La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes
Part 11
Madame de Clèves entendoit trop bien tout ce que disoit 20 ce prince; mais elle n'y répondit point: elle songea à empêcher Madame de Mercoeur d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de Monsieur de Nemours y étoit, et qu'elle ne vouloit pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que le temps se passa insensiblement, et Madame de Mercoeur 25 parla de s'en retourner; mais quand Madame de Clèves vit que Monsieur de Nemours et sa soeur ne s'en alloient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle alloit être exposée: elle se trouva dans le même embarras où elle s'étoit trouvée à Paris, et elle prit aussi le même parti. La crainte que 30 cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avoit son mari ne contribua pas peu à la déterminer; et, pour éviter que Monsieur de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à Madame de Mercoeur qu'elle l'alloit conduire [Page 109] jusques au bord de la forêt, et elle ordonna que son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours cette même continuation des rigueurs en Madame de Clèves fut si violente qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il se trouvoit mal; mais 5 il regarda Madame de Clèves, sans que personne s'en aperçût, et il lui fit juger, par ses regards, qu'il n'avoit d'autre mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans oser les suivre; et, après ce qu'il avoit dit, il ne pouvoit plus retourner avec sa soeur. Ainsi il 10 revint à Paris, et en partit le lendemain.
Le gentilhomme de Monsieur de Clèves l'avoit toujours observé; il revint aussi à Paris; et, comme il vit Monsieur de Nemours parti pour Chambort, il prit la poste, afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son voyage. Son 15 maître attendoit son retour comme ce qui alloit décider du malheur de toute sa vie.
Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il n'avoit que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque temps saisi d'affliction, la tête baissée, 20 sans pouvoir parler; enfin, il lui fit signe de la main de se retirer. "Allez, lui dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n'ai pas la force de l'écouter."
"Je n'ai rien à vous apprendre, lui répondit le gentilhomme, sur quoi on puisse faire de jugement assuré. Il est 25 vrai que Monsieur de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le jour d'après à Colomiers, avec Madame de Mercoeur."
"C'est assez, répliqua Monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin 30 d'un plus grand éclaircissement."
Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu d'hommes d'un aussi grand courage et [Page 110] d'un coeur aussi passionné que Monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme.
Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de 5 si grands accidents que dès ce moment sa maladie parut très-dangereuse. On en donna avis à Madame de Clèves: elle vint en diligence. Quand elle arriva, il étoit encore plus mal; elle lui trouva quelque chose de si froid et de si glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. 10 Il lui parut même qu'il recevoit avec peine les services qu'elle lui rendoit; mais enfin elle pensa que c'étoit peut-être un effet de sa maladie.
D'abord qu'elle fut à Blois, où la Cour étoit alors, Monsieur de Nemours ne put s'empêcher d'avoir de la joie de 15 savoir qu'elle étoit dans le même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez Monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce fut inutilement. Elle ne sortoit point de la chambre de son mari, et avoit une douleur violente de l'état où elle le voyoit. Monsieur 20 de Nemours étoit désespéré qu'elle fût si affligée; il jugeoit aisément combien cette affliction renouveloit l'amitié qu'elle avoit pour Monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisoit une diversion dangereuse à la passion qu'elle avoit dans le coeur. Ce sentiment lui donna un chagrin 25 mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal de Monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que Madame de Clèves seroit peut-être en liberté de suivre son inclination, et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de plaisirs durables. Il ne pouvoit 30 soutenir cette pensée tant elle lui donnoit de trouble et de transports, et il en éloignoit son esprit par la crainte de se trouver trop malheureux s'il venoit à perdre ses espérances.
[Page 111] Cependant Monsieur de Clèves étoit presque abandonné des médecins. Un des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très-fâcheuse, il dit, sur le matin, qu'il vouloit reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa chambre. Il lui parut qu'au lieu de reposer, il avoit beaucoup 5 d'inquiétude; elle s'approcha, et se vint mettre à genoux devant son lit, le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avoit résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avoit contre elle; mais les soins qu'elle lui rendoit, et son affliction, qui lui paroissoit quelquefois 10 véritable, et qu'il regardoit aussi quelquefois comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causoient des sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en lui-même.
"Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour 15 une mort que vous causez et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paroître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affoiblie par la maladie et par la douleur; mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Falloit-il qu'une action 20 aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Colomiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer sur la passion que vous aviez pour Monsieur de Nemours, si votre vertu n'avoit pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimois jusqu'à être bien aise d'être trompé, je 25 l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos dont vous m'avez tiré. Que[1] ne me laissiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse peut-être ignoré toute ma vie que vous aimiez Monsieur de Nemours. Je mourrai, ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la 30 mort agréable, et qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avois pour vous, la vie me feroit horreur. Adieu, Madame. Vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimoit d'une passion véritable et légitime. Vous sentirez [Page 112] le chagrin que trouvent les personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connoîtrez la différence d'être aimée comme je vous aimois, à l'être par des gens qui, en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous séduire; mais ma mort vous laissera en liberté, 5 ajouta-t-il, et vous pourrez rendre Monsieur de Nemours heureux sans qu'il vous en coûte des crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que j'aie la foiblesse d'y jeter les yeux!"
Madame de Clèves étoit si éloignée de s'imaginer que son 10 mari pût avoir des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les comprendre et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochoit son inclination pour Monsieur de Nemours. Enfin, sortant tout d'un coup de son aveuglement: "Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est 15 inconnue. La vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que j'ai eue, et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que vous eussiez été témoin."
"Eussiez-vous souhaité, répliqua Monsieur de Clèves en la regardant avec dédain, que je l'eusse été des nuits que 20 vous avez passées avec Monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle,[1] quand je parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme?"
"Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas moi dont vous parlez; je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments 25 avec Monsieur de Nemours; il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert ni écouté, et j'en ferois tous les serments."
"N'en dites pas davantage, interrompit Monsieur de Clèves; de faux serments ou un aveu me feroient peut-être 30 une égale peine."
Madame de Clèves ne pouvoit répondre; ses larmes et sa douleur lui ôtoient la parole; enfin, faisant un effort: "Regardez-moi, du moins; écoutez-moi, lui dit-elle; s'il [Page 113] n'y alloit que de mon intérêt,[1] je souffrirois ces reproches; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi pour l'amour de vous-même; il est impossible qu'avec tant de vérité je ne vous persuade mon innocence."
"Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader, s'écria-t-il; 5 mais que me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Colomiers avec sa soeur, et n'avoit-il pas passé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la forêt?"
"Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me 10 justifier; je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques, et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que Monsieur de Nemours vint à Colomiers, et si je n'en sortis pas le soir d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avois accoutumé." 15
Elle lui conta ensuite comme elle avoit cru voir quelqu'un dans ce jardin; elle lui avoua qu'elle avoit cru que c'étoit Monsieur de Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que Monsieur de Clèves fut 20 presque convaincu de son innocence.
"Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire: je me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourroit faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce me sera toujours un 25 soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre." Il 30 voulut continuer, mais une foiblesse lui ôta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours et mourut enfin avec une constance admirable.
[Page 114] Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente qu'elle perdit quasi l'usage de la raison. La Reine la vint voir avec soin et la mena dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisoit. Ses belles-soeurs la ramenèrent à Paris, qu'elle n'étoit pas encore en état de sentir distinctement sa 5 douleur. Quand elle commença d'avoir la force de l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avoit perdu, qu'elle considéra qu'elle étoit la cause de sa mort, et que c'étoit par la passion qu'elle avoit eue pour un autre qu'elle en étoit cause, l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour Monsieur 10 de Nemours ne se peut représenter.
Ce prince n'osa, dans ces commencements, lui rendre d'autres soins que ceux que lui ordonnoit la bienséance. Il connoissoit assez Madame de Clèves pour croire qu'un plus grand empressement lui seroit désagréable; mais ce qu'il 15 apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devoit avoir longtemps la même conduite.
Un écuyer qu'il avoit lui conta que le gentilhomme de Monsieur de Clèves, qui étoit son ami intime, lui avoit dit, dans sa douleur de la perte de son maître, que le voyage de 20 Monsieur de Nemours à Colomiers étoit cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de ce discours; mais, après y avoir fait réflexion, il devina une partie de la vérité, et il jugea bien quels seroient d'abord les sentiments de Madame de Clèves, et quel éloignement elle 25 auroit de lui, si elle croyoit que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne falloit pas même la faire sitôt souvenir de son nom, et il suivit cette conduite, quelque pénible qu'elle lui parût.
Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher d'aller 30 néanmoins à sa porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la voyoit, et qu'elle avoit même défendu qu'on lui rendît compte de ceux qui l'iroient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étoient donnés en [Page 115] vue de ce prince et pour ne point entendre parler de lui. Monsieur de Nemours étoit trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument privé de la vue de Madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui paroissoit si insupportable. 5
La douleur de cette princesse passoit les bornes de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortoit point de l'esprit; elle repassoit incessamment tout ce qu'elle lui devoit, et elle se faisoit un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, 10 comme si c'eût été une chose qui eût été en son pouvoir. Elle ne trouvoit de consolation qu'à penser qu'elle le regrettoit autant qu'il méritoit d'être regretté, et qu'elle ne feroit, dans le reste de sa vie, que ce qu'il auroit été bien aise qu'elle eût fait s'il avoit vécu.[1] 15
Elle avoit pensé plusieurs fois comment il avoit su que Monsieur de Nemours étoit venu à Colomiers; elle ne soupçonnoit pas ce prince de l'avoir conté, et il lui paroissoit même indifférent qu'il l'eût redit, tant elle se croyoit guérie et éloignée de la passion qu'elle avoit eue pour lui. 20 Elle sentoit néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il étoit cause de la mort de son mari, et elle se souvenoit avec peine de la crainte que Monsieur de Clèves lui avoit témoignée en mourant qu'elle ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondoient dans celle de la perte de son 25 mari, et elle croyoit n'en avoir point d'autre.
Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente affliction où elle étoit et passa dans un état de tristesse et de langueur. Un jour, ne pouvant demeurer avec elle-même, elle sortit et alla prendre l'air dans un 30 jardin hors des faubourgs, où elle pensoit être seule. Elle crut, en y arrivant, qu'elle ne s'étoit pas trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se promena assez longtemps.
[Page 116] Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut au bout d'une allée, dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché sur des bancs, qui paroissoit enseveli dans une rêverie 5 profonde, et elle reconnut que c'étoit Monsieur de Nemours. Cette vue l'arrêta tout court; mais ses gens, qui la suivoient, firent quelque bruit qui tira Monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder qui avoit causé le bruit qu'il avoit entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui 10 venoit vers lui et tourna dans une autre allée, en faisant une révérence fort basse qui l'empêcha même de voir ceux qu'il saluoit.
S'il eût su ce qu'il évitoit, avec quelle ardeur seroit-il retourné sur ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et 15 Madame de Clèves le vit sortir par une porte de derrière où l'attendoit son carrosse. Quel effet produisit cette vue d'un moment dans le coeur de Madame de Clèves! Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où 20 venoit de sortir Monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui étoit au monde, l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect et de fidélité, méprisant tout pour elle, respectant jusqu'à sa douleur, 25 songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la Cour, dont il faisoit les délices, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvoit prétendre de la rencontrer, enfin un homme digne d'être aimé par son seul attachement, et pour qui elle avoit une inclination si violente, 30 qu'elle l'auroit aimé quand il ne l'auroit pas aimée; mais de plus, un homme d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de vertu,[1] qui s'opposassent à ses sentiments: tous les obstacles étoient [Page 117] levés, et il ne restoit de leur état passé que la passion de Monsieur de Nemours pour elle et que celle qu'elle avoit pour lui.
Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de Monsieur de Clèves l'avoit assez 5 occupée pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de Monsieur de Nemours les amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement rempli et qu'elle se souvint aussi que ce même homme qu'elle regardoit comme pouvant l'épouser étoit celui qu'elle 10 avoit aimé du vivant de son mari et qui étoit la cause de sa mort; que même en mourant il lui avoit témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu étoit si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvoit guère moins de crime à épouser Monsieur de Nemours, qu'elle en 15 avoit trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ses réflexions si contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardoient son repos et les maux qu'elle prévoyoit en épousant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le 20 lieu où elle étoit, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devoit fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à son devoir.
Mais cette persuasion, qui étoit un effet de sa raison et de sa vertu, n'entraînoit pas son coeur. Il demeuroit attaché 25 à Monsieur de Nemours avec une violence qui la mettoit dans un état digne de compassion et qui ne lui laissa plus de repos. Elle passa une des plus cruelles nuits qu'elle eût jamais passé.
Cependant, lassé d'un état si malheureux et si incertain, 30 Monsieur de Nemours résolut de tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. "Que veux-je attendre? disoit-il, il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer; pourquoi me réduire à [Page 118] la voir sans en être vu et sans lui parler? Est-il possible que l'amour m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai dû respecter la douleur de Madame de Clèves; mais je la respecte trop longtemps et 5 je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a pour moi."
Après ces réflexions il songea aux moyens dont il devoit se servir pour la voir. Il crut qu'il n'y avoit plus rien qui l'obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres; il 10 résolut de lui en parler et de lui dire le dessein qu'il avoit pour sa nièce.
Le Vidame étoit alors à Paris; tout le monde y étoit venu donner ordre à son équipage et à ses habits pour suivre le Roi, qui devoit conduire la Reine d'Espagne. Monsieur de 15 Nemours alla donc chez le Vidame et lui fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avoit caché jusque alors, à la réserve des sentiments de Madame de Clèves, dont il ne voulut pas paroître instruit.
Le Vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de 20 joie et l'assura que, sans savoir ses sentiments, il avoit souvent pensé, depuis que Madame de Clèves étoit veuve, qu'elle étoit la seule personne digne de lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler et de savoir quelles étoient ses dispositions. 25
Le Vidame lui proposa de le mener chez elle; mais Monsieur de Nemours crut qu'elle en seroit choquée, parce qu'elle ne voyoit encore personne. Ils trouvèrent qu'il falloit que Monsieur le Vidame la priât de venir chez lui, sur quelque prétexte, et que Monsieur de Nemours y vînt 30 par un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme ils l'avoient résolu: Madame de Clèves vint; le Vidame l'alla recevoir et la conduisit dans un grand cabinet au bout de son appartement; quelque temps après [Page 119] Monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir; elle rougit et essaya de cacher sa rougeur. Le Vidame parla d'abord de choses indifférentes et sortit, supposant[1] qu'il avoit quelque ordre à donner. Il dit à Madame de 5 Clèves qu'il la prioit de faire les honneurs de chez lui et qu'il alloit rentrer dans un moment.
L'on ne peut exprimer ce que sentirent Monsieur de Nemours et Madame de Clèves de se trouver seuls et en état de se parler pour la première fois. Ils demeurèrent 10 quelque temps sans rien dire; enfin Monsieur de Nemours rompant le silence: "Pardonnerez-vous à Monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de m'avoir donné l'occasion de vous voir et de vous entretenir, que vous m'avez toujours si cruellement ôtée?" 15
"Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où je suis et à quoi il expose ma réputation." En prononçant ces paroles elle voulut s'en aller, et Monsieur de Nemours la retenant: "Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis ici, et aucun hasard 20 n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi; si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même, et pour vous délivrer des extravagances où m'emporteroit infailliblement une passion dont je ne suis plus le maître." 25
Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charmes: "Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me demandez? Vous vous repentirez peut-être de l'avoir obtenue, et je me 30 repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs."
[Page 120] "Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je ne saurois croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne la connoissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera jamais. À quelle 5 épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont inconnues, et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs!"
"Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit Madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les 10 personnes de mon sexe. Je ne vous dirai point que je n'aie pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi; peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirois; je vous avoue donc, non-seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous pouvez souhaiter qu'il m'ait paru." 15