La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes

Part 9

Chapter 93,701 wordsPublic domain

"A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit Monsieur de Clèves, et voudroit-on éclaircir ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on 15 souhaiteroit de se cacher à soi-même? Songez plutôt, Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous 20 plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie."

"N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre?" 25

L'aveu que Madame de Clèves avoit fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle nioit si fortement de s'être confiée à personne, que Monsieur de Clèves ne savoit que penser. D'un autre côté, il étoit assuré de n'avoir rien redit; c'étoit une chose que l'on ne pouvoit 30 avoir devinée; elle étoit sue: ainsi il falloit que ce fût par l'un des deux. Mais ce qui lui causoit une douleur violente étoit de savoir que ce secret étoit entre les mains de quelqu'un, et qu'apparemment il seroit bientôt divulgué.

[Page 87] Madame de Clèves pensoit à peu près les mêmes choses; elle trouvoit également impossible que son mari eût parlé et qu'il n'eût pas parlé: ce qu'avoit dit Monsieur de Nemours, que la curiosité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, lui paroissoit se rapporter si juste à l'état de Monsieur 5 de Clèves, qu'elle ne pouvoit croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminoit à croire que Monsieur de Clèves avoit abusé de la confiance qu'elle avoit en lui. Ils étoient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, 10 et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu'ils avoient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne l'avoient encore eu.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. 15 Monsieur de Clèves avoit épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adoroit touchée de passion pour un autre. Il ne lui restoit plus de courage; il croyoit même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étoient si vivement blessés. Il ne 20 savoit plus que penser de sa femme; il ne voyoit plus quelle conduite il lui devoit faire prendre, ni comment il se devoit conduire lui-même; et il ne trouvoit de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une incertitude très-longues, voyant qu'il devoit bientôt s'en aller 25 en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver Madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissoit pas de démêler entre eux qui avoit manqué au secret; mais qu'il s'agissoit de faire voir que l'histoire que l'on avoit 30 contée étoit une fable où elle n'avoit aucune part; qu'il dépendoit d'elle de le persuader à Monsieur de Nemours et aux autres; qu'elle n'avoit qu'à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu'elle devoit avoir pour un homme qui lui [Page 88] témoignoit de l'amour; que, par ce procédé, elle lui ôteroit aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne falloit point s'affliger de tout ce qu'il auroit pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisoit paroître aucune foiblesse, toutes ses pensées se détruiroient aisément; 5 et que, surtout, il falloit qu'elle allât au Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, Monsieur de Clèves quitta sa femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle étoit contre 10 Monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouveroit aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paroître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, 15 comme elle devoit porter la robe de Madame la Dauphine, et que c'étoit une chose où elle avoit été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y avoit pas moyen d'y renoncer sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer 20 et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle étoit agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se présentoit à elle avec le plus de violence étoit d'avoir sujet de se plaindre de Monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvoit 25 douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres; il l'avoit avoué, et elle ne pouvoit douter aussi, par la manière dont il avoit parlé, qu'il ne sût que l'aventure la regardoit. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'étoit devenue l'extrême discrétion de ce prince, dont 30 elle avoit été si touchée?

Cependant, ce prince n'étoit pas dans un état plus tranquille. L'imprudence qu'il avoit faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence, [Page 89] lui donnoient un déplaisir mortel. Il ne pouvoit se représenter sans être accablé l'embarras, le trouble et l'affliction où il avoit vu Madame de Clèves. Il étoit inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui, bien que galantes par elles-mêmes, lui paroissoient dans ce 5 moment grossières et peu polies, puisqu'elles avoient fait entendre à Madame de Clèves qu'il n'ignoroit pas qu'elle étoit cette femme qui avoit une passion violente, et qu'il étoit celui pour qui elle l'avoit. Tout ce qu'il eût pu souhaiter eût été une conversation avec elle; mais il trouvoit 10 qu'il la devoit craindre plutôt que de la désirer.

"Qu'aurois-je à lui dire? s'écrioit-il. Irois-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connoître? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimois? Commencerai-je 15 à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paroître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserois-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue? Par où pourrois-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de 20 Madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchoit, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être 25 aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde; mais, si j'avois perdu ce bonheur sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me seroit une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis 30 fait auprès d'elle."

Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à Madame de Clèves lui venoit toujours dans l'esprit. Il songea à en [Page 90] trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais enfin il trouva qu'après la faute qu'il avoit faite, et de l'humeur dont elle étoit, le mieux qu'il pût faire étoit de lui témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osoit se présenter devant elle, et 5 d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avoit pour lui pourroient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avoit faite, de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisoient le lendemain, 10 et le mariage, qui se faisoit le jour suivant, occupoient tellement toute la Cour, que Madame de Clèves et Monsieur de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la Dauphine ne parla même qu'en passant à Madame de Clèves de la conversation qu'elles 15 avoient eue avec Monsieur de Nemours, et Monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'étoit passé, de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avoit imaginé.

Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le 20 bal, toute la maison royale alla coucher à l'Évêché,[1] comme c'étoit la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'étoit jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or, mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avoit une couronne fermée sur la tête. Le 25 prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy,[2] où il étoit logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'Évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église. On monta 30 sur l'échafaud qui étoit préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l'Évêché, et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au Palais, où se faisoit le festin.

[Page 91] Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servoit au Roi de grand-maître[1]; Monsieur le prince de Condé, de panetier[2]; et le duc de Nemours d'échanson.[3] Après que les tables furent levées, le bal commença; il fut interrompu par des ballets et par des machines[4] extraordinaires; on le 5 reprit ensuite, et enfin, après minuit, le Roi et toute la Cour s'en retourna au Louvre. Quelque triste que fût Madame de Clèves, elle ne laissa pas de paroître aux yeux de tout le monde, et surtout aux yeux de Monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il n'osa lui parler, quoique l'embarras 10 de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse, et une crainte si respectueuse de l'approcher, qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet 15 sur le coeur de Madame de Clèves.

Enfin le jour du tournoi arriva. Les Reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avoient été destinés. Les quatres tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisoient le 20 plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.

Le Roi n'avoit point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il portoit toujours à cause de Madame de Valentinois, qui étoit veuve. Monsieur de Ferrare et toute sa suite avoient du jaune et du rouge. Monsieur de Guise 25 parut avec de l'incarnat[5] et du blanc; on ne savoit d'abord par quelle raison il avoit ces couleurs, mais on se souvint que c'étoient celles d'une belle personne qu'il avoit aimée pendant qu'elle étoit fille, et qu'il aimoit encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire paroître. Monsieur de Nemours 30 avoit du jaune et du noir[6]; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à la deviner: elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimoit le jaune, et qu'elle étoit fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvoit [Page 92] mettre. Ce prince crut pouvoir paroître avec cette couleur sans indiscrétion, puisque, Madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvoit soupçonner que ce fût la sienne.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent paroître. Quoique le Roi fût le meilleur 5 homme de cheval de son royaume, on ne savoit à qui donner l'avantage.[1] Monsieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ses actions qui pouvoit faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que Madame de Clèves. Sitôt qu'elle le vit paroître au bout de la lice, elle sentit une 10 émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince, elle avoit de la peine à cacher sa joie lorsqu'il avoit heureusement fourni sa carrière.[2]

Sur le soir, comme tout étoit presque fini, et que l'on étoit près de se retirer, le malheur de l'État fit que le Roi voulut 15 encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery,[3] qui étoit extrêmement adroit, qu'il se mît sur la lice.[4] Le comte supplia le Roi de l'en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s'aviser; mais le Roi, quasi en colère, lui fit dire qu'il le vouloit absolument. La Reine 20 manda au Roi qu'elle le conjuroit de ne plus courir, qu'il avoit si bien fait qu'il devoit être content, et qu'elle le supplioit de revenir auprès d'elle. Il répondit que c'étoit pour l'amour d'elle qu'il alloit courir encore, et entra dans la barrière.[5] 25 Elle lui renvoya Monsieur de Savoie, pour le prier une seconde fois de venir; mais tout fut inutile. Il courut, les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l'oeil, et y demeura. Ce prince tomba du coup. Ses écuyers, et Monsieur de Montgomery, qui étoit un des maréchaux de camp, coururent à lui. Ils furent 30 étonnés de le voir si blessé; mais le Roi ne s'étonna point: il dit que c'étoit peu de chose, et qu'il pardonnoit au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée [Page 93] à la joie. Sitôt que l'on eut porté le Roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable. Monsieur le Connétable se souvint dans ce moment de la prédiction que l'on avoit faite au Roi, qu'il seroit tué dans un combat singulier, et il ne douta point que 5 la prédiction ne fût accomplie.

Le Roi d'Espagne, qui étoit lors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui étoit un homme d'une grande réputation; mais il jugea le Roi sans espérance.

Une Cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés 10 n'étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; néanmoins, tous les mouvements étoient cachés, et l'on ne paroissoit occupé que de l'unique inquiétude de la santé du Roi. Les Reines, les princes et les princesses ne sortoient presque point de son antichambre. 15

Madame de Clèves, sachant qu'elle étoit obligée d'y être, qu'elle y verroit Monsieur de Nemours, qu'elle ne pourroit cacher à son mari l'embarras que lui causoit cette vue, connoissant aussi que la seule présence de ce prince le justifioit à ses yeux, et détruisoit toutes ses résolutions, prit le parti 20 de feindre d'être malade. La Cour étoit trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son mal étoit faux ou véritable. Son mari seul pouvoit en connoître la vérité; mais elle n'étoit pas fâchée qu'il la connût: ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement 25 qui se préparoit; et, remplie de ses propres pensées, elle avoit toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde étoit chez le Roi. Monsieur de Clèves venoit à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservoit avec elle le même procédé qu'il avoit toujours eu, hors que, quand ils 30 étoient seuls, il y avoit quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avoit point reparlé de tout ce qui s'étoit passé, et elle n'avoit pas eu la force, et n'avoit pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.

[Page 94] Monsieur de Nemours, qui s'étoit attendu à trouver quelques moments à parler à Madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du Roi se trouvoit si considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut 5 la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d'autant plus admirable qu'il perdoit la vie par un accident si malheureux, qu'il mouroit à la fleur de son âge, heureux, et adoré de ses peuples.[1] La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec Monsieur de Savoie, sans 10 cérémonie.

L'on peut juger en quel état étoit la duchesse de Valentinois. La Reine ne permit point qu'elle vît le Roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries de la couronne qu'elle avoit en garde. Cette duchesse s'enquit 15 si le Roi étoit mort; et, comme on lui répondit que non: "Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains." Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de 20 Nemours conduisirent au Louvre la Reine-Mère, le Roi et la Reine sa femme. Monsieur de Nemours conduisoit la Reine-Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que c'étoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir 25 qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment.

Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le Connétable vint au Louvre, et fut reçu du Roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le Roi 30 appela Messieurs de Guise, et lui dit devant eux qu'il lui conseilloit de se reposer; que les finances et le commandement des armées étoient donnés, et que, lorsqu'il auroit besoin de ses conseils, il l'appelleroit auprès de sa personne. [Page 95] Il fut reçu de la Reine-Mère encore plus froidement que du Roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avoit dit au feu Roi que ses enfants ne lui ressembloient point. Le Roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; 5 ses plaintes furent inutiles: on l'éloigna de la Cour sous prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au Roi de Navarre une fausse lettre du Roi d'Espagne qui l'accusoit de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; 10 enfin on lui inspira le dessein de s'en aller. La Reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Madame Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi il ne demeura personne à la Cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise. 15

Quoique ce fût une chose fâcheuse pour Monsieur de Clèves de ne pas conduire Madame Elisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre, par la grandeur de celui qu'on lui préféroit; mais il regrettoit moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'étoit une chose qui 20 éloignoit sa femme de la Cour sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner.

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QUATRIÈME PARTIE.

Peu de jours après la mort du Roi, on résolut d'aller à Reims[1] pour le sacre.[2] Sitôt qu'on parla de ce voyage, Madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de trouver bon qu'elle ne suivît point la Cour, et qu'elle s'en allât à Colomiers 5 prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne vouloit point pénétrer si c'étoit la raison de sa santé qui l'obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentoit qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avoit déjà résolue. Quelque bonne opinion 10 qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyoit bien que la prudence ne vouloit pas qu'il l'exposât plus longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimoit.

Monsieur de Nemours sut bientôt que Madame de Clèves ne devoit pas suivre la Cour; il ne put se résoudre à partir 15 sans la voir, et, la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvoit permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra dans la cour, il trouva Madame de Nevers et Madame de Martigues qui en sortoient, et qui lui dirent qu'elles l'avoient 20 laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu'à celui qu'eut Madame de Clèves, quand on lui dit que Monsieur de Nemours venoit pour la voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop favorablement, l'inquiétude 25 que cette visite pouvoit donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un si grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose [Page 97] du monde qu'elle souhaitoit peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à Monsieur de Nemours, qui étoit dans son antichambre, pour lui dire qu'elle venoit de se trouver mal, et qu'elle étoit bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur qu'il lui vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince 5 de ne pas voir Madame de Clèves, et de ne la pas voir parce qu'elle ne vouloit pas qu'il la vît! Il s'en alloit le lendemain, il n'avoit plus rien à espérer du hasard; il ne lui avoit rien dit depuis cette conversation de chez Madame la Dauphine, et il avoit lieu de croire que la faute d'avoir parlé au Vidame 10 avoit détruit toutes ses espérances; enfin, il s'en alloit avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.

Sitôt que Madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avoit donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avoient fait refuser disparurent; elle 15 trouva même qu'elle avoit fait une faute; et si elle eût osé, ou qu'il eût encore été assez à temps, elle l'auroit fait rappeler.