La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes

Part 12

Chapter 123,851 wordsPublic domain

"Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que vous n'en ayez point été touchée, et oserois-je vous demander s'il n'a fait aucune impression dans votre coeur?"

"Vous en avez dû juger par ma conduite, répliqua-t-elle; mais je voudrois bien savoir ce que vous en avez pensé." 20

"Il faudroit que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser dire, répliqua-t-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous dirois. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à Monsieur de Clèves ce que vous 25 me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez laissé voir."

"Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie avoué quelque chose à Monsieur de Clèves?"

"Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, 30 pour me pardonner la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu plus de hardiesse à vous parler."

[Page 121] Il commença à lui conter comme il avoit entendu sa conversation avec Monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé. "Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où vous avez été si bien instruit; vous ne me le parûtes déjà que trop chez Madame 5 la Dauphine, qui avoit su cette aventure par ceux à qui vous l'aviez confiée."

Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose étoit arrivée. "Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai pardonné, sans que vous 10 m'ayez dit de raison; mais puisque vous avez appris par moi-même ce que j'avois eu dessein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étoient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avois même si peu d'idée qu'ils me donnèrent d'abord une 15 surprise qui augmentoit encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes sentiments." 20

"Croyez-vous, Madame, lui dit Monsieur de Nemours en se jetant à ses genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport?"

"Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne saviez déjà que trop." 25

"Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez bien que je le sache!"

"Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire. Je 30 ne sais même si je ne vous le dis point plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous: car, enfin, cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles austères que mon devoir m'impose."

[Page 122] "Vous n'y songez pas, Madame, répondit Monsieur de Nemours; il n'y a plus de devoir qui vous lie; vous êtes en liberté, et, si j'osois, je vous dirois même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi." 5

"Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues."

"Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir 10 que Monsieur de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étois, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu."

"Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle; je n'en 15 saurais soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de Monsieur de Clèves: les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie comme si vous la lui 20 aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrois faire si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à l'égard du monde; mais, au mien, il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est 25 par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi."

"Ah! Madame, lui dit Monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur! Quoi! Madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera[1] de rendre heureux un homme que vous ne haïssez 30 pas! Quoi! j'aurois pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous; ma destinée m'auroit conduit à aimer la plus estimable personne du monde; j'aurois vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse; elle ne m'auroit [Page 123] pas haï, et je n'aurois trouvé dans sa conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme! Car enfin, Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous: tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils 5 sont aimés tremblent en les épousant et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne trouve que des sujets d'admiration. N'aurois-je envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir 10 apporter vous-même des obstacles? Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes: ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué; vous vous êtes trompée, et je me suis flatté."

"Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les 15 raisons de mon devoir ne me paroîtroient peut-être pas si fortes sans cette distinction dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs à m'attacher à vous."

"Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs; mais je 20 vous avoue qu'après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendois pas à trouver une si cruelle raison."

"Elle est si peu offensante pour vous, reprit Madame de Clèves, que j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre." 25

"Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire?"

"Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par dessus toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrois 30 avoir dans une première conversation; mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre.

"Je crois devoir à votre attachement la foible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments et de vous les [Page 124] laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paroître; néanmoins, je ne saurois vous avouer sans honte que la certitude de n'être plus aimée de vous comme je le suis me paroît un si horrible malheur, que, quand je 5 n'aurois point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrois me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis et que les choses sont d'une sorte que le public n'auroit peut-être pas sujet de vous blâmer ni moi non plus, quand nous nous engagerions 10 ensemble pour jamais; mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur, et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferois toute ma félicité? Monsieur de Clèves étoit peut-être l'unique homme 15 du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n'avoit subsisté que parce qu'il n'en avoit pas trouvé en moi. Mais je n'aurois pas le même moyen de conserver la vôtre; je crois même 20 que les obstacles ont fait votre constance; vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre, et mes actions involontaires ou les choses que le hasard vous a appris vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter."

"Ah! Madame, reprit Monsieur de Nemours, je ne 25 saurois garder le silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur."

"J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauroient m'aveugler; rien ne me 30 peut empêcher de connoître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions; vous en auriez encore; je ne [Page 125] ferois plus votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi; j'en aurais une douleur mortelle, et je ne serois pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connoître, et que je souffris 5 de si cruelles peines le soir que la Reine me donna cette lettre de Madame de Thémines, que l'on disoit qui s'adressoit à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux. Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher; 10 il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me feroit croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperois pas souvent. Dans cet état, néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance; 15 je ne sais même si j'oserois me plaindre. On fait des reproches à un amant, mais en fait-on à un mari quand on n'a qu'à lui reprocher de n'avoir plus d'amour? Quand pourrois-je m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrois-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours Monsieur 20 de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé, et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolutions 25 que j'ai prises de n'en sortir jamais."

"Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria Monsieur de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que vous ne pensez, 30 Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous."

[Page 126] "Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua Madame de Clèves; je me défie de mes forces, au milieu de mes raisons; ce que je crois devoir à la mémoire de Monsieur de Clèves seroit foible, s'il n'étoit soutenu par l'intérêt de mon repos; et les raisons de mon 5 repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir; mais, quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence 10 qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourroit être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous." 15

Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il étoit agité. Il lui fit voir, par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un coeur ait jamais été touché. Celui de Madame de Clèves n'étoit pas insensible; et, regardant 20 ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes: "Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de Monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé à vous connoître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée? Pourquoi 25 la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible?"

"Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprît Monsieur de Nemours: vous seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauroient imposer." 30

"Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire: Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer,[1] et cet objet funeste est trop proche [Page 127] pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'auroit rien aimé, si elle ne vous avoit jamais vu; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui 5 dit-elle; voici une conversation qui me fait honte; rendez-en compte à Monsieur le Vidame: j'y consens et je vous en prie."

Elle sortit en disant ces paroles, sans que Monsieur de Nemours pût la retenir. Elle trouva Monsieur le Vidame 10 dans la chambre la plus proche. Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver Monsieur de Nemours, qui étoit si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration, enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion 15 pleine de crainte et d'espérance, qu'il n'avoit pas l'usage de la raison. Le Vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendît compte de sa conversation. Il le fit enfin, et Monsieur de Chartres, sans être amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le mérite de Madame 20 de Clèves, que Monsieur de Nemours en avoit lui-même. Ils examinèrent ce que ce prince devoit espérer de sa destinée, et quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec Monsieur le Vidame qu'il étoit impossible que Madame de Clèves demeurât dans les résolutions 25 où elle étoit. Ils convinrent néanmoins qu'il falloit suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevoit de l'attachement qu'il avoit pour elle, elle ne fît des déclarations et ne prît engagement[1] vers le monde, qu'elle soutiendroit dans la suite par la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût 30 aimé du vivant de son mari.

Monsieur de Nemours se détermina à suivre le Roi. C'étoit un voyage dont il ne pouvoit aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans tenter même de revoir Madame [Page 128] de Clèves, du lieu où il l'avoit vue quelquefois. Il pria Monsieur le Vidame de lui parler. Que ne lui dit-il point pour lui redire! Quel nombre infini de raisons pour la persuader de vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit étoit passée devant que Monsieur de Nemours songeât à le laisser 5 en repos.

Madame de Clèves n'étoit pas en état d'en trouver; ce lui étoit une chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'étoit imposée, d'avoir souffert pour la première fois de sa vie qu'on lui dît qu'on étoit amoureux 10 d'elle, et d'avoir dit d'elle-même qu'elle aimoit, qu'elle ne se connoissoit plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle avoit fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie; tous ses sentiments étoient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore les raisons de son devoir, qui s'opposoient à son 15 bonheur; elle sentit de la douleur de les trouver si fortes, et se repentit de les avoir si bien montrées à Monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avoit revu dans ce jardin, elle ne lui avoit pas fait la même impression que venoit de faire la 20 conversation qu'elle avoit eue avec lui, et il y avoit des moments où elle avoit de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle étoit mal fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de l'avenir. 25

La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments, des choses tout opposées, qui l'emportoient rapidement à la résolution de ne se point remarier et de ne voir jamais Monsieur de Nemours; mais c'étoit une résolution bien violente à établir dans un coeur aussi touché que 30 le sien et aussi nouvellement abandonné aux charmes de l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'étoit point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des résolutions; la bienséance lui donnoit un [Page 129] temps considérable à se déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce avec Monsieur de Nemours.

Le Vidame la vint voir et servit ce prince avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire 5 changer sur sa conduite ni sur celle qu'elle avoit imposée à Monsieur de Nemours. Elle lui dit que son dessein étoit de demeurer dans l'état où elle se trouvoit; qu'elle connoissoit que ce dessein étoit difficile à exécuter, mais qu'elle espéroit d'en avoir la force. Elle lui fit si bien voir à quel 10 point elle étoit touchée de l'opinion que Monsieur de Nemours avoit causé la mort à son mari, et combien elle étoit persuadée qu'elle feroit une action contre son devoir en l'épousant, que le Vidame craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression. Il ne dit pas à ce prince ce 15 qu'il pensoit; et, en lui rendant compte de sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit donner à un homme qui est aimé.

Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le Roi. Monsieur le Vidame écrivit à Madame de Clèves, à la 20 prière de Monsieur de Nemours, pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre, qui suivit bientôt la première, Monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa main. Mais Madame de Clèves, qui ne vouloit pas sortir des règles qu'elle s'étoit imposées, et qui craignoit les 25 accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au Vidame qu'elle ne recevroit plus les siennes, s'il continuoit à lui parler de Monsieur de Nemours; et elle le lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer. 30

La Cour alla conduire la Reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette absence, Madame de Clèves demeura à elle-même; et, à mesure qu'elle étoit éloignée de Monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvoit faire souvenir, elle [Page 130] rappeloit la mémoire de Monsieur de Clèves, qu'elle se faisoit un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avoit de ne point épouser Monsieur de Nemours lui paroissoient fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce prince et les maux de 5 la jalousie, qu'elle croyoit infaillibles dans un mariage, lui montroient un malheur certain où elle s'alloit jeter; mais elle voyoit aussi qu'elle entreprenoit une chose impossible, que de résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimoit et dont elle étoit aimée, et de lui 10 résister sur une chose qui ne choquoit ni la vertu ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et l'éloignement pouvoient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en avoit besoin, non-seulement pour soutenir la résolution de ne se pas engager, mais même pour se défendre de voir 15 Monsieur de Nemours, et elle résolut de faire un assez long voyage pour passer tout le temps que la bienséance l'obligeoit à vivre dans la retraite. De grandes terres qu'elle avoit vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la 20 Cour revînt; et, en partant, elle écrivit à Monsieur le Vidame pour le conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles ni à lui écrire.

Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage comme un autre l'auroit été de la mort de sa maîtresse. La pensée 25 d'être privé pour longtemps de la vue de Madame de Clèves lui étoit une douleur sensible, et surtout dans un temps où il avoit senti le plaisir de la voir, et de la voir touchée de sa passion. Cependant, il ne pouvoit faire autre chose que s'affliger; mais son affliction augmenta considérablement. 30 Madame de Clèves, dont l'esprit avoit été si agité, tomba dans une maladie violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la Cour. Monsieur de Nemours étoit inconsolable: sa douleur alloit au désespoir et à l'extravagance. [Page 131] Le Vidame eut beaucoup de peine à l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi à le retenir et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses nouvelles. La parenté et l'amitié de Monsieur le Vidame fut un prétexte à y envoyer plusieurs courriers. 5 On sut enfin qu'elle étoit hors de cet extrême péril où elle avoit été, mais elle demeura dans une maladie de langueur qui ne laissoit guère d'espérance de sa vie.

Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paroître à Madame de Clèves les choses de cette vie de cet oeil si 10 différent dont[1] on les voit dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyoit si proche, l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva néanmoins que Monsieur de Nemours n'étoit pas 15 effacé de son coeur, mais elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyoit avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand combat en elle-même; enfin elle surmonta les restes de cette passion, qui étoit affoiblie par les sentiments que sa 20 maladie lui avoit donnés. Les pensées de la mort lui avoient reproché la mémoire de Monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordoit à son devoir, s'imprima fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui parurent tels qu'ils paroissent aux personnes qui ont des 25 vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement affoiblie, lui aida à conserver ces sentiments; mais, comme elle connoissoit ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes ni revenir 30 dans les lieux où étoit ce qu'elle avoit aimé. Elle se retira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire paroître un dessein arrêté de renoncer à la Cour.