La première canadienne du Nord-ouest

Part 5

Chapter 5968 wordsPublic domain

Les récoltes, pendant les années 1824 et 1825, furent assez abondantes et relevèrent les espérances des colons; mais la Providence réservait encore une épreuve à cette colonie avant de lui laisser prendre son développement. L'hiver de 1825 à 1826 fut un des plus rudes de tous ceux qui éprouvèrent le pays. La neige commença à tomber en abondance dès le 15 octobre, et le froid se maintint constamment à un degré très élevé. Au printemps, cette grande quantité de neige fondant tout à coup, produisit une inondation épouvantable. L'eau s'éleva à trente pieds au-dessus du niveau ordinaire. Deux ou trois lieues de pays disparurent de chaque coté de la rivière, sous ce nouveau déluge; toutes les maisons des habitants furent emportées par la débâcle ou par la violence des eaux.

L'eau monta graduellement depuis la fin d'avril jusqu'au 20 de mai. Ce ne fut qu'au 10 juin qu'elle reprit son cours ordinaire.

Tous les colons allèrent chercher un refuge sur un côteau, à six milles environ à l'ouest de Winnipeg. M. Lajimonière et sa famille se trouvant sur le côté est de la rivière, se sauva sur une petite hauteur avec un peu de provisions. Là, comme dans une île au milieu de l'océan, sans secours d'aucun côté, ils attendaient la fin de l'inondation. Plus d'une fois, Mme Lajimonière crut que c'en était fait d'elle et de ses enfants et qu'ils allaient tous mourir de faim.

Le 20 mai, l'eau cessa de monter et deux ou trois jours après elle commença à baisser. Enfin, le 10 juin, la rivière rentrait dans son lit, mais il était trop tard pour penser à semer des grains. Il fallut donc renoncer, jusqu'à l'année suivante, à l'espoir d'une récolte.

Une partie des colons quitta le pays pour retourner, les uns au Canada, les autres aux États-Unis.

Mme Lajimonière eut la douleur de voir partir pour les États-Unis une de ses filles mariée à un Canadien du nom de Lamère.

Mme Lajimonière, au milieu de ses misères et de ses ennuis, avait toujours entretenu l'espoir de revoir un jour le Canada. Elle n'était pas partie pour la rivière Rouge dans le dessein d'y demeurer toujours. C'était d'ailleurs ce que son mari lui avait fait entendre quand elle avait consenti à le suivre en 1807.

Mais peu à peu elle s'était désillusionnée sur ce point. Son mari semblait bien décidé à continuer désormais son genre de vie de chasseur. Elle commençait donc à se résigner à son sort; et tout son désir maintenant aurait été de garder ses enfants auprès d'elle.

C'est toujours un chagrin pour une mère de se séparer de ses enfants. Mais quand cette mère vit à six cents lieues de tous parents et amis et qu'elle n'a près d'elle que ses enfants pour la distraire de ses ennuis, on comprend que le sacrifice d'une séparation devient doublement cruel.

Ce fut une bien vive douleur pour le cœur de Mme Lajimonière de voir, après le fléau de 1826, sa fille ainée, Mme Lamère, partir pour les États-Unis. Elle fit auprès de son mari de nouvelles instances pour l'engager, en cette occasion, à retourner au Canada, à l'exemple des autres familles qui renonçaient à s'établir dans un pays si éprouvé, mais ce fut en vain. M. Lajimonière était décidé à ne jamais abandonner la rivière Rouge.[1]

[1] Mme Lamère, après avoir passé quarante-six ans aux États-Unis est revenue à Saint-Boniface, où elle a eu le bonheur de revoir sa vieille mère, alors âgée de 90 ans.

Encouragé par les missionnaires qui, malgré tant d'épreuves, persistaient à demeurer en cet endroit et à recommencer les travaux détruits par l'inondation, M. Lajimonière rebâtit sa petite maison à l'embouchure de la rivière La Seine.

A mesure que ses autres enfants grandirent, ils se marièrent dans le pays, et s'établirent sur des terres aux environs de Saint-Boniface. Aucun des garçons n'hérita des goûts de leur père pour la vie de voyages et d'aventures.

Après les épreuves de 1826, Mme Lajimonière ne voulut plus quitter sa maison: elle s'appliqua à élever sa famille dont les membres furent tous d'honnêtes citoyens. Quant au père Lajimonière il garda toute sa vie ses habitudes de chasseur. Quand Mme Lajimonière fut devenue veuve, ce qui arriva vers 1850, elle abandonna sa maison sur la rivière Rouge pour aller demeurer avec son fils Benjamin, à deux milles environ de l'église de Saint-Boniface. C'est chez lui qu'elle a terminé ses jours à l'âge avancé de 96 ans, environnée de tous les secours de la religion.

Elle mourut sans jamais avoir entendu parler des parents qu'elle avait laissés au Canada.

Mais, nous n'en doutons pas, elle se dédommage maintenant, dans l'éternelle patrie, des souffrances et des longs ennuis dont sa vie presque séculaire fut si largement abreuvée dans cette vallée de larmes.

Les femmes canadiennes qui viennent aujourd'hui à Manitoba par des voies si faciles et qui ont l'avantage de trouver, à leur arrivée dans le pays, non pas un désert rempli de sauvages, mais des villages pleins d'activité, des campagnes cultivées avec soin et tout le confort des pays établis depuis longtemps, ces femmes seraient bien peu courageuses si elles ne pouvaient se résigner à souffrir quelques moments d'ennui et de légères incommodités.

Celles qui liront cette rapide esquisse de la vie de Mme Lajimonière seront sans doute touchées de tant d'audace dans le devoir, de tant de dévouement dans le sacrifice, et s'animeront, à l'exemple de cette femme forte, aux vertus qui font les épouses fidèles et les bonnes mères de famille: ce sera pour nous la plus douce récompense de notre modeste travail.

FIN.

EUSÈBE SENÉCAL & FILS, Imprimeurs, Montréal.

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Liste des modifications:

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