendroit jamais de ce qu'il venoit de luy dire; qu'elle ne se persuaderoit jamais une chose qui luy estoit si desavantageuse; & qu'elle ne le regarderoit jamais que comme son meilleur ami. Ces assurances consolerent le Comte comme on se le peut imaginer. Il sentit le mépris des paroles de la Princesse dans toute leur étendue, & le lendemain la revoiant avec un visage aussi ouvert que de coustume, son affliction en redoubla de la moitié. Le procedé de la Princesse ne la diminua pas. Elle vescut avec luy avec la mesme bonté qu'elle avoit accoustumé. Elle luy reparla, quand l'occasion en fit naistre le discours, de l'inclination qu'elle avoit euë pour le Duc de Guise: & la Renommée commençant alors à publier les grandes qualitez qui paroissoient en ce Prince, elle luy avoüa qu'elle en sentoit de la joië, & qu'elle estoit bien aise de voir qu'il meritoit les sentimens qu'elle avoit eus pour luy. Toutes ces marques de confiance qui avoient esté si cheres au Comte, luy devinrent insupportables. Il n'osoit pourtant le temoigner à la Princesse, quoyqu'il osast bien la faire souvenir quelquefois de ce qu'il avoit eu la hardiesse de luy dire. Apres deux années d'absence la Paix estant faite, le Prince de Monpensier revint trouver la Princesse sa femme, tout couvert de la gloire qu'il avoit acquise au siege de Paris, & à la bataille de S. Denis. Il fut surpris de voir la beauté de cette Princesse dans une si grande perfection; & par le sentiment d'une jalousie qui luy estoit naturelle, il en eut quelque chagrin, prevoiant bien qu'il ne seroit pas seul à la trouver belle. Il eut beaucoup de joïe de revoir le Comte de Chabanes, pour qui son amitié n'estoit point diminuée. Il luy demanda confidemment des nouvelles de l'esprit & de l'humeur de sa femme, qui luy estoit quasi une personne inconnuë, par le peu de temps qu'il avoit demeuré avec elle. Le Comte avec une sincerité aussi exacte que s'il n'eust point esté amoureux, dit au Prince tout ce qu'il connoissoit en cette Princesse capable de la luy faire aimer: & il avertit aussi Madame de Monpensier de toutes les choses qu'elle devoit faire pour achever de gaigner le coeur & l'estime de son Mari.