La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée
Chapter 20
--Et l'Internationale, que devient-elle dans tout cela?
--L'Internationale sera reconstituée!
--Mais _sans le prolétariat de Belgique,_ interrompt avec colère l'un des nôtres.
--Nous sommes d'accord avec les socialistes danois, suédois, norvégiens, hollandais et anglais...
--Et sans doute aussi avec les Italiens?
Notre interlocuteur répondit ces mots qui nous paraissent refléter la pensée profonde de l'Allemagne dirigeante:
--Oh! les Italiens, ils sont de cette orgueilleuse race latine qui ne sait pas se résoudre à ne plus commander au monde!
(_L'Humanité_.)
Auguste DEWINNE.
Au début de l'occupation, nos oppresseurs avaient obligé les Belges à creuser des tranchées. Mais quand ils prétendirent faire travailler pour eux nos ouvriers industriels, ils se heurtèrent à une forte organisation syndicaliste qui permit aux travailleurs de se concerter et de décider qu'ils déposeraient leurs outils.
Grâce aux fonds de chômage, la misère restait supportable. De même les mécaniciens des chemins de fer de l'État, qui refusent leurs services à l'armée allemande, continuaient à toucher une partie de leur salaire. Les Allemands sévirent alors contre ceux qui servaient d'intermédiaires entre l'État et les ouvriers.
Le premier article de _La Libre Belgique_ sur ce sujet était consacré aux ouvriers de Luttre. Cet exposé a été repris depuis par la presse des deux mondes. On sait que, malgré tous les sévices, les ouvriers de Luttre refusèrent de réparer des machines pour les Allemands, et qu'ils furent finalement envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne. Là, à force de mauvais traitements, l'autorité finit par les réduire à merci. _La Soupe_ (n° 439) a raconté les tortures subies par nos compatriotes. Ces récits ont été publiés aussi par les 18e et 19e rapports de la Commission d'Enquête belge[48].
[Note 48: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 309.]
Viennent ensuite les mesures prises dans le sud de la Flandre belge et dans la Flandre française.
Une affiche placardée à Menin est particulièrement instructive, quant à la punition qui sera appliquée:
A Menin.
Ci-dessous nous donnons le texte de l'affiche placardée à Menin et à laquelle fait allusion notre collaborateur Helbé dans son article «Guerre aux Huns modernes»:
ORDRE
_A partir d'aujourd'hui la ville ne peut plus accorder de secours-- quel qu'il soit, même pour les familles, femmes et enfants qu'aux seuls ouvriers qui travaillent régulièrement à des travaux militaires et autres ouvrages imposés.
Tous les autres ouvriers et leurs familles ne pourront plus désormais être secourus en aucune façon._
(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 2, col. 1.)
* * * * *
Un autre article du même numéro de _La Libre Belgique_ est aussi à signaler:
Avis important.
Nous tenons de source absolument certaine que plusieurs Allemands parcourent le pays, achetant et commandant des sacs aux paysans, aux ouvriers et aux ouvrières. Ces sacs ne sont nullement destinés au commerce, mais à un usage militaire: remplis de sable, ils serviront soit à construire des abris, à faire des barrages dans les canaux ou même à combler ceux-ci à certains endroits. Attention donc! Il ne faut pas que les Belges involontairement servent l'armée allemande et lui fournissent des armes défensives ou autres. Nous prions donc nos lecteurs de bien vouloir faire répandre partout cet avis.
Nous savons qu'il suffira que les ouvriers belges soient avertis pour qu'ils fassent leur devoir en refusant le gain qui leur est offert. Leurs héroïques compagnons de Luttre et de Malines et d'ailleurs leur ont donné un exemple magnifique et qui sera suivi.
La Convention votée à La Haye en 1907 à l'unanimité du monde civilisé interdit aux armées belligérantes et occupantes de forcer les civils à travailler pour les troupes ennemies, sauf pour les besoins de l'alimentation. Cet article est clair et ne prête à aucune équivoque, comme le prétendent les autorités allemandes pour les besoins de la cause.
(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 4, col. 1.)
A Halluin, le commandant de place dit cyniquement son intention de ne pas permettre aux habitants de protester lorsque les Allemands enfreignent l'article 52 de la Convention de La Haye. A Roubaix, la Kommandantur se propose d'emprisonner les ouvriers récalcitrants et de déporter les notables [49]. A Gand, précisant une ordonnance antérieure [50], le commandant de l'étape rappelle que les Belges n'ont le droit d'invoquer ni les lois belges ni les conventions internationales:
[Note 49: _Comment les Belges résistent_..., p. 225.] [Note 50: _Ibid_., p. 139.]
Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des travaux dans lesquels l'Administration militaire allemande a de l'intérêt.
Dans les derniers temps les ouvriers de différentes villes du rayon de l'étape ont refusé, sans motif, de se conformer aux ordres des commandants militaires allemands prescrivant l'exécution de travaux urgents. Les récalcitrants ont par là occasionné de graves préjudices aux communes en question ainsi qu'à leurs concitoyens.
Pour éviter pareils incidents, et en vue de lancer un avertissement général, j'ordonne ce qui suit:
1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail conforme à sa profession, et dans l'exécution duquel l'Administration militaire allemande a de l'intérêt, travail ordonné par un des commandants militaires allemands, sera--s'il est personnellement à même de faire cette besogne--passible d'une peine d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.
Aussi peut-il être déporté en Allemagne.
Le fait que l'on invoque des lois belges soi-disant contraires ou même des conventions internationales ne peut, en aucun cas, justifier le refus de travailler. Au sujet de l'admissibilité du travail exigé, le commandant a seul droit de prendre une décision.
2.--Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus quiconque, par contrainte, menaces, persuasions ou autres moyens, tente de décider une autre personne au refus désigné au paragraphe 1 sous menaces de peines.
3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le punissable refus de travailler, sera passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks; en outre, il pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
Si des communes ou associations se sont rendues coupables d'une telle transgression, les chefs en seront punis en conséquence.
4.--Indépendamment des pénalités, dont menacent les paragraphes 1-3 ci-devant, les autorités allemandes pourront, au cas de besoin, imposer aux communes, où, sans motif, l'exécution d'un travail a été refusée, une contribution ainsi que d'autres mesures coercitives de police.
5.--Le présent arrêté entre immédiatement en vigueur. Gand, le 12 octobre 1915.
_Der Etappeninspekteur_, VON UNGER, Generalleutnant.
(_L'Écho belge_, 26 octobre 1915, p. 1, col. 4.)
Dans le n° 42, _La Libre Belgique_ raconte le conflit survenu entre l'autorité allemande et le maire de Lille (_Un bel exemple de patriotisme_), et il donne aux Bruxellois des conseils de sagesse et de modération, mais en même temps de fermeté.
Aux patrons et aux ouvriers.
Les Allemands commencent à user à Bruxelles des procédés odieux et illégaux qu'ils ont employés à Menin, Luttre, Roubaix, Lille, etc., afin de forcer la population à travailler pour le compte du Gouvernement et de l'armée ennemis.
La Convention de La Haye défend expressément à l'occupant de contraindre les habitants d'un pays de travailler pour l'ennemi. Elle lui ordonne également de respecter les lois en vigueur avant l'occupation. Or, en Belgique, nous vivons sous le régime de la liberté et nous prétendons avoir le droit de garder la liberté entière; celle de travailler comme celle de nous croiser les bras, lorsque nous jugeons le travail incompatible avec notre devoir; celle d'ouvrir comme de fermer nos usines; celle de donner aux ouvriers le salaire accepté par eux pour travailler, comme celle de les payer pour ne rien faire.
Nous adjurons nos concitoyens de suivre l'admirable exemple de ceux qui les ont devancés dans la lutte contre l'oppression. A Bruxelles ils ont pour eux le nombre, et le nombre est une force devant laquelle même le gouvernement actuel a dû plier. _Pas de révolte, pas d'émeute, la force d'inertie_, comme à Malines et comme le 21 juillet. On fera des exemples de répression, peut-être, et nos oppresseurs ne se tiendront pas si vite pour battus. Comme à Malines, ils finiront cependant par céder...tout en se disant satisfaits et en proclamant par affiches que c'est _nous_ qui avons cédé. Comme à Malines aussi, sans doute, ils diront qu'ils ne demandent rien pour l'armée mais ont en vue uniquement le rétablissement de la vie économique. Ne nous fions ni à leurs promesses ni à leurs affirmations.
Honte aux mauvais patriotes qui céderaient devant la menace. L'ennemi demande des bras; qu'il retire de ses armées les ouvriers dont il a besoin. _Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de l'outil, le fusil_. C'est à peu près comme s'il se battait lui-même contre ses frères.
Souvenons-nous aussi qu'il y a à Bruxelles des représentants des puissances neutres auxquels nous pouvons adresser nos protestations contre des procédés aussi scandaleux, aussi contraires au droit.
(_La Libre Belgique_, n° 42, août 1915, p. 1, col. 1.)
Dans les carrières de Lessines, les Allemands voulaient faire préparer par le personnel ouvrier des pierrailles pour le béton armé des tranchées:
Les ouvriers carriers.
Les dirigeants et le personnel des carrières de Lessines ont décidé de refuser tout travail pour le compte des Boches. Ainsi la solidarité ouvrière s'affirme dans toutes les classes d'industrie, étroitement unies contre l'oppresseur.
Bravo!
(_La Libre Belgique_, n° 48, octobre 1915, p.3, col. 1.)
Conclusion: le bourgmestre de Lessines condamné à quatre mois de prison, 1 maître de carrières à cinq années, 3 autres à un an, 6 contremaîtres à six mois, 160 ouvriers à six semaines (voir p. 192). N'importe! Les ouvriers persistèrent à refuser le travail, et finalement les Allemands eurent recours aux prisonniers russes.
Les arrêtés du 14 août et du 15 août 1915 (voir ci-dessous) résument les exigences de nos oppresseurs en ce qui concerne le travail: toute besogne commandée par les Allemands doit être exécutée; les chômeurs seront privés de secours. Il est bien vrai que le deuxième alinéa de l'article 1 parle du «droit des gens», mais les arrêtés de Halluin et de Gand (p. 187) nous donnent la mesure du respect qu'ont les Allemands pour la Convention de La Haye:
Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des travaux d'intérêt public.
ART. 1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail d'intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une autorité allemande, sera passible d'une peine d'emprisonnement de police ou d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.
Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis par le droit des gens.
ART. 2.--L'article 2 de l'arrêté du 19 novembre 1914 (_Bulletin officiel des Lois et Arrêtés_, n° 17, p. 57) est remplacé par la disposition suivante: «Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d'autres moyens, tente d'empêcher d'autres personnes d'entreprendre ou de continuer un travail d'intérêt public conforme à leur profession et ordonné par une autorité allemande, ou un travail pour compte d'une autorité allemande ou pour compte d'un entrepreneur agissant en vertu d'un mandat d'une autorité allemande.»
ART. 3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le refus de travailler punissable en vertu de l'article 1, sera passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10,000 mark»; en outre, il pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent le refus de travailler de la manière prévue à l'article 3, les chefs en seront rendus responsables conformément à cet article.
ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir des personnes désignées à l'article 1, ces sommes seront confisquées au profit de la Croix-Rouge de Belgique.
ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux ou autorités militaires allemands.
ART. 7.--Indépendamment des prescriptions précédentes, les autorités compétentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions.
ART. 8.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication. Bruxelles, le 14 août 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique_, Baron VON BISSING, _Général-Colonel_.
Arrêté concernant les chômeurs qui, par paresse, se soustraient au travail.
ART. 1.--Quiconque, sciemment ou par négligence, fait de fausses déclarations au sujet de sa situation personnelle lors d'une enquête destinée à établir son indigence, est passible d'une peine d'emprisonnement de six semaines au plus, à moins que les lois en vigueur ne prévoient l'application d'une peine plus forte; en outre, il pourra être condamné à une amende pouvant aller jusqu'à 1.250 francs.
ART. 2.--Quiconque est secouru par l'Assistance publique ou privée et, sans motif suffisant, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail qu'on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en refusant un tel travail, tombe à charge de l'Assistance publique ou privée, sera passible d'une peine d'emprisonnement de quatorze jours à six mois.
Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis par le droit des gens.
Le tribunal peut, en outre, ordonner l'application de la mesure prévue à l'article 14 de la loi du 27 novembre 1891 (_Moniteur belge_, p. 3531 et suivantes).
ART. 3.--Quiconque, sciemment, favorise par des secours ou d'autres moyens le refus de travailler punissable en vertu de l'article 2, est passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 12.500 francs; en outre, il pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent le refus de travailler de la manière prévue à l'article 8, les chefs en seront rendus responsables conformément à cet article.
ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir les personnes désignées à l'article 2, ces sommes seront confisquées au profit de la Croix-Rouge de Belgique.
ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les chambres correctionnelles des tribunaux belges de première instance.
ART. 7.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
Bruxelles, le 15 août 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique_, Baron VON BISSING, _Général-Colonel_.
Aussitôt les condamnations se mirent à pleuvoir. Voici une affiche placardée à Bruxelles:
Avis.
Le gouverneur militaire de la province du Hainaut a fait publier l'avis suivant:
Pour n'avoir pas repris le travail malgré les sommations du séquestre, les ouvriers suivants ont été condamnés, le 1er octobre, par le tribunal de campagne:
Louis Lenoir, à cinq ans de prison; Victor Lepot, à un an de prison; Émile Lenoir, à un an de prison; Jules Brassart, à un an de prison; Louis Van Langenhove, à un an de prison; Émile Notté, à un an de prison; Adelin Lepoivre, à quatre mois de prison; Six contremaîtres, à six mois de prison; Quatre-vingt-un ouvriers, à huit semaines de prison; J'ai confirmé ce jugement.
Mons, le 2 octobre 1915.
Je porte cet avis à la connaissance de toute la population du territoire placé sous mes ordres.
Bruxelles, le 12 octobre 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique,_ Baron VON BISSING, _Général-Colonel._
L'articulet que voici nous apprend ce qu'est un séquestre:
Une copie d'une lettre existe--qui en dira long--adressée par le major allemand d'Anvers à M. Henne, administrateur délégué de la Société «Sambre-Escaut» à Fontaine-l'Évêque. En voici la traduction: «Étant donné que vous avez refusé de travailler pour l'administration de l'armée allemande et, conformément à une ordonnance du gouvernement général en Belgique du 25 juin 1915, votre fabrique de fils barbelés à Hemixem est mise sous séquestre et remise en marche sous la direction de l'administration de la position fortifiée d'Anvers. La question du dédommagement sera réglée plus tard.»
Le refus de M. Henne était basé sur le principe que les fils barbelés, d'après les conventions de La Haye, sont considérés comme matériel de guerre.
(_L'Echo belge_, 21 février 1916, p. 1, col. 3.)
Le 25 août 1915, l'autorité allemande convoqua à Bruxelles de nombreux industriels pour discuter ensemble la «reprise des affaires». Voici un article du journal _Le Belge_ sur cette tentative:
Toujours la «reprise des affaires».
La grande réunion des industriels, convoquée par l'autorité allemande pour consacrer la reprise de l'activité et du travail en Belgique, a eu lieu le mardi 25 août. Cela a été un fiasco complet.
On s'était cependant mis en frais pour elle. Embusqués, industriels allemands, étaient là en groupe compact. Du grand quartier général de Mézières était tout exprès venu un général pour présider. Avec une franchise militaire, il a expliqué qu'en faisant marcher les ateliers et les mines, on supprimait les chômeurs, et avec les chômeurs, les causes de troubles, et avec les causes de troubles, la nécessité de maintenir de fortes garnisons pour les réprimer au besoin. On se doutait de la conclusion. L'Allemagne voudrait ne pas immobiliser dans nos régions industrielles des hommes dont elle a, au front, un besoin de plus en plus urgent. De là ses efforts pour enrayer le chômage, aux dépens des patrons et des ouvriers belges, qui seraient dupés par elle et plus ruinés encore, s'il est possible.
La malice était trop grosse pour réussir; on s'est séparé sans avoir abouti. On n'aboutira jamais.
Nous conseillons donc à tous ceux dont les démarches intéressées ou inconsidérées encouragent les Allemands à convoquer ces inutiles réunions à renoncer une bonne fois à leurs démarches. Nous parlons de certaines personnalités hollandaises trop remuantes, d'une part, et de certains hommes belges trop «impatients à se produire», de l'autre. Les premiers, depuis la fin de 1914, multiplient leurs efforts pour servir d'intermédiaires à un accord dont ils tireraient profit; les seconds, se persuadant qu'ils concourent à soulager les misères de leur pays, se laissent entraîner à des visites, à des entrevues compromettantes. En voilà assez!
A toutes les tentatives allemandes pour favoriser--jésuitiquement--la reprise du travail, mais en réalité pour fournir à l'Allemagne hommes, produits, matières et outils, il n'y a qu'une seule chose à opposer, la force d'inertie, et qu'un seul mot à répondre: Allez-vous-en!
(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 5.)
Plus récemment les chefs d'industrie ont de nouveau opposé un refus formel à la proposition de travailler pour les Allemands:
Il y a quelques mois déjà que nous aurions voulu faire connaître M. Hinnenthal à nos lecteurs, car il caractérise un des types les plus particuliers de la civilisation allemande, en même temps qu'il personnifie par ses fonctions cette race d'agents serviles dont la haute Kultur se sert depuis son installation chez nous pour ruiner systématiquement notre pays. M. Hinnenthal est un Boche élégant; il n'a ni la tête carrée, ni le col dans les épaules. A le voir en pékin, il a un certain cachet et il doit certainement passer pour un chic type... à Breslau, car c'est là qu'il exerce, en temps de paix, ses fonctions de directeur d'une grande usine sidérurgique.
M. Hinnenthal est un de ces embusqués de marque qui feront récompenser leur courage à... l'arrière, pour avoir si bien réussi à organiser le pillage des usines belges. C'est un valeureux soldat; il en porte l'uniforme avec fierté.
M. Hinnenthal n'était pas, comme beaucoup d'autres, un étranger pour les Belges; non, il entretenait, avec la plupart de nos industriels, des relations d'affaires qui étaient toutes empreintes de cordialité. En un mot, c'était un ami d'outre-Rhin.
Ayant cherché à renouer ses anciennes relations d'amitié en Belgique, il a instamment prié les industriels belges, principalement les constructeurs de locomotives, de travailler pour lui.
L'État-major allemand avait précisément usé quelque 600 locomotives (on ne va pas pour rien de «devant Ypres» à «devant Riga» et vice versa) et il aurait bien voulu faire le travail de réparation en Belgique, puisque toutes les usines allemandes ne s'occupent plus que de faire des obus. M. Hinnenthal promettait de gros salaires, chaque usine aurait sa commande et... ferait son beurre. Du reste, il donnait sa parole d'Allemand que ces locomotives, une fois réparées, ne transporteraient que des Belges et serviraient pour le service intérieur du pays.
Il va de soi que M. Hinnenthal a été éconduit partout. Partout il a reçu cette réponse: réparer des locomotives, même destinées au transport des voyageurs et des marchandises belges, c'est libérer un nombre correspondant de machines qui conduiront au front des soldats et des munitions. Puisque ces réparations sont nécessaires, que l'État-major allemand les fasse entreprendre en Allemagne, où les usines feront un peu moins de munitions.
M. Hinnenthal ne s'était pas attendu à celle-là!
O naïf Allemand, ô prétentieux Teuton! Vous avez donc cru qu'il y avait chez nous des âmes assez viles pour entreprendre pareil métier! A quelle aune nous mesurez-vous donc? Vous pouvez sans scrupules, vous autres, Monsieur le Hauptmann, vous livrer à toutes les turpitudes, lancer les lettres de cachet contre de paisibles commerçants, déporter des citoyens inoffensifs, condamner aux travaux forcés un maître de carrières qui n'a pas voulu faire du gravier de béton pour vos tranchées, imposer le régime de forteresse au bourgmestre de Bruxelles, faire fusiller des femmes, envoyer en prison jusqu'à des enfants. Vous pouvez aussi venir sans honte pratiquer chez nous le joli métier que vous faites. Malgré tout, vous ne nous effrayez pas, nous autres Belges. Vous pourrez renouveler contre nos industriels vos sentences arbitraires, les menacer des foudres allemandes, ils ne céderont pas: ce sera leur gloire et leur honneur. Vous pourrez à votre aise occuper les usines, envoyer l'outillage en Allemagne, congédier le personnel ou le faire prisonnier, vous payer de plantureux appointements et réduire à rien nos moyens de production. Vous ne récolterez, vous et vos maîtres, que le mépris des neutres et la haine de la nation belge...
_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que plusieurs usines belges sont placées sous séquestre et occupées militairement. M. Hinnenthal se venge!
(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 8 mars 1916, et d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 11 mars 1916.)
Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux, puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer au front.
Contrats de travail.