La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes

Part 6

Chapter 64,026 wordsPublic domain

Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne commençoit qu'à paroître. Ce prince dormoit d'un [Page 51] sommeil tranquille; ce qu'il avoit vu le jour précédent de Madame de Clèves ne lui avoit donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres, et lui demanda si c'étoit pour se venger de ce qu'il lui avoit dit pendant le souper qu'il 5 venoit troubler son repos. Le Vidame lui fit bien juger par son visage qu'il n'y avoit rien que de sérieux au sujet qui l'amenoit. "Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dit-il. J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlois hier au soir; il m'est d'une conséquence extrême 10 que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étoient dans le jeu de paume, ou elle tomba hier; vous y étiez aussi, et je vous demande en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. Je vous prie, continua le Vidame, écoutez-moi 15 sérieusement. Par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; et, d'un autre côté, je m'attire une haine implacable qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus." 20

"Je ne puis entendre tout ce que vous me dites, répondit Monsieur de Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenoit à vous ne sont pas entièrement faux."

"Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; 25 et plût à Dieu qu'ils le fussent! Je ne me trouverois pas dans l'embarras où je me trouve. Mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre.

"Depuis que je suis à la Cour, la Reine m'a toujours 30 traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avois eu lieu de croire qu'elle avoit de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avoit rien de particulier, et je n'avois jamais songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du [Page 52] respect.[1] J'étois même fort amoureux de Madame de Thémines[2]: il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé, et je l'étois. Il y a près de deux ans que, comme la Cour étoit à Fontainebleau,[3] je me trouvai deux ou trois fois en conversation 5 avec la Reine à des heures où il y avoit très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisoit, et qu'elle entroit dans tout ce que je disois. Un soir que le Roi et toutes les dames s'étoient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avoit pas voulu aller, parce qu'elle s'étoit 10 trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle. Elle descendit au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre. 'Je veux vous parler, me dit-elle, et vous verrez, par ce que 15 je veux vous dire, que je suis de vos amies.' Elle s'arrêta à ces paroles, et, me regardant fixement: 'Vous êtes amoureux, continua-t-elle, et, parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous 20 observe; on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse; on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber.' Voyez, je vous prie, quel piége me tendoit la Reine, et combien il étoit difficile 25 de n'y pas tomber. Elle vouloit savoir si j'étois amoureux, et, en ne me demandant point de qui je l'étois, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m'ôtoit la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein. 30

"Ainsi, je pris le parti de ne rien avouer à la Reine, et de l'assurer, au contraire, qu'il y avoit très-longtemps que j'avois abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvois espérer de l'être, parce que je les trouvois quasi [Page 53] toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avoit que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. 'Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la Reine; je sais le contraire de ce que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien 5 cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous 10 me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de ma vie.'

"Au bout des deux jours que la Reine m'avoit donnés, comme j'entrois dans la chambre où toutes les dames étoient 15 au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me surprit: 'Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?'--'Oui, Madame, lui répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.'--'Venez ce soir, à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, 20 et j'achèverai de vous donner mes ordres.'

"Je fis une profonde révérence, sans rien répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avoit marquée. Je la trouvai dans la galerie où étoit son secrétaire et quelqu'unes de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi 25 et me mena à l'autre bout de la galerie. 'Hé bien! me dit-elle, est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire, et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez sincèrement?'--'C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je 30 n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour aucune femme de la Cour.'--'Je le veux croire, répartit la Reine, parce que je le souhaite; et je le souhaite parce que [Page 54] je désire que vous soyez entièrement attaché à moi. Je vous choisis pour vous confier tous mes chagrins et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres. Je souffre en apparence sans beaucoup de peine l'attachement du Roi pour la duchesse de Valentinois; mais 5 il m'est insupportable. Elle gouverne le Roi; elle le trompe; elle me méprise; tous mes gens sont à elle. La Reine ma belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le maréchal de Saint-André est un jeune favori audacieux qui n'en use pas mieux avec moi que 10 les autres. Le détail de mes malheurs vous feroit pitié. Je n'ai osé jusqu'ici me fier à personne; je me fie à vous: faites que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation.'

"Les yeux de la Reine rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement 15 touché de la bonté qu'elle me témoignoit. Depuis ce jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.

"Cependant, Madame de Thémines me fit voir qu'elle ne m'aimoit plus, et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de 20 ne la pas tourmenter davantage et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai perdue.

"Comme je n'avois plus rien alors qui me partageât, la Reine étoit assez contente de moi; mais comme les sentiments 25 que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame de Martigues,[1] pour qui j'avois déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle étoit Villemontais, fille de la Reine Dauphine. 30 J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï: la discrétion que je lui fais paroître, et dont elle ne sait pas toutes les raisons, lui est agréable. La Reine n'a aucun soupçon sur son sujet; mais elle en a un autre qui n'est guère moins [Page 55] fâcheux. Comme Madame de Martigues est toujours chez la Reine Dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que de coutume. La Reine s'est imaginée que c'est de cette princesse que je suis amoureux. Le rang de la Reine Dauphine, qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse 5 qu'elle a au-dessus d'elle lui donnent une jalousie qui va jusques à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle ne sauroit plus cacher.

"Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai 10 perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche pour la rendre à Madame de Thémines. Si la Reine voit cette lettre, elle connoîtra que je l'ai trompée, et que, presque dans le temps que je la trompois pour Madame de Thémines, je trompois Madame de Thémines pour une autre: jugez 15 quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de Madame la Dauphine: elle croira que Chastelart a reconnu l'écriture de cette Reine, et que la lettre est d'elle; elle 20 s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie est peut-être elle-même; enfin il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de Madame de Martigues; qu'assurément Madame la Dauphine 25 lui montrera cette lettre, qu'elle croira écrite depuis peu. Ainsi je serai également brouillé et avec la personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que je dois le plus craindre. Voyez, après cela, si je n'ai pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, 30 et de vous demander en grâce de l'aller retirer des mains de Madame la Dauphine."

"La proposition que vous me faites est un peu extraordinaire, dit Monsieur de Nemours, et mon intérêt particulier [Page 56] m'y peut faire trouver des difficultés; mais, de plus, si l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paroît difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne."

"Je croyois vous avoir appris, répondit le Vidame, que l'on a dit à la Reine Dauphine que c'étoit de la vôtre qu'elle 5 étoit tombée."

"Comment, reprit brusquement Monsieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvoit faire auprès de Madame de Clèves, l'on a dit à la Reine Dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette 10 lettre!"

"Oui, reprit le Vidame, on le lui a dit, et ce qui a fait cette méprise, c'est qu'il y avoit plusieurs gentilshommes des Reines dans une des chambres du jeu de paume où étoient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été 15 querir. En même temps la lettre est tombée; ces gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru qu'elle étoit à vous et les autres à moi. Chastelart, qui l'a prise, et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avoit donnée à la Reine Dauphine, comme une lettre qui 20 étoit à vous; et ceux qui en ont parlé à la Reine ont dit par malheur qu'elle étoit à moi; ainsi vous pouvez faire aisément ce que je souhaite et m'ôter de l'embarras où je suis."

Monsieur de Nemours se mit à rêver profondément, et le Vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie: "Je 25 crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtresse; et je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous aimez que cette lettre s'adresse à moi et non pas à vous. Voilà un billet de Madame d'Amboise, qui est amie de Madame de Thémines, et à qui 30 elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue. Mon nom est sur le billet, et ce qui est dedans prouve, sans aucun doute, que la lettre que l'on me [Page 57] redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment et d'aller dès ce matin chez Madame la Dauphine." 5

Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet de Madame d'Amboise; néanmoins, son dessein n'étoit pas de voir la Reine Dauphine, et il trouvoit qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutoit pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à Madame de Clèves, 10 et il ne pouvoit supporter qu'une personne qu'il aimoit si éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une autre.

Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvoit être éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderoit pas à avoir 15 l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire si une affaire de conséquence ne l'y obligeoit. Madame de Clèves étoit encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées qu'elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise lorsqu'on lui dit que Monsieur de Nemours la 20 demandoit. L'aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit lui parler.

Ce prince ne fut pas blessé de ce refus; une marque de froideur, dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalousie, 25 n'étoit pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de Monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venoit de celui de Madame sa femme; qu'il étoit bien fâché de ne la pas pouvoir entretenir, parce qu'il avoit à lui parler d'une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en 30 peu de mots à Monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et Monsieur de Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son [Page 58] étonnement de voir entrer Monsieur de Nemours conduit par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissoit d'une lettre où l'on avoit besoin de son secours pour les intérêts du Vidame; qu'elle verroit avec Monsieur de Nemours ce qu'il y avoit à faire; et que pour lui, il s'en 5 alloit chez le Roi, qui venoit de l'envoyer querir.

Monsieur de Nemours demeura seul auprès de Madame de Clèves, comme il le pouvoit souhaiter. "Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si Madame la Dauphine ne vous a point parlé d'une lettre que Chastelart lui remit hier 10 entre les mains."

"Elle m'en a dit quelque chose, répondit Madame de Clèves; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé." 15

"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, il n'y est pas nommé; néanmoins, elle s'adresse à lui, et il lui est très-important que vous la retiriez des mains de Madame la Dauphine."

"J'ai peine à comprendre, reprit Madame de Clèves, 20 pourquoi il lui importe que cette lettre ne soit pas vue, et pourquoi il faut la redemander sous son nom."

"Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit Monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous apprendrez des choses si importantes 25 pour Monsieur le Vidame, que je ne les aurois pas même confiées à Monsieur le prince de Clèves si je n'avois eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir."

"Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire seroit inutile, répondit Madame de Clèves avec un air 30 assez sec, et il vaut mieux que vous alliez trouver la Reine Dauphine, et que, sans chercher de détours,[1] vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous."

[Page 59] L'aigreur que Monsieur de Nemours voyoit dans l'esprit de Madame de Clèves lui donnoit le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et balançoit son impatience de se justifier. "Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à Madame la Dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette 5 lettre, et elle s'adresse à Monsieur le Vidame."

"Je le crois, répliqua Madame de Clèves; mais on a dit le contraire à la Reine Dauphine, et il ne lui paroîtra pas vraisemblable que les lettres de Monsieur le Vidame tombent de vos poches: c'est pourquoi, à moins que vous n'ayez 10 quelque raison que je ne sais point à cacher la vérité à la Reine Dauphine, je vous conseille de la lui avouer."

"Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il; la lettre ne s'adresse pas à moi, et, s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas Madame la Dauphine; mais, Madame, 15 comme il s'agit en ceci de la fortune de Monsieur le Vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui sont même dignes de votre curiosité."

Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle étoit prête à l'écouter, et Monsieur de Nemours lui conta le plus 20 succinctement qu'il lui fût possible tout ce qu'il venoit d'apprendre du Vidame. Quoique ce fussent des choses propres à donner de l'étonnement et à être écoutées avec attention, Madame de Clèves les entendit avec une froideur si grande, qu'il sembloit qu'elle ne les crût pas véritables ou qu'elles 25 lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation jusqu'à ce que Monsieur de Nemours lui parla du billet de Madame d'Amboise, qui s'adressoit au Vidame de Chartres, et qui étoit la preuve de tout ce qu'il lui venoit de dire. Comme Madame de Clèves savoit que cette femme 30 étoit amie de Madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que lui disoit Monsieur de Nemours, qui lui fit penser que la lettre ne s'adressoit peut-être pas à lui. Cette pensée la tira tout d'un coup et malgré elle de la [Page 60] froideur qu'elle avoit eue jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisoit sa justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en pouvoit connoître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de regarder le dessus pour voir s'il s'adressoit au vidame de Chartres, et de le lire 5 tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandoit étoit la même qu'elle avoit entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et, comme on persuade aisément une vérité agréable, il convainquit 10 Madame de Clèves qu'il n'avoit point de part à cette lettre.

Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où étoit le Vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les moyens de le secourir. Elle s'étonna du procédé de la Reine; elle avoua à Monsieur de Nemours 15 qu'elle avoit la lettre; enfin, sitôt qu'elle le crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les mêmes choses qu'elle sembloit d'abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu'il ne falloit point rendre la lettre à la Reine Dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à Madame 20 de Martigues, qui connoissoit l'écriture de Madame de Thémines, et qui auroit aisément deviné, par l'intérêt qu'elle prenoit au Vidame, qu'elle s'adressoit à lui. Ils trouvèrent aussi qu'il ne falloit pas confier à la Reine Dauphine tout ce qui regardoit la Reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, 25 sous le prétexte des affaires de son oncle, entroit avec plaisir à garder tous les secrets que Monsieur de Nemours lui confioit.

Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du Vidame, et la liberté où il se trouvoit de l'entretenir lui eût 30 donné une hardiesse qu'il n'avoit encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à Madame de Clèves que la Reine Dauphine lui ordonnoit de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut contraint de se retirer. Il alla trouver le Vidame, pour lui [Page 61] dire qu'après l'avoir quitté il avoit pensé qu'il étoit plus à propos de s'adresser à Madame de Clèves, qui étoit sa nièce, que d'aller droit à Madame la Dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire approuver ce qu'il avoit fait, et pour en faire espérer un bon succès. 5

Cependant Madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la Reine.[1] À peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit approcher, et lui dit tout bas: "Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La 10 Reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que c'est le vidame de Chartres qui l'a laissée tomber; vous savez qu'elle y prend quelque intérêt. Elle a fait chercher cette lettre; elle l'a fait demander à Chastelart; il a dit qu'il me l'avoit donnée: on me l'est venu demander, 15 sur le prétexte que c'étoit une jolie lettre, qui donnoit de la curiosité à la Reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez; j'ai cru qu'elle s'imagineroit que je vous l'avois mise entre les mains à cause du Vidame votre oncle, et qu'il y auroit une grande intelligence entre lui et moi. Il m'a déjà paru 20 qu'elle souffroit avec peine qu'il me vît souvent; de sorte que j'ai dit que la lettre étoit dans les habits que j'avois hier, et que ceux qui en avoient la clef étoient sortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et que je la lise avant que de l'envoyer, 25 pour voir si je n'en connoîtrai point l'écriture."

Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avoit pensé. "Je ne sais, Madame, comment vous ferez, répondit-elle, car Monsieur de Clèves, à qui je l'avois donnée à lire, l'a rendue à Monsieur de Nemours, qui est 30 venu, dès ce matin, le prier de vous la redemander. Monsieur de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avoit, et il a eu la foiblesse de céder aux prières que Monsieur de Nemours lui a faites de la lui rendre."

[Page 62] "Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, repartit Madame la Dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette lettre à Monsieur de Nemours: puisque c'étoit moi qui vous l'avois donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que voulez-vous que 5 je dise à la Reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? Elle croira, et avec apparence, que cette lettre me regarde, et qu'il y a quelque chose entre le Vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que cette lettre soit à Monsieur de de Nemours." 10

"Je suis très-affligée, répondit Madame de Clèves, de l'embarras que je vous cause: je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de Monsieur de Clèves, et non pas la mienne."

"C'est la vôtre, répliqua Madame la Dauphine, de lui 15 avoir donné la lettre; et il n'y a que vous de femme au monde[1] qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait."

"Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua Madame de Clèves; mais songez à réparer ma faute, et non pas à 20 l'examiner."

"Ne vous souvenez-vous point à peu près de ce qui est dans cette lettre?" dit alors la Reine Dauphine.

"Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une fois." 25