La Princesse De Cleves Par Mme De La Fayette Edited With Introd
Chapter 10
Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent chez la Reine Dauphine; Monsieur de Clèves 20 y étoit. Cette princesse leur demanda d'où elles venoient; elles lui dirent qu'elles venoient de chez Monsieur de Clèves, où elles avoient passé une partie de l'après-dînée avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avoient laissé que Monsieur de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyoient si indifférentes, 25 ne l'étoient pas pour Monsieur de Clèves, quoiqu'il dût bien s'imaginer que Monsieur de Nemours pouvoit trouver souvent des occasions de parler à sa femme. Néanmoins, la pensée qu'il étoit chez elle, qu'il y étoit seul, et qu'il lui pouvoit parler de son amour, lui parut dans ce moment une 30 chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur avec plus de violence qu'elle n'avoit encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la Reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenoit, et s'il [Page 98] avoit dessein d'aller interrompre Monsieur de Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verroit rien qui lui pût faire juger si ce prince y étoit encore: il sentit du soulagement en voyant qu'il n'y étoit plus, et il trouva de la douceur à penser qu'il ne pouvoit y avoir 5 demeuré longtemps. Il s'imagina que ce n'étoit peut-être pas Monsieur de Nemours dont il devoit être jaloux; et, quoiqu'il n'en doutât point, il cherchoit à en douter; mais tant de choses l'en avoient persuadé, qu'il ne demeuroit pas longtemps dans cette incertitude qu'il désiroit. Il alla 10 d'abord dans la chambre de sa femme, et, après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avoit fait, et qui elle avoit vu: elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommoit point Monsieur de Nemours, il lui demanda en 15 tremblant si c'étoit tout ce qu'elle avoit vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince, et de n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse.[1] Comme elle ne l'avoit point vu, elle ne le lui nomma point, et Monsieur de Clèves, reprenant la parole avec un ton qui marquoit son affliction: 20 "Et Monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou l'avez-vous oublié?"
"Je ne l'ai point vu en effet, répondit-elle; je me trouvois mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses."
"Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit 25 Monsieur de Clèves, puisque vous avez vu tout le monde? Pourquoi des distinctions pour Monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous le craignez? Pourquoi lui faites-vous connoître 30 que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui? D'une [Page 99] personne comme vous, Madame, tout est des faveurs, hors l'indifférence."
"Je ne croyois pas, reprit Madame de Clèves, quelque soupçon que vous ayez sur Monsieur de Nemours, que vous puissiez me faire des reproches de ne l'avoir pas vu." 5
"Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien fondés. Pourquoi ne le pas voir, s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame, il vous a parlé; si son silence seul vous avoit témoigné sa passion, elle n'auroit pas fait en vous une si grande impression; vous n'avez pu me dire 10 la vérité toute entière, vous m'en avez caché la plus grande partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué, et vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, 15 je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un autre! Cet autre est le plus aimable de la Cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l'aimez. Et j'ai pu croire, s'écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui! Il faut que j'aie perdu la raison, pour avoir cru 20 qu'il fût possible."
"Je ne sais, reprit tristement Madame de Clèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien; je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez justice." 25
"N'en doutez pas, Madame, répliqua Monsieur de Clèves; vous vous êtes trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendois de vous. Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimois éperdument, 30 et que j'étois votre mari? L'un des deux peut porter aux extrémités; que ne peuvent point les deux ensemble! Hé! que ne font-ils point aussi! continua-t-il. Je n'ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le [Page 100] maître: je ne me trouve plus digne de vous; vous ne me paroissez plus digne de moi; je vous adore, je vous hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai honte de vous admirer; enfin, il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis 5 que vous me parlâtes à Colomiers, et depuis le jour que vous apprîtes de Madame la Dauphine que l'on savoit votre aventure. Je ne saurois démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre Monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande 10 point de me l'expliquer; je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez rendu le plus malheureux homme du monde."
Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles, et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit 15 une lettre pleine d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurance de sa conduite passée et de celle qu'elle auroit à l'avenir, que comme ses assurances étoient fondées sur la vérité, et que c'étoit en effet ses sentiments, cette lettre fit de l'impression 20 sur Monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint que, Monsieur de Nemours allant trouver le Roi, aussi bien que lui, il avoit le repos de savoir qu'il ne seroit pas au même lieu que Madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parloit à son mari, la passion qu'il lui témoignoit, 25 l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avoit pour lui, et ce qu'elle lui devoit, faisoient des impressions dans son coeur qui affoiblissoient l'idée de Monsieur de Nemours; mais ce n'étoit que pour quelque temps, et cette idée revenoit bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant. 30
Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son absence; ensuite elle lui parut cruelle; depuis qu'elle l'aimoit, il ne s'étoit point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le rencontrer; et elle trouva une grande [Page 101] peine à penser qu'il n'étoit plus au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.
Elle s'en alla à Colomiers, et, en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux qu'elle avoit fait copier sur des originaux qu'avoit fait faire Madame de Valentinois 5 pour sa belle maison d'Anet.[1] Toutes les actions remarquables qui s'étoient passées du règne du Roi étoient dans ces tableaux. Il y avoit entre autres le siége de Metz, et tous ceux qui s'y étoient distingués étoient peints fort ressemblants; Monsieur de Nemours étoit de ce nombre, et 10 c'étoit peut-être ce qui avoit donné envie à Madame de Clèves d'avoir ces tableaux.
Madame de Martigues, qui n'avoit pu partir avec la Cour, lui promit d'aller passer quelques jours à Colomiers. Elle trouva Madame de Clèves dans une vie fort solitaire. Cette 15 princesse avoit même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venoit dans ce pavillon où Monsieur de Nemours l'avoit écoutée; elle entroit dans le cabinet qui étoit ouvert sur le jardin. Ses 20 femmes et ses domestiques demeuroient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venoient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame de Martigues n'avoit jamais vu Colomiers; elle fut surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva, et surtout de l'agrément de ce pavillon; Madame de Clèves et elle 25 y passoient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissoit pas finir la conversation entre deux jeunes personnes qui avoient des passions violentes dans le coeur; et, quoiqu'elles ne s'en fissent point de confidence, elles trouvoient un grand plaisir 30 à se parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à quitter Colomiers, si, en le quittant, elle n'eût pas dû aller dans un lieu où étoit le Vidame; elle partit pour aller à Chambort,[2] où la Cour étoit alors.
[Page 102] Le sacre avoit été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on devoit passer le reste de l'été dans le château de Chambort, qui étoit nouvellement bâti. La Reine témoigna une grande joie de revoir Madame de Martigues; et, après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des 5 nouvelles de Madame de Clèves et de ce qu'elle faisoit à la campagne. Monsieur de Nemours et Monsieur de Clèves étoient alors chez cette Reine. Madame de Martigues, qui avoit trouvé Colomiers admirable, en conta toutes les beautés, 10 et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt, et sur le plaisir qu'avoit Madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur de Nemours, qui connoissoit assez le lieu pour entendre ce qu'en disoit Madame de Martigues, pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'il y pût voir Madame de Clèves sans être vu 15 que d'elle. Il fit quelques questions à Madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et Monsieur de Clèves, qui l'avoit toujours regardé pendant que Madame de Martigues avoit parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passoit dans l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent 20 encore dans cette pensée, en sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompoit pas dans ses soupçons: ce dessein entra si fortement dans l'esprit de Monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer au moyen de l'exécuter, dès le lendemain 25 matin il demanda congé au Roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.
Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut 30 envie de partir en même temps que Monsieur de Nemours, et de venir lui-même, caché, découvrir quel succès auroit ce voyage; mais, craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que Monsieur de Nemours, en étant averti, ne [Page 103] prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui étoit à lui, dont il connoissoit la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvoit; il lui dit quelle avoit été jusque alors la vertu de Madame de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de Monsieur de Nemours, de 5 l'observer exactement, de voir s'il n'iroit point à Colomiers, et s'il n'entreroit point la nuit dans le jardin.
Le gentilhomme, qui étoit très-capable d'une telle commission, s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit Monsieur de Nemours jusqu'à un village à une demie 10 lieue de Colomiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'étoit pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeoit que Monsieur de Nemours pouvoit passer. Il ne se trompa point dans 15 tout ce qu'il avoit pensé: sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et, quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément Monsieur de Nemours; il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendroit personne, et pour choisir le lieu par où il pourroit passer le plus aisément. Les 20 palissades étoient fort hautes, et il y en avoit encore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il étoit assez difficile de se faire passage.
Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins. Sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où 25 étoit Madame de Clèves: il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étoient ouvertes; et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres qui servoient de porte, pour 30 voir ce que faisoit Madame de Clèves. Il vit qu'elle étoit seule; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisoit chaud, et elle n'avoit rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses [Page 104] cheveux confusément rattachés. Elle étoit sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avoit plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étoit des mêmes couleurs qu'il avoit portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisoit 5 des noeuds à une canne des Indes fort extraordinaire qu'il avoit portée quelque temps, et qu'il avoit donnée à sa soeur, à qui Madame de Clèves l'avoit prise sans faire semblant de la reconnoître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur 10 que répandoient sur son visage les sentiments qu'elle avoit dans le coeur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table vis-à-vis du tableau du siége de Metz, où étoit le portrait de Monsieur de Nemours; elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie 15 que la passion seule peut donner.
On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adoroit; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyoit, et la voir toute occupée de choses 20 qui avoient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachoit, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.
Ce prince étoit aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeuroit immobile à regarder Madame de Clèves, sans 25 songer que les moments lui étoient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devoit attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le pourroit faire avec plus de sûreté, parce qu'elle seroit plus éloignée de ses femmes; mais, voyant qu'elle demeuroit dans le cabinet, il 30 prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avoit tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère!
[Page 105] Il trouva qu'il y avoit eu de la folie, non pas à venir voir Madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce qu'il n'avoit point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre, au milieu de la nuit, une personne à qui il n'avoit 5 encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devoit pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle auroit une juste colère du péril où il l'exposoit par les accidents qui pouvoient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner 10 sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnoit tout ce qu'il avoit vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu'une écharpe qu'il avoit s'embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves 15 tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnoit assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnoître; et, sans balancer ni se retourner du côté où il étoit, elle entra dans le lieu où étoient ses femmes. 20
Elle y entra avec tant de trouble, qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se trouvoit mal, et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à Monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'étoit trompée, et que 25 c'étoit un effet de son imagination d'avoir cru voir Monsieur de Nemours. Elle savoit qu'il étoit à Chambort; elle ne trouvoit nulle apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse: elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le jardin s'il y avoit quelqu'un. 30 Peut-être souhaitoit-elle autant qu'elle le craignoit d'y trouver Monsieur de Nemours; mais enfin la raison et la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva qu'il valoit mieux demeurer dans le doute où elle étoit, que [Page 106] de prendre le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir d'un lieu dont elle pensoit que ce prince étoit peut-être si proche, et il étoit quasi jour quand elle revint au château.
Monsieur de Nemours étoit demeuré dans le jardin tant 5 qu'il avoit vu de la lumière: il n'avoit pu perdre l'espérance de revoir Madame de Clèves, quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avoit reconnu, et qu'elle n'étoit sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermoit les portes, il jugea bien qu'il n'avoit plus rien à espérer. Il vint reprendre son chemin 10 tout proche du lieu où attendoit le gentilhomme de Monsieur de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village d'où il étoit parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à Colomiers, pour voir si Madame de Clèves auroit encore la 15 cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue.
Il attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le chemin de Colomiers. Le gentilhomme de Monsieur de Clèves, qui s'étoit déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il l'avoit suivi le soir 20 d'auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt que Madame de Clèves n'avoit pas voulu hasarder qu'il essayât encore de la voir: toutes les portes étoient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verroit point de lumières; mais ce fut 25 inutilement.
Madame de Clèves, s'étant doutée que Monsieur de Nemours pourroit revenir, étoit demeurée dans sa chambre; elle avoit appréhendé de n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avoit pas voulu se mettre au hasard de lui 30 parler d'une manière si peu conforme à la conduite qu'elle avoit eue jusqu'alors.
Quoique Monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put se résoudre à sortir sitôt d'un lieu où [Page 107] elle étoit si souvent. Il passa la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes objets qu'elle voyoit tous les jours. Le soleil étoit levé devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être découvert l'obligea à s'en aller. 5
Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir Madame de Clèves; et il alla chez Madame de Mercoeur, qui étoit alors dans cette maison qu'elle avoit proche de Colomiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée de son frère. Il inventa une cause de son voyage assez vraisemblable pour 10 la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez Madame de Clèves. Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et Monsieur de Nemours dit à sa soeur qu'il la quitteroit à Colomiers, pour s'en retourner en diligence 15 trouver le Roi. Il fit ce dessein de la quitter à Colomiers, dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à Madame de Clèves.
Comme ils arrivèrent, elle se promenoit dans une grande 20 allée qui borde le parterre. La vue de Monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avoit vu la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvoit dans ce qu'il 25 avoit entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses indifférentes, et néanmoins il trouva l'art d'y faire paroître tant d'esprit, tant de complaisance, et tant d'admiration pour Madame de Clèves, 30 qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle avoit eue d'abord.
Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la [Page 108] forêt; il en parla comme du plus agréable lieu du monde, et en fit même une description si particulière, que Madame de Mercoeur lui dit qu'il falloit qu'il y eût été plusieurs fois pour en connoître si bien toutes les beautés. "Je ne crois pourtant pas, reprit Madame de Clèves, que Monsieur de 5 Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis peu."
"Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit Monsieur de Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu." 10
Madame de Mercoeur, qui regardoit la beauté des jardins, n'avoit point d'attention à ce que disoit son frère. Madame de Clèves rougit, et, baissant les yeux sans regarder Monsieur de Nemours: "Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et, si vous y avez été, c'est sans que je 15 l'aie su."
"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, que j'y ai été sans vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de ma vie."