La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée

Chapter 10

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Votre Éminence m'objectera sans doute de nouveau que j'ai mal compris certains passages de sa lettre pastorale ou que je leur ai donné une interprétation qui n'était pas dans sa pensée. Toute discussion de ce genre devant fatalement rester stérile, je n'ai pas l'intention de la reprendre. Je suis, au contraire, fermement résolu à ne plus tolérer à l'avenir que Votre Éminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect dû à sa robe ecclésiastique, poursuive une propagande politique effrénée qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales.

Je préviens donc Votre Éminence qu'elle aura à s'abstenir désormais de toute activité politique.

Agréez l'expression de notre considération distinguée.

(s.) Baron VON BISSING, _Général-colonel_.

(_La Belgique_ [de Rotterdam], 28 mars 1916, p. 3, col. 3.)

Notre optimisme ne nous fait pourtant pas oublier combien l'heure est grave et triste: on montre un visage souriant, mais au dedans chacun est fort sérieux. Des visiteurs occasionnels ont pu se méprendre sur notre conduite et croire que la vie mondaine se poursuivait à Bruxelles. Erreur profonde: presque toutes les salles de spectacle sont fermées; les estaminets eux-mêmes sont presque déserts. La lettre d'un bourgmestre, reproduite par _La Libre Belgique_, donne les raisons de notre gravité intime:

Plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance!

Il existe à Bruxelles une catégorie de gens que la guerre n'atteint pas et qui sont trop indifférents ou trop égoïstes pour en souffrir. Ce sont ces gens-là qui constituent la clientèle la plus assidue des théâtres et des lieux de divertissement. Il en est d'autres aussi qui se persuadent à tort que la charité retirerait de l'organisation de fêtes ou de représentations théâtrales des profits plus abondants. Nous dédions aux premiers comme aux seconds cette lettre d'une si belle tenue et d'une si noble élévation de sentiments, adressée à la présidente d'une oeuvre destinée au soutien des enfants en bas âge pendant la guerre par le bourgmestre d'une grosse commune de province, qui est en même temps une des personnalités les plus estimées du monde politique:

«MADAME LA PRÉSIDENTE,

«Vous me demandez de vous délivrer l'autorisation écrite d'organiser une fête de bienfaisance qui consistera en un concert payant.

«Je vous ferai remarquer qu'il ne m'appartient pas de vous accorder cette autorisation; chacun est libre d'organiser, dans un local privé, tel divertissement qu'il lui plaît. Mais je ne vous cacherai pas que, si pareille autorisation m'était demandée pour une fête que je pourrais interdire, je n'hésiterais pas à la refuser.

«Et voici pourquoi:

«Si, au milieu de mes préoccupations et des tracas que me suscite ma charge, une chose m'a fait du bien, c'est de constater que notre population a compris la gravité et la tristesse de la situation.

«Le silence s'est fait dans la ville, ininterrompu depuis plus d'un an; plus de chants dans les rues, plus de réunions d'aucune sorte; les sociétés de musique se sont tues; plus d'exécutions, plus de répétitions.

«J'ai senti là l'instinctive et délicate attention de l'âme populaire envers ceux qui souffrent du départ d'un époux, d'un fils ou d'un frère.

«Ce deuil, il faut qu'il dure jusqu'à l'heure où, notre indépendance reconquise, la liberté nous sera rendue.

«Aussi, j'en sais beaucoup qui souffriraient, au fond d'eux-mêmes, de tout ce qui, à cette heure douloureuse, nous distrairait de nos angoisses patriotiques. Donc, plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance.

«Bien faire!», chacun en a la stricte obligation, à tous les instants, et notre bourgeoisie n'y a pas manqué quand, dans des circonstances récentes, elle a mis, en deux journées, 20.000 francs à la disposition des malheureux, sur un simple appel fait au devoir, sans perspective d'un divertissement musical.

«Elle renouvellerait, s'il le fallait, ce mouvement généreux. Mais le soutien de «la soupe aux petits» ne réclame plus un tel effort, et je pense qu'il ne serait pas difficile de réunir les quelques centaines de francs que demande la bonne marche de l'oeuvre.

«D'ailleurs, si vous aviez l'appréhension du contraire, je m'empresserais de vous rassurer en vous disant que j'apprécie assez l'utilité de l'institution pour me charger de vous trouver, tous les mois, les ressources nécessaires à son fonctionnement régulier.

«Mais, de grâce, chère Madame, pas de fête! Et puis, êtes-vous certaine qu'elle réussirait? N'y en a-t-il pas d'autres que moi qui auraient peur, en y assistant, d'entendre, dans les intervalles des morceaux, la voix lointaine du canon pour rappeler qu'il y en a, là-bas, qui ne sont pas à la fête.

«Veuillez agréer, etc.,»

(_La Libre Belgique_, d'après _L'Echo belge_, 21 mars 1916.)

Il convient de rappeler que dès les premiers jours de l'occupation un journal censuré, Le Belge (qui n'est pas Le Belge clandestin), refusa d'insérer les réclames de théâtres, cinémas et autres divertissements; mais ce journal, trop peu souple, fut bientôt supprimé.

4. L'esprit goguenard des Belges.

Il ne suffit pas qu'une nation reste ferme et confiante devant l'oppression étrangère. Il faut encore qu'elle conserve sa bonne humeur.

La contemplation journalière des casques à pointe et de la Parade-Marsch n'a pas fait perdre au Bruxellois son esprit frondeur, et la «zwanze» fleurit autant qu'en temps de paix. Les auteurs de _La Libre Belgique_ savent parfaitement que s'ils sont pris ils risquent fort d'être placés devant le peloton d'exécution, car l'Allemagne ne badine pas avec le crime de lèse-majesté; mais cette perspective ne les empêche pas d'envoyer les Polizisten faire visite à la statue d'André Vésale ou à un W.C. (p. 11). On ne se prive même pas du plaisir d'épingler un numéro de _La Libre Belgique_ au dos d'un soldat, qui se charge ainsi de faire de la propagande gratuite pour le journal traqué.

D'innombrables plaisanteries circulent en Belgique. Écrites à la machine sur un bout de papier, elles passent rapidement de main en main, laissant derrière elles un large sillage d'éclats de rire. Voici quelques-unes de ces anecdotes, à titre d'échantillons:

Un paysan venait chaque jour en ville avec sa charrette attelée d'un âne. Le vieux landsturm, tout-venant avec 80% de gros[27], qui était de faction à l'entrée de la ville, examine ses papiers et demande le nom de l'Ane.

[Note 27: C'est la formule classique des marchands de charbon à Bruxelles: leur tout-venant contient 80% de gros. On désigne ainsi le landsturm (Note de J.M.)]

--Mon âne! il n'a pas de nom!

--Il faudra lui en donner un. Chez nous, tous les ânes ont un nom. Je pourrais facilement vous en citer 93.

Quelques jours plus tard:

--Eh bien, dit le landsturm, avez-vous choisi un nom?

--C'est que... je n'en trouve pas de convenable.

--Appelez le donc Albert.

--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon Roi.

--Oh! là! là! En voilà des scrupules! Tenez! appelez-le Guillaume!

--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon âne.

* * * * *

Chez un paysan logent des soldats allemands. Ils ne tarissent pas en rodomontades sur la puissance de leur armée, sur son triomphe certain, sur les inépuisables réserves en hommes de l'Empire, sur l'excellence du pain K.K., etc. Un beau matin, ils annoncent l'arrivée de 100.000 nouveaux hommes sur le front de l'Yser. Le paysan se gratte la tête.

--Hein! qu'en dites-vous? 100.000 nouveaux!

Le paysan se gratte toujours la tête.

--Mais parlez donc, insistent les Teutons, dites ce que vous en pensez!

--J'en pense, dit enfin le Flamand, que c'est trop! Je ne sais vraiment plus où nous trouverons encore de la place pour en enterrer 100.000.

* * * * *

Tout au début de la guerre, ils avaient réquisitionné dans la campagne de Liège un homme pour les aider à enterrer leurs morts. La besogne ne manquait pas. Ils le forcèrent à les accompagner à Haelen, puis devant Anvers, enfin sur l'Yser. Il était de plus en plus surmené; bientôt, la déformation professionnelle aidant, il en était arrivé à ne plus faire grande différence entre les morts et les vivants, et il enterrait indistinctement toute la bocherie qu'il ramassait. Si quelque blessé hurlait trop fort:

«Je ne suis pas mort, moi!» notre Liégeois se contentait de lui lancer un «oui, oui, vous dites ça!» qui coupait court à toute discussion; et le Boche dégringolait au fond du trou. «R.I.P.»

Pourtant sa façon d'agir vint aux oreilles de l'état-major, et on le fit passer en conseil de guerre; non pas tant parce qu'on désapprouvait ses procédés (les blessés ne sont qu'un embarras pour une armée en campagne), mais pour se donner une contenance vis-à-vis des troupes.

--Est-il vrai, lui demanda-t-on d'un air sévère, que vous enfouissez aussi ceux qui vous déclarent qu'ils ne sont pas morts?

--Ah ouiche! répondit-il, si on les écoutait, ils ne seraient jamais morts.

Devant une telle fermeté de principe, il n'y avait qu'une chose à faire: on lui donna de l'avancement. C'est lui maintenant qui est préposé à l'incinération des Boches dans les hauts fourneaux de Seraing.

* * * * *

Un Bruxellois causant dans la rue avec un camarade prononce à haute voix le mot «canaille». Aussitôt un rhum-cognac[28] s'avance et emmène mon homme à la Kommandantur. Après avoir été gardé à la diète pendant un jour ou deux, dans le grenier, le voici mis sur la sellette.

[Note 28: Les policiers allemands étalent fièrement sur la poitrine une large plaque brillante en cuivre jaune, avec l'inscription _Polizei_. Dans les cafés, les bouteilles de liqueurs portent une plaque analogue, d'où le nom de rhum-cognac donné aux policiers. (Note de J. M.)]

--Vous avez parlé de canaille?

--Oui.

--De qui était-il question?

--...De personne en particulier.

--Si, si, vous faisiez allusion à un souverain.

--...Soit; je l'avoue; je parlais de l'empereur de Chine.

--Ta ta ta! Tout le monde sait que, lorsqu'on parle d'une canaille, c'est toujours de l'empereur d'Allemagne qu'il s'agit.

* * * * *

Un cabaretier voit s'attabler chez lui un piquet de landsturm. Un soldat, avisant une bascule, veut se peser. «Inutile, dit le cabaretier, vous pesez 92 kilos.» Vérification faite, c'est le poids. A un deuxième soldat qui désire savoir s'il a bien profité de son séjour en Belgique, le patron dit aussi son poids d'avance: «98 kilos.» Étonnement général: c'était tout à fait juste. Bref, tous les soldats se font dire leur poids avant de monter sur la bascule: 105 kilos, 89 kilos, 96 kilos, 110 kilos.

--Mais, lui dit-on, comment faites-vous pour deviner si exactement notre poids?

--Affaire d'habitude, dit le Belge: je suis marchand de cochons.

* * * * *

M. le baron von Bissing fils, professeur à l'Université de Munich, était à Bruxelles. Comme il craignait, en sa qualité d'officier allemand, de s'exposer aux bombes que les aviateurs alliés pourraient lancer sur le château de Trois-Fontaines, où habite son père, il était descendu dans un hôtel de la place du Luxembourg. Il travaillait du matin au soir à dresser la liste des pendules à expédier en Allemagne comme butin de guerre. Il n'avait donc pas le temps de visiter la ville. La veille de son départ, il désira pourtant faire un tour dans Bruxelles, et il s'adressa à l'hôtelier: «Ne pourriez-vous pas, lui dit-il, me faire accompagner par quelqu'un qui me ferait voir les curiosités... s'il y en a.» L'hôtelier, flatté malgré tout d'héberger un si haut personnage, s'offrit comme guide.

Les voici au coin de la rue Royale et du boulevard Botanique. M. le baron jette un coup d'oeil au paysage. «Oui, dit-il, c'est pas mal; si nous avions ça à Berlin, nous en ferions quelque chose de kolossal.»--Sur la Grand'Place, il lorgne d'un monocle rapide l'Hôtel de Ville, la Maison du Roi et les Maisons des Corporations; puis il consent à déclarer que «c'est gentil; mais qu'à Berlin ils auraient fait ça en plus kolossal».

L'hôtelier le mène vers le Palais de justice. M. von Bissing se promène devant la façade; il admire les canons et les remparts, en sacs de terre, élevés par l'armée allemande; il note soigneusement le nombre des sacs, leur couleur, les inscriptions qu'ils portent, leur volume et leur poids approximatif (car il prépare un important mémoire sur les fortifications de campagne construites dans les villes); il examine en connaisseur les débris des meubles que les soldats ont démolis dans les grandes salles du Palais; il en prend un instantané destiné au _Livre Blanc_ que le Gouvernement impérial va publier sur le respect des monuments par l'armée allemande; il fait aussi une photographie des guérites aux élégantes rayures obliques et des militaires qui se tiennent devant (pour son intéressant mémoire sur le sentiment esthétique chez les Allemands). Au moment de partir, M. von Bissing regarde aussi le Palais; il le trouve bien, quoiqu'un peu mesquin, puis il fait remarquer que «si à Berlin on avait éprouvé le besoin d'avoir un Palais de justice, ce qui n'a pas été nécessaire jusqu'ici, mais le deviendra peut-être lorsque la Belgique sera annexée, car chacun sait combien la population belge est perfide et toujours prête à accomplir des actes _volkerrechtswidrig_, on en bâtira un qui sera kolossal».

Devant ce parti pris, l'hôtelier ne pousse pas plus loin la visite. Mais le soir, il dépose une forte tortue de jardin dans le lit de M. le baron. Quand celui-ci veut se coucher, il recule épouvanté devant l'horrible bête qui gigote entre ses draps. Comme il n'est pas fort brave (il est officier allemand), il se précipite sur la sonnette. L'hôtelier parait en personne. «Là, tenez! dans le lit!» hurle M. von Bissing, blême de terreur. «Ça! dit l'hôtelier d'un ton léger, c'est une puce, tout simplement; en Belgique elles sont kolossales!»

* * * * *

Au prône de M. le curé.

«Mes chers paroissiens, ce ne sont pas toujours de bons Wallons qui ont habité ce pays. D'abord il y avait ici des Gaulois; puis vinrent les Romains, qui introduisirent une civilisation déjà fort avancée. Ensuite eurent lieu les invasions des Barbares: les Burgondes, les Alains, les Huns, les Suèves, les Francs, les Normands, les Goths: d'abord les Visigoths, puis les Austrogoths, et en dernier lieu les Saligoths, encore appelés Salboches ou Ostroboches, qui sont les plus barbares de tous.»

* * *

Des soldats allemands circulent dans Bruxelles. Tout à coup, passant au coin de la rue de l'Étuve et de la rue du Chêne, ils saluent militairement et se mettent au pas de l'oie. «Pourquoi?» leur demande un Bruxellois. Ils montrent la statue de Mannekenpis: «Von Pissing!» disent-ils.

* * *

Saint Pierre inspecte le corps de garde à la porte du Paradis. Arrive l'âme d'un soldat allemand tué sur l'Yser.

-Qui êtes-vous? demande saint Pierre.

L'âme fait d'abord semblant de ne pas entendre, car personne n'aime à avouer sa honte; elle espère se tirer d'affaire en répétant: _Gott mit Huns! Gott mit Huns!_

Saint Pierre, qui ne connaît pas cette nouvelle orthographe, est d'abord un peu ahuri; mais il finit par poser de nouveau la question:

-Qui êtes-vous?

L'âme se décide enfin à répondre:

-Je suis l'âme d'un soldat allemand.

-Arrière, menteur! s'écrie saint Pierre; je lis chaque jour les journaux publiés à Bruxelles sous la censure allemande; ils n'ont pas encore annoncé la mort d'un seul soldat allemand.

L'instant d'après, arrive l'âme d'un Turc tué aux Dardanelles.

-Votre passeport! demande saint Pierre... Bon, vous êtes Turc... Bienheureux les pauvres d'esprit! Entrez!

-Je veux voir le Bon Dieu, dit le Turc.

-Comme vous y allez, vous! Savez-vous bien que...

-Je veux voir le Bon Dieu! Les prêtres disent que ceux qui tombent dans les combats peuvent voir le Bon Dieu. Je veux donc voir le Bon Dieu!

-Bien, bien... Seulement...

-C'est pas tout, ça; je veux voir le Bon Dieu!

-Écoutez, dit saint Pierre, on ne peut pas voir actuellement le Bon Dieu; il est un peu indisposé.

-Ça ne fait rien. Je veux voir le Bon Dieu!

-Mais son état est plus grave que vous ne pensez. Il est atteint du délire des grandeurs: il se croit le Kaiser.

Quand ces propos parvinrent aux oreilles de Guillaume II, il en fut très affecté, car il a besoin du vieux Bon Dieu pour ses proclamations. Et vous comprenez, si on venait à savoir que le Bon Dieu n'a pas toute sa raison, son nom ne produira plus aucun effet.

De nombreuses notes, sur le modèle de celles du président Wilson, furent échangées entre la Wilhelmstrasse et le Ciel. On conclut finalement l'accord que voici: chacun restera à sa place, sans chercher à s'élever au-dessus de sa condition; en échange, le Bon Dieu recevra des lettres patentes de noblesse et il pourra signer _von Gott_.

Pourvu, mon Dieu, que cette convention ne soit pas traitée de chiffon de papier!

Pas mal de plaisanteries ont aussi paru dans les prohibés réguliers. Rappelons-en quelques-unes:

Esprit Liègeois.

Dans un tram de Liège, trois officiers parlant français détaillent avec force gestes et à voix très haute, les «cruautés» russes. Personne ne prête attention à leurs dires. Cependant, avant de descendre, un paysan dit bien haut à sa femme: «Je te l'avais bien dit, Bertine, les Russes ont été en Belgique.» Tout le monde de rire... les officiers plus fort que les autres. Et rentrés au logis, ils content à leur hôte forcé ce trait d'ignorance crasse des paysans belges qui croient encore que les Russes sont venus à leur secours... L'hôte a mis une heure à les détromper. (_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 2.)

Ponchour, Madame...

Elle est arrivée...

Elle en a soupé du Berlin où l'on a faim, où l'Empereur--cet incorrigible bavard--est tellement baba qu'il a oublié de faire, le 1er janvier, une proclamation à son peuple...

Elle a pris ses cliques et ses claques et vite, vite, elle a rappliqué vers Brüssel.

Elle est ici...

Mais qui ça? Elle?

Elle! la moitié de von Bissinge [29]... Parfaitement. Depuis le 29 décembre, elle nous comble de sa présence, et ce qu'elle comble elle le comble bien.

[Note 29: Si von Bissinge vaut deux singes, von Bissing ÷ 2 = 1 singe.]

Mais elle a mis Son Excellence dans le plus grand embarras.

Elle n'ose pas loger rue de la Loi: elle a peur de... sauter jusqu'aux étoiles... Elle n'a aucune confiance dans le château de Trois-Fontaines où réside son gouverneur: elle craint des chutes... d'étoiles...

* * * * *

Il a fallu pourtant mettre quelque part cette illustre personne.

On l'a remisée au Grand Hôtel.

Le séquestre, pour recevoir ce précieux dépôt, a mis sens dessus dessous tous les appartements qui donnent sur la rue Grétry.

Faute de pouvoir creuser des tranchées, il a élevé des barricades pour protéger la dame, et devant les cloisons il a semé des Polizei dont les plaques, frottées au tripoli, luisent comme des réflecteurs [30]... Il a éparpillé un peu partout de la police aussi secrète qu'allemande... Il a planté sur le trottoir les plus «cholies» sentinelles qu'il a pu dénicher [31]...

[Note 30: Voir p. 95. (Note de J.M.)] [Note 31: Si Madame le désire, on pourrait lui servir un abonnement à _La Libre Belgique_.]

Von Bissing a inspecté les lieux.

Dans la chambre à coucher, il y avait deux lits jumeaux. Il en a fait enlever un.

«C'est trop étroit pour teux, Exzellenz», a risqué avec respect le séquestre.

L'Excellence a répondu gravement:

«Che ne couge bas ici. Che couge à Schloss Trois-Fontaines. Ma femme a beur des pompes. Moi, che n'ai bas beur des pompes... Che fais la pompe... Ne le dites bas à ma femme, surtout, et mettez des Polizei bartout!»

Et le gouverneur est parti mélancolique vers son auto grise.

On l'a entendu murmurer:

«Qu'est-ce qu'elle afait pesoin de fenir à Brüssel? Quel krampon! Mein Gott! Ce qu'elle tient, elle le tient pien [32], celle-là!»

Pauvre singe!

[Note 32: Voir p. 123. (Note de J.M.)]

FIDELIS. (_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 14 mars 1916, et d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 17 mars 1916.)

* * *

L'occupant n'accorde la fourniture de pommes de terre, dans certaines régions spécialement éprouvées par la famine, qu'aux gens qui «travaillent pour lui».

Un récipiendaire se présente devant les Boches et se déclare prêt, pour avoir des pommes de terre, à travailler pour eux, et même rien que pour eux. Et le bougre paraît vraiment bien décidé.

--Alors fous êtes brêt bour signer la déclarazion?

--Oui, bien sûr!

--Et quel est fotre médier?

--Fossoyeur!...

(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 12 mars 1916.)

Les farces qui ont eu le plus de succès sont le _Petit Diktionnaire de Boche_ et la traduction flamande des noms de rues. La première a été répandue à la fois par la dactylographie et par l'imprimerie:

Petit Diktionnaire de Boche

Par le Dr KOLOSSAL KANDIDE (Kouronné par l'Akadémie de Kôpenick.)

K.--Konsonne usitée pour germaniser les mots d'origine latine et leur donner une forme appropriée à la Kultur teutonne.

K.K. (prononcez «caca»).--Komestible exkluant, pour le konsommateur, toute krainte de konstipation.

KABOCHE.--Mot dérivant par kontraction du substantif latin kaput qui signifie tête, et de l'adjectif boche. Tête karrée, dont les parois sont parfaitement imperméables et dont le kôté facial ne présente aucune espèce de physionomie, sauf à l'heure de la soupe.

KABOTIN.--Voir le mot: Kaiser.

KAFARD.--Espion allemand. Mouchard de Boche.

KAKOPHONIE,--Effet musikal produit sur des oreilles non kultivées, par l'exécution des oeuvres de Richard Wagner.

KAISER.--Bipède amphibie, de l'ordre des karnassiers, tribu des Hohenzollern. Sur terre, ses moeurs sont celles des grands félins; sur mer, celles des squales. Cet animal, à l'état libre, est extrêmement prolifique, mais tout fait espérer qu'il ne se reproduit pas en kaptivité. Par suite de la chasse particulièrement active dont cette espèce est actuellement l'objet, elle tend à disparaître komplètement du monde civilisé.

KALAIS.--Ville konvoitée (Voir le mot: _Kalendes grecques_).

KANARD.--Produit volatil fabriqué en grosses kantités par la Maison Wolff, Berlin; très assimilable pour les estomaks teutoniques, provoque des nausées chez les neutres.

KATHÉDRALE.--Cible pour les obus de 420 (voir les mots: _Kultur_ et _Kristianisme_).

KANNIBALES.--Se dit des gens qui mangent leurs semblables; applikable par konséquent aux Boches qui ne mangent que du kochon.

KAMARADE.--Terme s'appliquant au guerrier ennemi, lorsque celui-ci est le plus fort.

KAPOUT.--Terme définissant le sort du guerrier ennemi, lorsque celui-ci est le plus faible.

KALENDES GRECQUES.--Date présumée de l'entrée à Kalais des troupes du général von Kluck.

KAMELOTE.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de paix.

KANONS.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de guerre.

KAMBRIOLEUR.--Voir le mot: _Kronprinz_.

KOCHONS.--Source des «delikatessen» teutonnes. Terme principal d'un problème qui passionne l'Allemagne tout entière: les kochons doivent-ils manger toutes les pommes de terre? Ou bien les Allemands doivent-ils manger tous les kochons? Les pommes de terre pour les kochons? Les épluchures pour les Teutons?...

KONTREFAÇON.--Procédé artistique, littéraire, scientifique et industriel, où s'est uniquement affirmé le génie de la race germanique.

KRÉTIN.--Titre honorifique très recherché par les signataires du manifeste dit des 93 _Intellectuels_ boches.

KRONPRINZ.--Espèce de Hohenzollern apparenté, par la forme de son bek, à l'ordre des rapaces, mais se rattachant à la tribu des mammifères supérieurs, en ceci qu'il a le pouce opposable aux autres doigts: cette particularité lui permet de saisir et de retenir avec la plus grande facilité tous les objets mobiliers.

KRISTOF KOLOMB.--Explorateur allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, annexa l'Amérique à la Prusse et inventa l'oeuf dur.