La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes

Part 2

Chapter 23,983 wordsPublic domain

Le Roi alloit jusqu'à la prodigalité pour ceux qu'il aimoit. 20 Il n'avoit pas toutes les grandes qualités, mais il en avoit plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre et de l'entendre: aussi avoit-il eu d'heureux succès; et, si on en excepte la bataille de Saint-Quentin,[3] son règne n'avoit été qu'une suite de victoires: les Anglois avoient été chassés de France, 25 et l'Empereur Charles-Quint[4] avoit vu finir sa bonne fortune devant la ville de Metz,[5] qu'il avoit assiégée inutilement avec toutes les forces de l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin avoit diminué l'espérance de nos conquêtes, et que depuis la fortune avoit 30 semblé se partager entre les deux Rois, ils se trouvèrent insensiblement disposés à la paix.

Cercamp,[6] dans le pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Les principaux articles étoient [Page 4] le mariage de Madame Elisabeth de France avec don Carlos,[1] infant d'Espagne, et celui de Madame, soeur du Roi, avec Monsieur de Savoie.[2]

Le Roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de la mort de Marie, Reine d'Angleterre.[3] Il 5 envoya le comte de Randan à Elisabeth,[4] pour la complimenter sur son avénement à la couronne. Elle le reçut avec joie: ses droits étoient si mal établis, qu'il lui étoit avantageux de se voir reconnue par le Roi. Ce comte la trouva instruite des intérêts de la Cour de France et du 10 mérite de ceux qui la composoient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince et avec tant d'empressement, que, quand Monsieur de Randan fut revenu et qu'il rendit compte au Roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avoit rien 15 que Monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il ne doutoit point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le Roi en parla à ce prince dès le soir même; il lui fit conter par Monsieur de Randan toutes ses conversations avec Elisabeth, et lui conseilla de tenter cette 20 grande fortune, mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya Lignerolles, qui étoit un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les sentiments de la Reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison.[5] En attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui étoit alors 25 à Bruxelles avec le Roi d'Espagne. La mort de Marie d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix. L'assemblée se rompit à la fin de novembre, et le Roi revint à Paris.

Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'étoit une beauté parfaite, 30 puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on étoit si accoutumé à voir de belles personnes. Elle étoit de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père étoit mort jeune, et [Page 5] l'avoit laissée sous la conduite de Madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étoient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avoit passé plusieurs années sans revenir à la Cour. Pendant cette absence, elle avoit donné ses soins à l'éducation de sa fille; 5 mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner; Madame de Chartres avoit 10 une opinion opposée: elle faisoit souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montroit ce qu'il a d'agréable, pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenoit de dangereux; elle lui contoit le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques 15 où plongent les engagements; et elle lui faisoit voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivoit la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnoit d'éclat et d'élévation à une personne qui avoit de la beauté et de la naissance; mais elle lui faisoit voir aussi combien il étoit difficile de 20 conserver cette vertu que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière étoit alors un des grands partis qu'il y eût 25 en France; et, quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avoit déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui étoit extrêmement glorieuse, ne trouvoit presque rien digne de sa fille. La voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la Cour. Lorsqu'elle arriva, 30 le Vidame alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de Mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison: la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnoient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle; tous [Page 6] ses traits étoient réguliers, et son visage et sa personne étoient pleins de grâce et de charme.

Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquoit par tout le monde. Cet homme étoit venu de Florence avec la Reine, 5 et s'étoit tellement enrichi dans son trafic, que sa maison paraissoit plutôt celle d'un grand seigneur que d'un marchand. Comme elle y étoit, le prince de Clèves y arriva: il fut tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise, et Mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de 10 rougir en voyant l'étonnement qu'elle lui avoit donné; elle se remit néanmoins, sans témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devoit donner pour un homme tel qu'il paroissoit. Monsieur de Clèves la regardoit avec admiration, et il ne pouvoit comprendre 15 qui étoit cette belle personne qu'il ne connoissoit point. Il voyoit bien, par son air et par tout ce qui étoit à sa suite, qu'elle devoit être d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisoit croire que c'étoit une fille; mais, ne lui voyant point de mère, et l'Italien, qui ne la connoissoit 20 point, l'appelant Madame, il ne savoit que penser, et il la regardoit toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards l'embarrassoient, contre l'ordinaire des jeunes personnes, qui voient toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il étoit cause qu'elle avoit de l'impatience 25 de s'en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle étoit; mais il fut bien surpris quand il sut qu'on ne la connoissoit point. Il demeura si touché de sa beauté et de l'air modeste qu'il avoit remarqué 30 dans ses actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle, dès ce moment, une passion et une estime extraordinaire.

Il alla le soir chez Madame, soeur du Roi. Il étoit si rempli de l'esprit et de la beauté de Mademoiselle de [Page 7] Chartres, qu'il ne pouvoit parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvoit se lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avoit vue, qu'il ne connoissoit point. Madame lui dit qu'il n'y avoit point de personnes comme celle qu'il dépeignoit; et que, s'il y en 5 avoit quelqu'une, elle seroit connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui étoit sa dame d'honneur, et amie de Madame de Chartres, entendant cette conversation, s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'étoit sans doute Mademoiselle de Chartres que Monsieur de 10 Clèves avoit vue. Madame se retourna vers lui, et lui dit que, s'il vouloit revenir chez elle le lendemain, elle lui feroit voir cette beauté dont il étoit si touché. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant: elle fut reçue des Reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, avec 15 une telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendoit autour d'elle que des louanges. Elle les recevoit avec une modestie si noble, qu'il ne sembloit pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. Elle alla ensuite chez Madame, soeur du Roi. Cette princesse, après avoir 20 loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avoit donné à Monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après.

"Venez, lui dit-elle; voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si, en vous montrant Mademoiselle de Chartres, 25 je ne vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l'admiration que vous aviez déjà pour elle."

Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il avoit trouvée si aimable étoit d'une qualité 30 proportionnée à sa beauté; il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le premier à l'admirer, et que, sans la connoître, il avoit eu pour elle tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étoient dus.

[Page 8] Le chevalier de Guise et lui, qui étoient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louèrent d'abord Mademoiselle de Chartres sans se contraindre; ils trouvèrent enfin qu'ils la louoient trop, et ils cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensoient; mais ils furent contraints 5 d'en parler les jours suivants partout où ils se rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes les conversations. La Reine lui donna de grandes louanges, et eut pour elle une considération extraordinaire; la Reine Dauphine en fit une de ses favorites, et pria Madame de 10 Chartres de la mener souvent chez elle; Mesdames filles du Roi l'envoyoient chercher pour être de tous leurs divertissements; enfin elle étoit aimée et admirée de toute la Cour, excepté de Madame de Valentinois.[1] Ce n'est pas que cette beauté lui donnât de l'ombrage: une trop longue expérience 15 lui avoit appris qu'elle n'avoit rien à craindre auprès du Roi; mais elle avoit tant de haine pour le vidame de Chartres, qu'elle avoit souhaité d'attacher à elle par le mariage d'une de ses filles, et qui s'étoit attaché à la Reine, qu'elle ne pouvoit regarder favorablement une personne qui portoit son 20 nom, et pour qui il faisoit paroître une grande amitié.

Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de Mademoiselle de Chartres, et souhaitoit ardemment de l'épouser; mais il craignoit que l'orgueil de Madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un homme qui 25 n'étoit pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison étoit si grande, que c'étoit plutôt la timidité que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causoit les craintes de Monsieur de Clèves. Il avoit un grand nombre de rivaux: le chevalier de Guise lui paroissoit le plus redoutable par sa 30 naissance, par son mérite, et par l'éclat que la faveur donnoit à sa maison. Ce prince étoit devenu amoureux de Mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il l'avoit vue; il s'étoit aperçu de la passion de Monsieur de Clèves, comme [Page 9] Monsieur de Clèves s'étoit aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avoit pas permis de s'expliquer ensemble, et leur amitié s'étoit refroidie sans qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui étoit arrivée à Monsieur de 5 Clèves, d'avoir vu le premier Mademoiselle de Chartres, lui paroissoit un heureux présage, et sembloit lui donner quelque avantage sur ses rivaux; mais il prévoyoit de grands obstacles par le duc de Nevers, son père. Ce duc avoit d'étroites liaisons avec la duchesse de Valentinois; elle étoit 10 ennemie du Vidame, et cette raison étoit suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son fils pensât à sa nièce.

Madame de Chartres, qui avoit eu tant d'application pour inspirer la vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les 15 mêmes soins dans un lieu où ils étoient si nécessaires, et où il y avoit tant d'exemples si dangereux. Elle la pria, non pas comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes les galanteries qu'on lui diroit, et elle lui promit de lui aider à se conduire dans des choses où l'on 20 étoit souvent embarrassée quand on étoit jeune.

Le chevalier de Guise fit tellement paroître les sentiments et les desseins qu'il avoit pour Mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent ignorés de personne. Il ne voyoit néanmoins que de l'impossibilité dans ce qu'il désiroit: il savoit 25 bien qu'il n'étoit point un parti qui convînt à Mademoiselle de Chartres, par le peu de bien qu'il avoit pour soutenir son rang; et il savoit bien aussi que ses frères n'approuveroient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes 30 maisons.

Le prince de Clèves n'avoit pas donné des marques moins publiques de sa passion qu'avoit fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin; il [Page 10] crut néanmoins qu'il n'avoit qu'à parler à son fils pour le faire changer de conduite; mais il fut bien surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser Mademoiselle de Chartres. Il blâma ce dessein, il s'emporta, et cacha si peu son emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la Cour, 5 et alla jusqu'à Madame de Chartres. Elle n'avoit pas mis en doute que Monsieur de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils: elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut 10 lui fit penser à trouver un parti pour sa fille qui la mît au-dessus de ceux qui se croyoient au-dessus d'elle.

La mort du duc de Nevers, qui arriva bientôt après, mit le prince de Clèves dans une entière liberté de suivre son inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil 15 fut passé, il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser Mademoiselle de Chartres. Il se trouvoit heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui s'étoit passé avoit éloigné les autres partis, et où il étoit quasi assuré qu'on ne la lui refuseroit pas. Ce qui troubloit sa joie étoit la crainte 20 de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.

Le chevalier de Guise lui avoit donné quelque sorte de jalousie; mais comme elle étoit plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune des actions de Mademoiselle de 25 Chartres, il songea seulement à tâcher de découvrir s'il étoit assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée qu'il avoit pour elle. Il ne la voyoit que chez les Reines[1] ou aux assemblées[2]; il étoit difficile d'avoir une conversation particulière. Il en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de 30 son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire connoître quels étoient les sentiments qu'elle avoit pour lui, et il lui dit que ceux qu'il avoit pour elle étoient d'une nature qui le rendroient éternellement [Page 11] malheureux si elle n'obéissoit que par devoir aux volontés de Madame sa mère.

Comme Mademoiselle de Chartres avoit le coeur très-noble et très-bien fait,[1] elle fut véritablement touchée de reconnoissance du procédé du prince de Clèves. Cette reconnoissance 5 donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisoit pour donner de l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'étoit ce prince; de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitoit.

Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et 10 Madame de Chartres lui dit qu'il y avoit tant de grandeur et de bonnes qualités dans Monsieur de Clèves, et qu'il faisoit paraître tant de sagesse pour son âge, que, si elle sentoit son inclination portée à l'épouser, elle y consentiroit avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui remarquoit 15 les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouseroit même avec moins de répugnance qu'un autre; mais qu'elle n'avoit aucune inclination particulière pour sa personne.

Dès le lendemain, ce prince fit parler à Madame de Chartres. Elle reçut la proposition qu'on lui faisoit, et elle 20 ne craignit point de donner à sa fille un mari qu'elle ne pût aimer en lui donnant le prince de Clèves. Les articles furent conclus; on parla au Roi, et ce mariage fut su de tout le monde.

Monsieur de Clèves se trouvoit heureux, sans être néanmoins 25 entièrement content: il voyoit avec beaucoup de peine que les sentiments de Mademoiselle de Chartres ne passoient pas ceux de l'estime et de la reconnoissance, et il ne pouvoit se flatter qu'elle en cachât de plus obligeants, puisque l'état où ils étoient lui permettoit de les faire paroître sans choquer 30 son extrême modestie. Il ne se passoit guère de jours qu'il ne lui en fit ses plaintes.

"Est-il possible, lui disoit-il, que je puisse n'être pas heureux en vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le [Page 12] suis pas. Vous n'avez pour moi qu'une sorte de bonté qui ne me peut satisfaire; vous n'avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne seroit fondé que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes 5 de votre personne."

"Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage." 10

"Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je serais content s'il y avoit quelque chose au delà; mais, au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre coeur, et ma présence ne 15 vous donne ni plaisir ni trouble."

"Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble." 20

"Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il: c'est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que l'avantage que j'en dois tirer."

Mademoiselle de Chartres ne savoit que répondre, et ces distinctions étoient au dessus de ses connoissances. Monsieur 25 de Clèves ne voyoit que trop combien elle étoit éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le pouvoient satisfaire, puisqu'il lui paroissoit même qu'elle ne les entendoit pas.

Ce mariage s'acheva; la cérémonie s'en fit au Louvre[1]; et le soir le Roi et les Reines vinrent souper chez Madame de 30 Chartres avec toute la Cour, où ils furent reçus avec une magnificence admirable.

Monsieur de Clèves ne trouva pas que Mademoiselle de Chartres eût changé de sentiment en changeant de nom. La [Page 13] qualité de mari lui donna de plus grands privilèges, mais elle ne lui donna pas une autre place dans le coeur de sa femme. Cela fit aussi que, pour être son mari, il ne laissa pas d'être son amant, parce qu'il avoit toujours quelque chose à souhaiter au delà de sa possession; et quoiqu'elle vécût parfaitement 5 bien avec lui, il n'étoit pas entièrement heureux. Il conservoit pour elle une passion violente et inquiète qui troubloit sa joie. La jalousie n'avoit point de part à ce trouble; jamais mari n'a été si loin d'en prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle étoit néanmoins 10 exposée au milieu de la Cour; elle alloit tous les jours chez les Reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avoit d'hommes jeunes et galants la voyoient chez elle et chez le duc de Nevers,[1] son beau-frère, dont la maison étoit ouverte à tout le monde; mais elle avoit un air qui inspiroit un grand 15 respect et qui paraissoit éloigné de la galanterie.

La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avoit aussi travaillé pour le mariage du duc de Lorraine,[2] son fils; il avoit été conclu avec Madame Claude de France, seconde fille du Roi. Les noces en furent résolues pour le mois de 20 février.

Cependant le duc de Nemours étoit demeuré à Bruxelles, entièrement rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevoit ou y envoyoit continuellement des courriers. Ses espérances augmentoient tous les jours, et enfin 25 Lignerolles lui manda qu'il étoit temps que sa présence vînt achever ce qui étoit si bien commencé. Il reçut cette nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'étoit insensiblement accoutumé à la grandeur 30 de cette fortune, et, au lieu qu'il l'avoit rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvoit parvenir, les difficultés s'étoient effacées de son imagination, et il ne voyoit plus d'obstacles.

[Page 14] Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour faire un équipage magnifique, afin de paroître en Angleterre avec un éclat proportionné au dessein qui l'y conduisoit, et il se hâta lui-même de venir à la Cour pour assister au mariage de Monsieur de Lorraine. 5

Il arriva la veille des fiançailles, et, dès le même soir qu'il fut arrivé, il alla rendre compte au Roi de l'état de son dessein, et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qui lui restoit à faire. Il alla ensuite chez les Reines. Madame de Clèves n'y étoit pas, de sorte qu'elle ne le vit point, et ne 10 sut pas même qu'il fût arrivé. Elle avoit ouï parler de ce prince à tout le monde comme de ce qu'il y avoit de mieux fait et de plus agréable à la Cour; et surtout Madame la Dauphine le lui avoit dépeint d'une sorte et lui en avoit parlé tant de fois, qu'elle lui avoit donné de la curiosité et 15 même de l'impatience de le voir.

Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisoit au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure. Le bal commença, et comme elle dansoit avec Monsieur 20 de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entroit et à qui on faisoit place. Madame de Clèves acheva de danser, et, pendant qu'elle cherchoit des yeux quelqu'un qu'elle avoit dessein de prendre, le Roi lui cria de prendre celui qui arrivoit. Elle 25 se tourna, et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que Monsieur de Nemours, qui passoit par dessus quelque siége pour arriver où l'on dansoit. Ce prince étoit fait d'une sorte qu'il étoit difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avoit jamais vu, surtout ce soir-là, où le 30 soin qu'il avoit pris de se parer augmentoit encore l'air brillant qui étoit dans sa personne. Mais il étoit difficile aussi de voir Madame de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement.

[Page 15] Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le Roi et les Reines se 5 souvinrent qu'ils ne s'étoient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avoient pas envie de savoir qui ils étoient, et s'ils ne 10 s'en doutoient point.