La Princesse De Cleves Par Mme De La Fayette Edited With Introd
Chapter 4
Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage; Madame de Clèves sortit de 5 la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui étoit la seule chose à quoi elle se sentoit attachée. 10
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SECONDE PARTIE.
Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; son mari ne la quittoit point, et, sitôt que Madame de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisoit qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnoissance y 5 eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentoit qu'elle avoit de sa mère pour se défendre contre Monsieur de Nemours ne laissoit pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvoit malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle étoit si peu maîtresse de ses sentiments, 10 et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont Monsieur de Clèves en usoit pour elle lui faisoit souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devoit. Elle lui témoigna aussi plus d'amitié et plus de 15 tendresse qu'elle n'avoit encore fait; elle ne vouloit point qu'il la quittât, et il lui sembloit qu'à force de s'attacher à lui il la défendroit contre Monsieur de Nemours.
Ce prince vint voir Monsieur de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Madame de 20 Clèves; mais elle ne le voulut point recevoir, et sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avoit fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendroient d'elle.
Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et 25 promit à sa femme de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour d'après.
"Je vous attendis tout hier, lui dit Madame de Clèves lorsqu'il arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu comme vous me l'aviez promis." 30
[Page 29] "Je fus très-fâché de ne pas revenir hier, répondit Monsieur de Clèves; mais j'étois si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il m'étoit impossible de le quitter.
"Il faut que je m'en retourne, continua Monsieur de Clèves, pour voir ce malheureux, et je crois qu'il faut que 5 vous reveniez aussi à Paris. Il est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre infini de visites dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser."
Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur Monsieur de 10 Nemours qu'elle n'avoit été: tout ce que lui avoit dit Madame de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avoit fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisoit croire qu'ils étoient entièrement effacés.
Dès le même soir qu'elle fut arrivée, Madame la Dauphine 15 la vint voir, et, après lui avoir témoigné la part qu'elle avoit prise à son affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, elle vouloit l'instruire de tout ce qui s'étoit passé à la Cour en son absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières. "Mais ce que j'ai le plus 20 d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, c'est qu'il est certain que Monsieur de Nemours est passionnément amoureux, et que ses amis les plus intimes non seulement ne sont point dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort 25 pour lui faire négliger, ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne."
Madame la Dauphine conta ensuite tout ce qui s'étoit passé sur l'Angleterre. "J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de Monsieur d'Anville,[1] et il m'a dit ce 30 matin que le Roi envoya querir hier au soir Monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au Roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la Reine d'Angleterre les retardements de Monsieur de [Page 30] Nemours; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avoit assez dit pour faire hasarder un voyage. Le Roi lut cette lettre à Monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement, comme il avoit fait dans les commencements, ne fit 5 que rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamneroit son imprudence s'il hasardoit d'aller en Angleterre comme un prétendu mari de la Reine, sans être assuré du succès. 'Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrois mal mon temps 10 de faire ce voyage présentement, que le Roi d'Espagne fait de si grandes instances pour épouser cette Reine. Ce ne seroit peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne me conseilleroit pas de lui disputer quelque chose.'--'Je 15 vous le conseillerois en cette occasion, reprit le Roi; mais vous n'auriez rien à lui disputer. Je sais qu'il a d'autres pensées, et quand il n'en auroit pas, la Reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat 20 de tant de couronnes jointes ensemble.'--'Si elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit Monsieur de Nemours, il y a apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le milord Courtenay[1] il y a déjà quelques années; il étoit aussi aimé de la Reine Marie, qui l'auroit épousé du 25 consentement de l'Angleterre, sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Elisabeth le touchoient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord 30 Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roi d'Espagne. Je crois qu'Elisabeth, qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord, et qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert [Page 31] pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.'--'Je serois de votre avis, repartit le Roi, si Courtenay vivoit encore; mais j'ai su depuis quelques jours qu'il est mort à Padoue, où il étoit relégué. Je vois bien, ajouta-t-il en quittant Monsieur de Nemours, qu'il faudroit faire votre mariage 5 comme on feroit celui de Monsieur le Dauphin, et envoyer épouser la Reine d'Angleterre par des ambassadeurs.'
"Monsieur d'Anville et Monsieur le Vidame, qui étoient chez le Roi avec M. de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il est occupé qui le détourne d'un 10 si grand dessein. Le Vidame, qui le voit de plus près que personne, a dit à Madame de Martigues que ce prince est tellement changé qu'il ne le reconnoît plus; et, ce qui l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes heures particulières où il se dérobe; en sorte 15 qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait méconnoître Monsieur de Nemours, de lui voir aimer une femme qui ne répond point à son amour."
Quel poison pour Madame de Clèves que le discours de 20 Madame la Dauphine! Le moyen de ne pas se reconnoître pour cette personne dont on ne savoit point le nom, et le moyen de n'être pas pénétrée de reconnoissance et de tendresse en apprenant, par une voie qui ne lui pouvoit être suspecte, que ce prince, qui touchoit déjà son coeur, cachoit 25 sa passion à tout le monde, et négligeoit pour l'amour d'elle les espérances d'une couronne? Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si Madame la Dauphine l'eût regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venoit de 30 dire ne lui étoient pas indifférentes; mais, comme elle n'avoit aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler sans y faire de réflexion. "Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout [Page 32] ce détail, m'en croit mieux instruite que lui, et il a une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements en Monsieur de Nemours."
Ces dernières paroles de Madame la Dauphine donnèrent 5 une autre sorte de trouble à Madame de Clèves que celui qu'elle avoit eu quelques moments auparavant. "Je serois aisément de l'avis de Monsieur d'Anville, répondit-elle, et il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une princesse telle que vous pour faire mépriser la Reine 10 d'Angleterre."
"Je vous l'avouerois si je le savois, repartit Madame la Dauphine, et je le saurois s'il étoit véritable. Ces sortes de passions n'échappent point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de 15 Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la manière dont il a vécu avec moi à celle dont il y vit présentement, que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre. 20
"Je m'oublie avec vous, ajouta Madame la Dauphine, et je ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame.[1] Vous savez que la paix est quasi conclue; mais vous ne savez pas que le Roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince 25 don Carlos, son fils. Le Roi a eu beaucoup de peine à s'y résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable: ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du Roi d'Espagne, surtout à elle, qui 30 a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendoit d'épouser un jeune prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le Roi trouvera en elle toute l'obéissance qu'il désire; il m'a [Page 33] chargée de la voir, parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien différente: j'irai me réjouir avec Madame, soeur du Roi. Tout est arrêté pour son mariage avec Monsieur de Savoie, et il sera ici dans peu de temps. 5 Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si entière de se marier. La Cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne l'a jamais vue; et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres beautés." 10
Après ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves, et le lendemain le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours suivants, le Roi et les Reines allèrent voir Madame de Clèves. Monsieur de Nemours, qui avoit attendu son retour avec une extrême impatience, 15 et qui souhaitoit ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortiroit, et qu'apparemment il ne reviendroit plus personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme les dernières visites[1] en sortoient. 20
Cette princesse étoit sur son lit[2]; il faisoit chaud, et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuoit pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; 25 Madame de Clèves n'étoit pas moins interdite, de sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin Monsieur de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction. Madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la 30 perte qu'elle avoit faite; et enfin elle dit que, quand le temps auroit diminué la violence de sa douleur, il lui en demeureroit toujours une si forte impression, que son humeur en seroit changée.
[Page 34] "Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit Monsieur de Nemours, font de grands changements dans l'esprit, et, pour moi, je ne me reconnois pas depuis que je suis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, et même Madame la Dauphine m'en parloit 5 encore hier."
"Il est vrai, repartit Madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose."
"Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, qu'elle s'en soit aperçue; mais je voudrois qu'elle 10 ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point; et, n'osant leur faire paroître qu'on les aime, on voudroit du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. 15 L'on voudroit qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent 20 d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables.[1] Ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par la peur de laisser paroître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments 25 que l'on a pour elles; et, ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on étoit, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisirs, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre." 30
Madame de Clèves entendoit aisément la part qu'elle avoit à ces paroles. Il lui sembloit qu'elle devoit y répondre et ne les pas souffrir. Il lui sembloit aussi qu'elle ne devoit pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle; elle [Page 35] croyoit devoir parler, et croyoit ne devoir rien dire. Le discours de Monsieur de Nemours lui plaisoit et l'offensoit quasi également; elle y voyoit la confirmation de tout ce que lui avoit fait penser Madame la Dauphine; elle y trouvoit quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque 5 chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination qu'elle avoit pour ce prince lui donnoit un trouble dont elle n'étoit pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeuroit 10 donc sans répondre, et Monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'auroit peut-être pas tiré de mauvais présage, si l'arrivée de Monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.
Madame de Clèves étoit si occupée de ce qui venoit de se 15 passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu'elle s'étoit trompée lorsqu'elle avoit cru n'avoir plus que de l'indifférence pour Monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avoit dit avoit fait toute l'impression qu'il pouvoit souhaiter, 20 et l'avoit entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordoient trop bien avec ses paroles pour laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'étoit 25 une entreprise difficile, dont elle connoissoit déjà les peines: elle savoit que le seul moyen d'y réussir étoit d'éviter la présence de ce prince; et, comme son deuil lui donnoit lieu d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. 30 Elle étoit dans une tristesse profonde; la mort de sa mère en paroissoit la cause, et l'on n'en cherchoit point d'autre.
Monsieur de Nemours étoit désespéré de ne la voir presque plus; et, sachant qu'il ne la trouveroit dans aucune assemblée [Page 36] et dans aucun des divertissements où étoit toute la Cour, il ne pouvoit se résoudre d'y paroître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisoit des parties les mêmes jours qu'il y avoit des assemblées chez les Reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour 5 demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il savoit bien que Madame de Clèves ne seroit pas.
Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du 10 monde, et entr'autres Monsieur de Nemours, qui, sur le prétexte d'être encore foible, y passoit la plus grande partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvoit plus demeurer; elle n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y vint: il y avoit trop longtemps qu'elle ne l'avoit vu 15 pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre, par des discours qui ne sembloient que généraux, mais qu'elle entendoit néanmoins, parce qu'ils avoient du rapport à ce qu'il lui avoit dit chez elle, qu'il alloit à la chasse pour rêver, et qu'il n'alloit pas 20 aux assemblées parce qu'elle n'y étoit pas.
Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avoit prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y seroit; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyoit, et en fut sensiblement touché. 25
Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme; mais enfin il s'aperçut qu'elle ne vouloit pas être dans sa chambre lorsqu'il y avoit du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyoit pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y 30 avoit de plus jeune à la Cour; qu'elle le supplioit de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avoit accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisoient beaucoup de choses qu'une femme de son âge ne pouvoit soutenir.
[Page 37] Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit 5 amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si bonne opinion d'elle.
Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure 10 du cercle[1]; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque 15 certitude dans cette science. D'autres soutenoient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet du hasard.
"J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit 20 le Roi; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie. Tout le monde l'alla voir: j'y allai comme les autres, mais 25 sans lui dire qui j'étois, et je menai Monsieur de Guise et Descars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres; peut-être qu'il me connoissoit: cependant il me dit une chose qui ne me convenoit pas s'il m'eût 30 connu. Il me prédit que je serois tué en duel.[2] Il dit ensuite à Monsieur de Guise qu'il seroit tué par derrière,[3] et à Descars qu'il auroit la tête cassée d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, [Page 38] comme si on l'eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut guère satisfait de trouver qu'il devoit finir par un accident si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'apparence que je 5 sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le Roi d'Espagne et moi; et, quand nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler,[1] comme le Roi mon père fit appeler Charles-Quint."
Après le malheur que le Roi conta qu'on lui avoit prédit, 10 ceux qui avoient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y falloit donner aucune croyance. "Pour moi, dit tout haut Monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde qui doit le moins y en avoir"; et, se tournant vers Madame de Clèves, auprès de qui il étoit: 15 "On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serois heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurois la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, Madame, si je dois croire aux prédictions."
Madame la Dauphine, qui crut, par ce que Monsieur de 20 Nemours avoit dit tout haut, que ce qu'il disoit tout bas étoit quelque fausse prédiction qu'on lui avoit faite, demanda à ce prince ce qu'il disoit à Madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette demande; mais, prenant la parole sans hésiter: "Je lui 25 disois, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serois élevé à une si haute fortune que je n'oserois même y prétendre."
"Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit Madame la Dauphine en souriant, et pensant à l'affaire 30 d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir."
Madame de Clèves comprit bien ce que vouloit dire Madame la Dauphine; mais elle entendoit bien aussi que la [Page 39] fortune dont Monsieur de Nemours vouloit parler n'étoit pas d'être Roi d'Angleterre.
Comme il y avoit déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il falloit qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avoit accoutumé. Elle voyoit 5 Monsieur de Nemours chez Madame la Dauphine; elle le voyoit chez Monsieur de Clèves, où il venoit souvent avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer; mais elle ne le voyoit plus qu'avec un trouble dont il s'apercevoit aisément. 10
Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappoit de certaines choses qui partoient d'un premier mouvement,[1] qui faisoient juger à ce prince qu'il ne lui étoit pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas 15 aperçu; mais il avoit déjà été aimé tant de fois qu'il étoit difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimoit.