La Princesse De Cleves Par Mme De La Fayette Edited With Introd
Chapter 5
L'affaire d'Angleterre revenoit souvent dans l'esprit de Madame de Clèves: il lui sembloit que Monsieur de Nemours ne résisteroit point aux conseils du Roi et aux instances de 20 Lignerolles. Elle voyoit avec peine que ce dernier n'étoit point encore de retour, et elle l'attendoit avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se seroit informée avec soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui lui donnoit de la curiosité l'obligeoit à la cacher, et elle 25 s'enquéroit seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la Reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez le Roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avoit envie de le trouver, et elle ne put s'empêcher de dire qu'il étoit flatté.
"Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine, qui étoit 30 présente; cette princesse a la réputation d'être belle et d'avoir un esprit fort au dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère. [Page 40] Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautés angloises." 5
La Reine Dauphine faisoit faire des portraits en petit[1] de toutes les belles personnes de la Cour, pour les envoyer à la Reine sa mère. Le jour qu'on achevoit celui de Madame de Clèves, Madame la Dauphine vint passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y 10 trouver: il ne laissoit échapper aucune occasion de voir Madame de Clèves, sans laisser paroître néanmoins qu'il les cherchât. Elle étoit si belle ce jour-là qu'il en seroit devenu amoureux, quand[2] il ne l'auroit pas été; il n'osoit pourtant pas avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la 15 peignoit, et il craignoit de laisser trop voir le plaisir qu'il avoit à la regarder.
Madame la Dauphine demanda à Monsieur de Clèves un petit portrait qu'il avoit de sa femme, pour le voir auprès de celui qu'on achevoit. Tout le monde dit son sentiment de 20 l'un et de l'autre, et Madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venoit d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il étoit; et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table. 25
Il y avoit longtemps que Monsieur de Nemours souhaitoit d'avoir le portrait de Madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui étoit à Monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyoit tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étoient dans ce 30 même lieu, il ne seroit pas soupçonné plutôt qu'un autre.
Madame la Dauphine étoit assise sur le lit, et parloit bas à Madame de Clèves, qui étoit debout devant elle. Madame [Page 41] de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'étoit qu'à demi fermé, Monsieur de Nemours, le dos contre la table qui étoit au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenoit adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'étoit son portrait, et elle en fut si 5 troublée que Madame la Dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutoit pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardoit. Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Madame de Clèves qui étoient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'elle eût vu 10 ce qu'il venoit de faire.
Madame de Clèves n'étoit pas peu embarrassée: la raison vouloit qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'étoit apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avoit pour elle; et, en le lui demandant 15 en particulier, c'étoit quasi l'engager à lui parler de sa passion; enfin elle jugea qu'il valoit mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvoit faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisoit. Monsieur de Nemours, qui remarquoit son embarras et qui en devinoit 20 quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas: "Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage." Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse. 25
Madame la Dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames. Monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Madame de Clèves. Il sentoit tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimoit la plus 30 aimable personne de la Cour; il s'en faisoit aimer malgré elle, et il voyoit dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
[Page 42] Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin: comme on trouvoit la boîte où il devoit être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il étoit tombé par hasard. Monsieur de Clèves étoit affligé de cette perte; et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa 5 femme, mais d'une manière qui faisoit voir qu'il ne le pensoit pas, qu'elle avoit sans doute quelque amant caché à qui elle avoit donné ce portrait, ou qui l'avoit dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se seroit pas contenté de la peinture sans la boîte. 10
Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Madame de Clèves; elles lui donnèrent des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînoit vers Monsieur de Nemours; elle trouva qu'elle n'étoit plus maîtresse de ses paroles et de son visage; 15 elle pensa que Lignerolles étoit revenu, qu'elle ne craignoit plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avoit plus de soupçons sur Madame la Dauphine, qu'enfin il n'y avoit plus rien qui la pût défendre, et qu'il n'y avoit de sûreté pour elle qu'en s'éloignant; mais comme elle n'étoit pas maîtresse de 20 s'éloigner, elle se trouvoit dans une grande extrêmité et prête à tomber dans ce qui lui paroissoit le plus grand des malheurs, qui étoit de laisser voir à Monsieur de Nemours l'inclination qu'elle avoit pour lui. Elle se souvenoit de tout ce que Madame de Chartres lui avoit dit en mourant, et des 25 conseils qu'elle lui avoit donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Il lui sembla qu'elle lui devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle 30 fut étonnée de l'avoir eue; elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.
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TROISIÈME PARTIE.
La paix étoit signée. Madame Elisabeth, après beaucoup de répugnance, s'étoit résolue à obéir au Roi son père. Le duc d'Albe[1] avoit été nommé pour venir l'épouser au nom du Roi catholique, et il devoit bientôt arriver. L'on attendoit le duc de Savoie, qui venoit épouser Madame, soeur du 5 Roi, et dont les noces se devoient faire en même temps. Le Roi ne songeoit qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paroître l'adresse et la magnificence de sa Cour. On proposa tout ce qui se pouvoit faire de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le Roi 10 trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seroient reçus, et dont le peuple pourroit être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du Roi, et surtout le duc de Ferrare, 15 Monsieur de Guise et Monsieur de Nemours, qui surpassoient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le Roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.[2]
On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venoit du château des Tournelles,[3] qui traversoit la rue 20 Saint-Antoine, et qui alloit rendre aux écuries royales. Il y avoit des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formoient des espèces de galeries qui faisoient un très-bel effet à la vue, et qui pouvoient contenir un nombre infini de personnes. Tous les 25 princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur étoit nécessaire pour paroître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu'ils aimoient. 30
[Page 44] Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le Roi fit une partie de paume avec Monsieur de Nemours, le chevalier de Guise et le vidame de Chartres. Les Reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entr'autres de Madame de Clèves. 5
Après que la partie fut finie, comme l'on sortoit du jeu de paume, Chastelart[1] s'approcha de la Reine Dauphine, et lui dit que le hasard lui venoit de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui étoit tombée de la poche de Monsieur de Nemours.[2] Cette Reine, qui avait toujours de la 10 curiosité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chastelart de la lui donner: elle la prit, et suivit la Reine sa belle-mère, qui s'en alloit avec le Roi pour voir travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le Roi fit amener des chevaux qu'il avoit fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne 15 fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avoient suivi. Le Roi et Monsieur de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux. Ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le Roi, recula brusquement, 20 et porta son cheval contre un pilier du manège avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenoit lui donna une appréhension et un trouble 25 qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les Reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où étoit Madame de Clèves qu'à celui où étoit Monsieur de 30 Nemours. Le coup que ce prince s'étoit donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenoient. Quand il la releva, il vit d'abord Madame de Clèves; il connut, sur [Page 45] son visage, la pitié qu'elle avoit de lui, et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en étoit touché. Il fit ensuite des remercîments aux Reines de la bonté qu'elles lui témoignoient, et des excuses de l'état où il avoit été devant elles. Le Roi lui ordonna de s'aller 5 reposer.
Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la Reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'étoit passé. Monsieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement, et comme un homme qui ne se sentoit pas de 10 l'accident qui lui étoit arrivé; il paroissoit même plus gai que de coutume, et la joie de ce qu'il croyoit avoir vu lui donnoit un air qui augmentoit encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Madame de 15 Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le Roi sortit d'un cabinet où il étoit, et, le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de Madame de Clèves, et lui dit tout bas: "J'ai reçu aujourd'hui des 20 marques de votre pitié, Madame; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne." Madame de Clèves s'étoit bien doutée que ce prince s'étoit aperçu de la sensibilité qu'elle avoit eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande douleur de 25 voir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paroître au chevalier de Guise. Elle en avoit aussi beaucoup que Monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur. 30
La Reine Dauphine, qui avoit une extrême impatience de savoir ce qu'il y avoit dans la lettre que Chastelart lui avoit donnée, s'approcha de Madame de Clèves: "Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à Monsieur de Nemours, et, [Page 46] selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connoissez l'écriture." Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves après ces 5 paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle étoit ne lui permirent pas de demeurer chez la Reine; elle s'en alla chez elle, quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avoit accoutumé 10 de se retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante; ses pensées étoient si confuses, qu'elle n'en avoit aucune distincte, et elle se trouvoit dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne connoissoit point et qu'elle n'avoit jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, 15 elle ouvrit cette lettre et la trouva telle:
"Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paroît en moi soit un effet de ma légèreté: je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre 20 infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savois, que vous avez raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même que j'aie pu ne vous en rien faire paroître. Jamais douleur n'a été pareille à la mienne: je croyois que 25 vous aviez pour moi une passion violente; je ne vous cachois plus celle que j'avois pour vous; et, dans le temps que je vous la laissois voir toute entière, j'appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse. Je 30 le sus le jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allai point. Je feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai [Page 47] à me porter mieux, je feignis encore d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j'en devois user envers vous; je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions; mais enfin je vous 5 trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paroître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s'affoiblissoit d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de 10 montrer combien je vous aimois pour en paroître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez que l'on cessoit de vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eût le plaisir d'apprendre que je savois qu'elle triomphoit 15 de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensai que je ne vous punirois pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerois qu'une légère douleur si je cessois de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il falloit que vous 20 m'aimassiez pour sentir le mal de n'être point aimé, que j'éprouvois si cruellement. Je crus que, si quelque chose pouvoit rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de vous faire voir que les miens étoient changés, mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et 25 comme si je n'eusse pas eu la force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me fut difficile à prendre! et qu'en vous revoyant elle me parut impossible à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs. L'état où j'étois encore, par ma santé, 30 me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi; néanmoins je me faisois une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire [Page 48] que je vous aimois, que vous vîtes plus tôt que je n'avois eu dessein de vous laisser voir que mes sentiments étoient changés. Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchois de vous rassurer, mais c'étoit d'une manière si forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne 5 vous aimois plus. Enfin, je fis tout ce que j'avois eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit revenir vers moi à mesure que vous voyiez que je m'éloignois de vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance: il m'a paru que vous m'aimiez mieux que vous 10 n'aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous aimois plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de moi. Mais votre retour et votre discrétion 15 n'ont pu réparer votre légèreté: votre coeur a été partagé entre moi et une autre; vous m'avez trompée, cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous comme je croyois mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous 20 êtes si surpris."
Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois sans savoir néanmoins ce qu'elle avoit lu; elle voyoit seulement que Monsieur de Nemours ne l'aimoit pas comme elle l'avoit pensé, et qu'il en aimoit d'autres, qu'il trompoit comme 25 elle. Quelle vue et quelle connoissance pour une personne de son humeur, qui avoit une passion violente, qui venoit d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeoit indigne, et à un autre qu'elle maltraitoit pour l'amour de lui! Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! Quelles 30 réflexions sur les conseils que sa mère lui avoit donnés! Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré Monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avoit eue de lui [Page 49] avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours! Elle trouvoit qu'elle auroit mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connoissoit la bonté, et qui auroit eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en étoit indigne, qui la trompoit, qui la sacrifioit peut-être, et qui ne 5 pensoit à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et de vanité; enfin elle trouva que tous les maux qui lui pouvoient arriver et toutes les extrémités où elle se pouvoit porter étoient moindres que d'avoir laissé voir à Monsieur de Nemours qu'elle l'aimoit, et de connoître qu'il en aimoit 10 une autre. Tout ce qui la consoloit étoit de penser au moins qu'après cette connoissance elle n'avoit plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle seroit entièrement guérie de l'inclination qu'elle avoit pour ce prince.
Elle ne pensa guère à l'ordre que Madame la Dauphine 15 lui avoit donné de se trouver à son coucher; elle se mit au lit, et feignit de se trouver mal; en sorte que, quand Monsieur de Clèves revint de chez le Roi, on lui dit qu'elle étoit endormie. Mais elle étoit bien éloignée de la tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre 20 chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avoit entre les mains.
Madame de Clèves n'étoit pas la seule personne dont cette lettre troubloit le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avoit perdue, et non pas Monsieur de Nemours, en étoit 25 dans une extrême inquiétude. Il avoit passé tout le soir chez Monsieur de Guise, qui avoit donné un grand souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la Cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avoit une sur 30 lui plus jolie que toutes celles qui avoient jamais été écrites. On le pressa de la montrer; il s'en défendit. Monsieur de Nemours soutint qu'il n'en avoit point, et qu'il ne parloit que par vanité. Le Vidame lui répondit qu'il poussoit sa [Page 50] discrétion à bout; que néanmoins il ne montreroit pas la lettre, mais qu'il en liroit quelques endroits qui feroient juger que peu d'hommes en recevoient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement. On lui en fit la guerre[1]; mais il 5 parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience, pour voir s'il n'y avoit point laissé la lettre qui lui manquoit.
Comme il la cherchoit encore, un premier valet de chambre de la Reine le vint trouver, pour lui dire que l'on avoit dit 10 chez la Reine qu'il étoit tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant qu'il étoit au jeu de paume; que l'on avoit raconté une grande partie de ce qui étoit dans la lettre; que la Reine avoit témoigné beaucoup de curiosité de la voir; qu'elle l'avoit envoyé demander à un de ses gentilshommes 15 servants; mais qu'il avoit répondu qu'il l'avoit laissée entre les mains de Chastelart.
Le Vidame sortit à l'heure même[2] pour aller chez un gentilhomme qui étoit ami intime de Chastelart. Il le fit lever, quoique l'heure fut extraordinaire, pour aller demander 20 cette lettre, sans dire qui étoit celui qui la demandoit et qui l'avoit perdue. Chastelart, qui avoit l'esprit prévenu[3] qu'elle étoit à Monsieur de Nemours, et que ce prince étoit amoureux de Madame la Dauphine, ne douta point que ce ne fut lui qui la faisoit redemander. Il répondit, avec une maligne 25 joie, qu'il avoit remis la lettre entre les mains de la Reine Dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres; elle augmenta l'inquiétude qu'il avoit déjà, et y en joignit encore de nouvelles. Après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devoit faire, il trouva qu'il 30 n'y avoit que Monsieur de Nemours qui pût lui aider à sortir de l'embarras où il étoit.