La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée
Chapter 7
Son Excellence dit que la décision de S. M. Britannique était terrible.
L'Angleterre allume la guerre entre deux nations soeurs qui ne désireraient au fond que de vivre en paix. Tous nos efforts ont été vains.
Ce que vous faites dépasse toute imagination; vous faites le coup de l'homme qui attaque par derrière un autre déjà aux prises avec deux agresseurs.
Je protestai vigoureusement contre ses arguments.
TEXTE AUTHENTIQUE
Je trouvai le chancelier dans une grande agitation. _Son Excellence commença une harangue qui dura vingt minutes_. Il me dit que la décision de S. M. Britannique était terrible. _Tout cela pour un mot_ neutralité, _un mot auquel en temps de guerre on n'a jamais fait attention, tout cela enfin pour un chiffon de papier._
L'Angleterre allume la .guerre entre deux nations soeurs qui ne désireraient au fond que de vivre en paix. Tous nos efforts ont été vains. _Toute ma politique s'écroule comme un château de cartes_. Ce que vous faites dépasse toute imagination; vous faites le coup de l'homme qui attaque par derrière un autre déjà aux prises avec deux agresseurs.
_Je laissai passer l'orage, mais je_ protestai vigoureusement contre _son langage. M. von Jagow m'a dit, lui répliquai-je, que, pour des raisons stratégiques qui sont pour vous une question de vie ou de mort, vous deviez violer la neutralité de la Belgique. Souffrez que je vous dise, qu'au point de vue de notre honneur, le respect de cette neutralité est aussi une question de vie ou de mort. Nous devons faire respecter le traité, sinon_ quelle confiance aurait-on encore dans la signature de l'Angleterre? Le chancelier réplique: A quel prix devrons-nous respecter ce traité? L'Angleterre y a-t-elle pensé? Je fis remarquer à Son Excellence que la crainte d'événements même fâcheux n'est jamais une excuse pour rompre un traité. Mais Son Excellence devint si exaltée que je m'aperçus qu'il était inutile de continuer l'entretien et que nos paroles étaient de l'huile jetée sur le feu._
Le reste du récit de l'entrevue est à l'avenant, mais--et ici nous tombons dans le ridicule--l'histoire du chiffon de papier par Sir Goschen est omise, le misérable essai de réfutation de M. von Bethmann-Hollweg est reproduit _in extenso_, page 465 du second volume.
Et voilà comment depuis treize mois se prépare au delà du Rhin l'histoire «définitive» de la guerre. La falsification s'y organise militairement... comme tout le reste. Un document mérite-t-il plus d'égards qu'un traité?
VERAX. (_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 2, col. 1.)
Comment les journaux «belges» acceptent-ils leur muselière? Un article de _La Belgique_ (journal censuré de Bruxelles), reproduit et commenté par _L'Echo belge_ de La Haye, nous renseignera:
Le nommé Ray Nyst, journaliste de métier, publie dans un quotidien imprimé au pays occupé quelques aperçus sur la _censure_. Il sera utile de ne pas les oublier à l'heure de la victoire. Nous ne prendrons pas la peine de discuter l'opinion de M. Ray Nyst, évidemment, mais il est bon que nos lecteurs en prennent connaissance:
«La censure! ah! voilà une grosse affaire! De loin, quel épouvantail! De près, ce n'est rien. N'avez-vous jamais eu en main de ces libelles, publiés sous le manteau, patriotards et crapuleux (_sic_)? De ces écrits propageant des appels provocateurs malsains (est-ce à _La Libre Belgique_ que s'adresse M, Ray Nyst?) en opposition avec tout sentiment de droiture et qui sont la négation même de l'évolution du droit et des conférences de La Haye? Voilà quels papiers auraient à craindre la censure!
«En présence d'un honnête imprimé qui ose se montrer, la censure allemande suit les règles de toutes les censures, nationale ou étrangère. Le gouvernement volontaire ou imposé est toujours juge de l'opportunité de laisser connaître ou non telle ou telle nouvelle d'ordre politique ou militaire. Le droit international et les conférences sont d'accord là-dessus.
Et le bon sens de même! La censure ne fait pas les journaux ni les fascicules scientifiques; la censure n'impose rien; elle biffe, supprime; elle ne modifie pas, ne corrige pas, n'ajoute rien. La censure constitue un rouage de l'ordre public auquel l'occupant est tenu de veiller, conformément aux conférences de La Haye.»
Et plus loin:
«Cette question de la censure porte, en réalité, plus loin que la lettre qui la soulève. Mon désir n'est pas de faire l'apologie de la censure. J'ai voulu montrer qu'une presse et des rédacteurs qui ont du jugement, de l'équité, de l'éducation et le maniement de la langue, conservent une indépendance suffisante sous le régime de la censure.»
«Donnez-moi une ligne de n'importe quel article, disait Machin, et je me fais fort de faire condamner son auteur!»
Voici plus de trente lignes de Ray Nyst. Elles sont suffisantes pour juger de la neutralité de celui-ci. Et juger, c'est condamner! (_L'Écho belge_, 16 octobre 1915.)
Le même M. Ray Nyst a publié dans _La Belgique_ (de Bruxelles), en septembre 1915, une série d'articles engageant les ouvriers belges à se mettre au service de l'armée allemande. On a peine à croire qu'un Belge écrive _proprio motu_ de pareilles énormités; aussi faisons-nous à M. Ray Nyst la générosité de supposer qu'il s'est laissé forcer la main.
Nos ennemis ne se font d'ailleurs pas scrupule d'exiger l'insertion d'articles dans les journaux de tolérance. On ne peut pas douter, par exemple, que le dithyrambe à l'adresse du gouverneur militaire de Namur n'ait été imposé à _L'Ami de l'Ordre_, une feuille de Namur qui se vend aussi à Bruxelles.
A quoi servent en Belgique les journaux embochés.
LES HOMMAGES DE «L'AMI DE L'ORDRE» A SON EXCELLENCE VON HIRSCHBERG...
_L'Ami de l'Ordre_ qui continue à paraître à Namur sous le contrôle de l'autorité allemande a publié il y a quelques jours l'entrefilet suivant:
«S. Exc. le baron von Hirschberg, gouverneur militaire de la position fortifiée et de la province de Namur, entre aujourd'hui dans sa soixante et unième année.
«Notre situation réciproque ne nous permet pas de formuler à l'adresse du représentant de l'autorité occupante les félicitations et les voeux de circonstance, mais nous ne croyons manquer à aucun de nos devoirs, à aucune de nos convictions, en reconnaissant qu'il a apporté, dans l'exercice des hautes fonctions qu'il remplit ici depuis plus d'un an, de la bonne volonté, du tact, de la délicatesse. Sous son gouvernement, rares ont été dans notre région les incidents sensationnels qui ont ému d'autres provinces.
«Nous souhaitons que finisse au plus tôt la situation actuelle, mais, tant qu'elle dure, nous espérons que M. le baron von Hirschberg continuera toujours dans l'avenir un régime de justice et de tolérance à notre ville et notre province qui ont tant souffert de l'horrible guerre mondiale.»
Il faut lire et relire ce morceau pour en savourer l'indicible platitude. Que de mots charmants, que d'euphémismes délicieux! Son Excellence, notre situation réciproque, hautes fonctions, bonne volonté, tact, délicatesse, incidents sensationnels, régime de justice et de tolérance, tout est vraiment touchant dans ce chef-d'oeuvre où le nom de l'Allemagne n'est même pas prononcé.
On se demande si on rêve quand on songe que le journal qui tresse ces couronnes au représentant du Kaiser paraît à Namur, à quelques pas des ruines amoncelées par les Boches, à quelques kilomètres de Dinant, d'Andenne, de Tamines, trois villes qui, à elles seules, ont vu massacrer plus d'un millier de civils inoffensifs, quand on se souvient que cette feuille doit sa fortune passée à un clergé dont une trentaine de membres ont été fusillés et plus de deux cents maltraités, au témoignage de leur évêque.
Voilà ce qu'imprime _L'Ami de l'Ordre_ imposé comme moniteur officiel à toutes les communes des provinces si horriblement ravagées de Namur et du Luxembourg.
Reproduits dans la presse allemande, des articles comme celui-là serviront d'argument contre les malheureux du pays de Namur et contre tous les Belges. Car nous n'avons pas appris que Namur ait échappé à la nouvelle contribution mensuelle de 40 millions dont la Belgique a été frappée et nous avons d'autre part reproduit l'autre jour trois longues colonnes de condamnations infligées pour les motifs les plus futiles ou les plus patriotiques à une foule d'habitants du pays de Namur.
Tout cela n'empêche pas les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_ de proclamer que le régime sous lequel vit la province de Namur est un régime de justice et de tolérance...
Les rares journaux belges qui ont reparu sous la censure allemande ont prétendu se justifier en déclarant qu'ils étaient nécessaires pour réconforter la population et qu'ils n'écriraient jamais une ligne qui pût faire tort à la cause belge.
On voit par l'exemple de _L'Ami de l'Ordre_--et il y en aurait bien d'autres à citer--comment les feuilles KK se conforment à ce programme. Si elles louent tant l'autorité allemande, c'est qu'elles ont besoin de sa protection contre l'indignation populaire. Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elles souhaitent tant que cela «que finisse au plus tôt la situation actuelle»...
(_Le XXe Siècle_, 30 janvier 1916.)
Malgré la sévérité de la censure, des farceurs parviennent à introduire dans les journaux «belges» des articles dont les Allemands n'aperçoivent pas la signification. Voici un acrostiche qui fut glissé subrepticement dans _L'Ami de l'Ordre_:
La Guerre.
Ma soeur, vous souvient-il qu'aux jours de notre enfance, En lisant les hauts faits de l'histoire de France, Remplis d'admiration pour nos frères gaulois, Des généraux fameux nous vantions les exploits? En nos âmes d'enfants, les seuls noms des victoires Prenaient un sens mystique, évocateur de gloires; On ne rêvait qu'assauts et combats: à nos yeux Un général vainqueur était l'égal des dieux. Rien ne semblait ternir l'éclat de ces conquêtes; Les batailles prenaient des allures de fêtes, Et nous ne songions pas qu'aux hourras triomphants Se mêlaient les sanglots des mères, des enfants. Ah! nous la connaissons, hélas, l'horrible guerre, Le fléau qui punit les crimes de la terre, Le mot qui fait trembler les mères à genoux Et qui sème le deuil et la mort parmi nous. Mais où sont les lauriers que réserve l'Histoire A celui qui demain forcera la victoire? Nul ne les cueillera: les lauriers sont flétris; Seul un cyprès s'élève aux tombes de nos fils.
(_L'Ami de l'Ordre_, 29 novembre 1914.)
Les suites furent grotesques. Lisez l'avis affiché sur les ordres du doux baron von Hirschberg:
Avis au public.
_L'Ami de l'Ordre_, le seul journal qui ait reçu l'autorisation de paraître à Namur, a osé publier dans son édition du 29 novembre, à la première page et précisément à l'endroit réservé pour les communications de l'autorité allemande, un poème injurieux et outrageant pour la nation allemande.
J'exprime mon indignation, et en présence de sentiments aussi vilains que lâches, j'ordonne:
1° La publication du journal _L'Ami de l'Ordre_ est suspendue;
2° Le numéro visé doit être détruit; quiconque sera trouvé en possession d'un exemplaire sera poursuivi;
3° Le directeur et le rédacteur sont arrêtés;
4° Des poursuites judiciaires sont introduites; les coupables subiront les peines les plus sévères, conformément aux lois martiales;
5° Il est défendu, jusqu'à une date ultérieure, de répandre et de vendre des journaux non allemands, et ceci dans toute la place fortifiée de Namur;
6° Je fais l'obligation à toute la population de Namur de me dénoncer les coupables et de porter à ma connaissance tout soupçon sérieux, qui pourrait amener l'arrestation des coupables, mettant toute une population en danger.
Baron VON HIRSCHBERG, _Lieutenant général et Gouverneur de la position fortifiée de Namur_.
(Affiché à Namur le 3 décembre 1914.)
Mais, dès le 8 décembre, _L'Ami de l'Ordre_ reçut l'autorisation de reparaître; les Allemands avaient trop grand besoin de cette feuille qui leur sert à répandre de fausses nouvelles dans le public namurois. Quand nous disons que les Allemands lui permirent de reparaître, nous faisons sans doute erreur: il faudrait dire qu'ils le forcèrent à reparaître, car c'est en effet sous la contrainte que les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_ publient leur feuille. Eux-mêmes l'ont avoué ouvertement dans les numéros du 7 octobre 1914 et du 6 novembre 1914 [21]. Quoi qu'il en soit, dans le numéro qui suivit la suspension, _L'Ami de l'Ordre_ s'humilia avec toute la componction désirable.
[Note 21: Voir _Comment les Belges résistent..._, p. 313.]
Que le lecteur ne s'étonne pas de ce que les Allemands obligent les journaux à paraître. Voici, dit _La Métropole_, citée par _La Belgique_ (de Rotterdam), ce qui s'est passé à Ostende:
Le 25 mai, MM. Elleboudt et Verbeeck, directeurs respectivement des journaux _Le Littoral_ (catholique) et _L'Écho d'Ostende_ (libéral), qui avaient été invités à faire reparaître leur journal sous la censure allemande, mais avaient énergiquement refusé, furent condamnés pour insubordination à l'autorité allemande, M. Elleboudt à trois mois et M. Verbeeck à deux mois de prison. (_La Belgique_ [de Rotterdam], 27 juin 1916, p. 2, col. 3.)
Rien ne montre mieux la servitude où croupissent ces journaux que leurs attaques contre ceux qui se permettent de ne pas être de leur avis. Qu'il nous suffise de citer un article paru dans _Le Bruxellois (journal quotidien indépendant_, dit le sous-titre):
Nos patriotards.
Certain patriotard pointu répand certaines calomnies dans l'arrondissement de Dinant, contre _Le Bruxellois_ et contre son correspondant. Ce tartufe base ses critiques simplement sur ceci: Les journaux paraissant actuellement en Belgique, sont tous vendus à l'ennemi (_sic_)... et je suis correspondant de ces feuilles «mensongères»... (_resic_).
Ce «patriote» si éclairé est-il certain de ne rien avoir sur la conscience? D'ailleurs il est seul «à penser» de cette façon; car toute la population dinantaise, depuis le début de l'occupation, est convaincue que les quelques journaux qui n'ont pas cessé de paraître, et ceux qui ont vu le jour depuis, ont rendu de grands et réels services au peuple belge, en facilitant les relations entre la population de province et les autorités, en ranimant la vie commerciale, et surtout en coupant les ailes à ces canards ridicules qui se répandaient chez nous.
Ce dresseur trop intéressé de listes noires tombe sous l'application immédiate d'un arrêté récent et mérite d'être puni. Il fera bien de ne plus l'oublier, sinon c'est nous qui le lui rappellerons. (_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.)
L'arrêté dont il menace son contradicteur est ainsi conçu:
Arrêté concernant la répression des abus commis au préjudice des personnes germanophiles.
ART. 1.--Quiconque tente de nuire à d'autres personnes en ce qui concerne leur situation pécuniaire ou leurs ressources économiques (par exemple leur gagne-pain), en les inscrivant sur des listes noires, en les menaçant de certains préjudices ou en recourant à d'autres moyens du même genre, parce que ces personnes sont de nationalité allemande, entretiennent des relations avec les Allemands ou font preuve de sentiments germanophiles, est passible d'une peine d'emprisonnement de deux ans au plus ou d'une amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks. Les deux peines pourront être réunies.
Est passible de la même peine tout qui offense ou maltraite une autre personne pour une des raisons susmentionnées et tout qui, en menaçant de certains préjudices ou en recourant à d'autres procédés analogues, tente d'empêcher une autre personne de faire montre de sentiments germanophiles.
Si un des actes répréhensibles prévus aux premier et deuxième alinéas est commis en commun par plusieurs personnes qui se sont entendues à cette fin, chaque membre d'un tel groupement sera considéré comme contrevenant. Dans ce cas, le maximum de la peine pourra être porté à cinq ans d'emprisonnement.
ART. 2.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux militaires.
Bruxelles, le 4 septembre 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique,_ Baron VON BISSING, _Général-Colonel._
Citons encore deux faits qui mettent en évidence l'abjection des journaux domestiqués. A la mort du tant regretté Émile Waxweiler, les feuilles censurées relatèrent sa vie et ses occupations comme directeur de l'Institut de Sociologie et comme professeur à l'Université de Bruxelles; elles parlèrent de ses ouvrages et de ses cours d'Extension; mais de tout ce qu'il accomplit pendant la guerre, pas un mot; ses deux livres, _La Belgique neutre et loyale_ et _Le Procès de la Neutralité belge_, ne sont pas même mentionnés: silence d'autant plus significatif que ces ouvrages sont parfaitement connus en Belgique; le premier y a même été réimprimé (voir p. 8).
Enfin, dernier degré de l'avilissement, _Le Bruxellois_ publie journellement le nom et l'adresse des jeunes gens qui sont soupçonnés d'avoir passé la frontière pour aller s'enrôler dans l'armée belge.
* * *
A côté des feuilles qui se disent libres de toute attache avec l'ennemi,--et qui sont par conséquent les plus dangereuses,--il en est qui sont directement inspirées ou rédigées par des créatures de l'Allemagne. Citons parmi les quotidiens qui se vendent à Bruxelles: _L'Information, De Gazet van Brussel, Het Vlaamsche Nieuws_ (d'Anvers), _De Vlaamsche Post_ (de Gand). _La Libre Belgique_ (nos 45 et 46) a donné quelques indications au sujet de ce dernier journal (plus communément appelé _De Vlaamsche Pest_) [22].
[Note 22: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 318.]
_De Vlaamsche Post_ a succombé au printemps de 1916. Auto-intoxication probablement.
Voici un détail intéressant relatif aux journaux allemands d'expression belge. Par jugement rendu le 25 juin 1915, le tribunal de première instance de Bruxelles a déclaré qu' «il n'existe plus actuellement, en Belgique, de journaux belges, les feuilles paraissant depuis l'occupation étrangère sous la censure allemande ne pouvant prétendre à ce titre». Le jugement a paru au complet dans le n° 35 de _La Libre Belgique_ mais celle-ci l'avait déjà commenté dans son n° 34:
Il n'y a plus de journaux belges en Belgique.
Le tribunal de première instance de Bruxelles, répondant à un plaideur qui demandait l'insertion d'un jugement dans des journaux «belges», vient de proclamer: «Il n'y a plus en Belgique de journaux «belges», depuis l'occupation allemande, _les feuilles qui paraissent quotidiennement dans le pays ne méritant pas ce titre [23]_.»
[Note 23: Cet article, qui nous parvient en dernière heure, est forcément incomplet. Ce jugement, important à plus d'un point de vue, a été précédé d' «attendus» remarquables. _La Libre Belgique_, qui ose revendiquer le titre de journal; «belge», est disposée à faire exception dans ce cas à la règle qu'elle s'est imposée de ne pas accepter d'annonces, et d'insérer le prononcé du jugement _in extenso_ à titre de «réparation judiciaire». (Pour conditions, s'adresser dans nos bureaux, aux heures habituelles.) Si, contre toute attente, notre journal n'avait pas l'honneur de cette insertion, nous nous verrions obligés de mettre sous les yeux de nos lecteurs le prononcé tel que notre sténographe l'a pris à l'audience.]
Justement pensé et exprimé en termes excellents. Mais que vont dire ces bons journaux qui ont accepté la censure de l'autorité allemande, dont ils sont devenus les instruments serviles? Gageons qu'ils ne vont pas cesser pour cela d'inonder le pays de leurs intéressants numéros. Ne faut-il pas encaisser de beaux billets de mille? Quant à servir la cause patriotique, c'est bien le cadet des soucis des rédacteurs de ces tristes papiers. Le pis est qu'ils font un mal énorme, car ils trompent le pays sur la réalité des événements. Les communiqués allemands, autrichiens et turcs s'y étalent avec la complaisance que l'on sait, tandis que les communiqués des Alliés sont falsifiés, tronqués de façon à en élaguer le plus possible les éléments favorables. Que dire des articles tendancieux, des nouvelles habilement présentées, de ces lignes perfides par lesquelles, délibérément et sans souci du mal qu'ils causent, ces consciencieux journalistes s'évertuent à semer l'erreur et le découragement?
Belle besogne, en vérité! Ces gens-là jouent un rôle méprisable, indigne, leurs productions devraient être conspuées, mises à l'index par tous; ils ne perdront, en tout cas, rien pour attendre et nous leur promettons, au jour de la libération prochaine, un magistral coup de balai.
(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 3, col. 2.)
L'Allemagne aurait-elle honte de laisser voir à l'étranger ce qu'elle a fait des journaux domestiqués? Toujours est-il que leur exportation est défendue à partir de novembre 1915:
Arrêté.
Par ordre du Gouvernement général allemand, les restrictions suivantes entreront immédiatement en vigueur pour ce qui concerne l'expédition par la poste de journaux, de revues, de livres et de musique.
L'expédition par la poste des journaux n'est autorisée dans les limites du Gouvernement général et à destination des pays neutres admis jusqu'ici au service postal avec la Belgique: le Danemark, le Luxembourg, la Hollande, la Suisse, la Suède et la Norvège, que:
a) Si l'envoi est fait par l'éditeur ou l'imprimeur du journal ou de la revue en question; b) si les envois sont adressés aux autorités allemandes, à des fonctionnaires ou à des militaires allemands ou s'ils sont expédiés par ceux-ci.
Aucun autre envoi de journaux ou de revues ne pourra se faire par la poste dans les limites du Gouvernement général.
Est exclu également du service postal tout échange de musique et de livres avec les pays neutres susmentionnés.
Pour les correspondances avec l'Allemagne et les pays alliés à l'Allemagne--l'Autriche-Hongrie, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie--il n'est apporté aucun changement. On pourra, par conséquent, continuer à envoyer dans ces pays, par la poste, des journaux, des revues, des imprimés et de la musique, sans aucune restriction. De même, les journaux que l'on se fait envoyer par abonnement postal ne sont nullement compris dans les restrictions susmentionnées, aussi bien pour le service a l'intérieur de la Belgique que pour la correspondance de la Belgique avec les autres pays.
Ce qui est remarquable, c'est que l'Allemagne a honte de montrer qu'elle a honte. Cet arrêté, en effet, n'interdit pas franchement l'expédition de journaux: «l'envoi doit être fait par l'éditeur ou l'imprimeur». Seulement, comme on ne peut pas s'abonner à ces feuilles,--aucune condition d'abonnement n'y est indiquée,--vous voyez que cela correspond à une défense absolue.
Disons encore que, depuis mars 1916, on peut se procurer librement à Bruxelles un journal soi-disant belge et indépendant, _La Belgique indépendante_, publié à Genève. Sa vente est autorisée en Belgique par les Allemands, et les journaux d'outre-Rhin lui font de fréquents emprunts: ce double châtiment est plus que suffisant; ne l'accablons pas davantage. _La Belgique indépendante_ a cessé de paraître en mai 1916.
Plusieurs journaux allemands d'expression belge servent à la propagande allemande à l'étranger. Ainsi, _De Gazet van Brussel_ est régulièrement introduit en Hollande par les soins de l'autorité occupante. Quant au _Bruxellois_ qui est envoyé gratuitement en Suisse, il y soulève le dégoût général (_L'Impartial de Délémont_, 1er juin 1916, cité par _L'Écho belge_, 15 juillet 1916).
4. Les journaux hollandais tolérés en Belgique.