La première canadienne du Nord-ouest

Part 3

Chapter 33,963 wordsPublic domain

Mme Lajimonière était, par malheur, ce jour là, sur un cheval accoutumé à ces courses; aussi, dès qu'il aperçut les animaux, sans s'occuper du fardeau qu'il portait, il prit le mors aux dents et s'élança sur le troupeau. Embarrassée par les deux sacs qui pendaient de chaque côté du cheval, et dans l'un desquels se trouvait son enfant, Mme Lajimonière croyait à chaque instant qu'elle allait être lancée sur le sol et broyée sous les pieds des buffles. Elle se recommanda à Dieu et se cramponna de son mieux aux crins du coursier. Elle ne put calculer combien de temps dura la course, mais il est certain qu'elle la trouva horriblement longue. Quand son mari, à force de tours et de détours, parvint à la tirer de ce danger, elle était sur le point de succomber à la crainte autant qu'à la fatigue. C'était vers les trois heures de l'après-midi. M. Lajimonière, son compagnon et les deux femmes s'arrêtèrent auprès d'une butte où il y avait du bois, et ce fut là, quelques heures après la course, que Mme Lajimonière donna le jour à son second enfant, qui fut surnommé Laprairie, parce qu'il était né au milieu de la prairie.

La naissance de son premier enfant, à Pembina, n'avait pas été un jour joyeux pour cette jeune femme, cependant, comparée à celle du second, c'était une fête brillante. Représentez-vous une pauvre femme, seule pour ainsi dire, au milieu d'un désert immense, à des milliers de lieues de toute civilisation, sans secours, sans maison, presque sans abri, et couchée sur la terre pour passer ses jours de maladie: quel abandon! Mais ce ne fut pas tout: deux jours après la naissance de son enfant, Mme Lajimonière, après l'avoir ondoyé, l'enveloppa de langes, le mieux qu'elle put, le prit dans ses bras et remonta à cheval pour se rendre le plus vite possible au fort des Prairies. On aurait peine à croire ces choses chez une Indienne; mais quand on sait comment Mme Lajimonière avait été élevée, on ne comprend pas comment elle ait pu résister à de telles fatigues.

La saison n'étant pas encore avancée, les voyageurs, arrivèrent de bonne heure et sans accident au fort des Prairies. Mme Lajimonière y passa l'automne et l'hiver.

A l'approche du printemps, il lui arriva, aux portes du fort même, une aventure assez curieuse avec la femme d'un Pied-Noir, qui était campé dans les environs. Un jour Mme Lajimonière était allée, avec une chaudière, quérir de l'eau à la rivière, et ses deux enfants étaient restés seuls dans la maison. Du fort à la rivière, la distance n'était pas très grande, mais les côtes sont extrêmement élevées; il faut bien une dizaine de minutes pour monter et descendre.

Le dernier né de Mme Lajimonière était un joli petit enfant, au teint frais, aux yeux bleus, à la tête blonde. Il avait déjà attiré l'attention des Indiennes.

Une Pied-Noir qui s'était introduite souvent dans le fort l'avait remarqué et avait jeté sur lui un regard d'envie. Malgré son affection pour sa propre progéniture, elle n'eut pas de peine à se convaincre qu'il était plus charmant que ses petits Pieds-Noirs, et elle résolut de le voler aussitôt qu'elle en trouverait l'occasion. Elle profita donc, ce matin là, de l'absence de Mme Lajimonière pour s'emparer de l'enfant et s'enfuir avec lui. Elle le jeta dans l'espèce de capuchon formé avec la couverte dont elle s'enveloppait; puis avec ce paquet sur le dos elle se hâta de sortir du fort pour aller rejoindre ses gens, et décamper ensuite. En montant la côte, avec sa chaudière remplie d'eau, Mme Lajimonière vit bien une Pied-Noir qui se hâtait de s'éloigner, en emportant un enfant, mais elle ne soupçonnait pas que ce fût le sien.

A la porte du fort, elle rencontra le bourgeois, M. Bird, qui lui demanda d'où elle venait et pourquoi elle avait laissé ses enfants seuls, pendant que les Pieds-noirs étaient si proches. "En voici une qui se sauve avec un enfant, dit-il, ce pourrait bien être le vôtre qu'elle a volé. Hâtez-vous donc de vous en assurer." Il ne fallut qu'un instant pour voir que l'enfant avait disparu, et que sans aucun doute l'Indienne l'emportait. Mme Lajimonière, sans demander le secours de personne et n'écoutant que son amour maternel, s'élança à la poursuite de la Pied-Noir, qui redoublait de vitesse pour s'échapper. Elle était déjà parmi les siens, quand Mme Lajimonière lui mit la main sur l'épaule. "Donne-moi mon enfant", dit-elle en l'arrêtant; "donne-moi mon enfant que tu m'as volé." La Pied-Noir ne comprenait pas ses paroles, mais elle comprenait bien ses gestes; elle voulut faire semblant de ne rien comprendre et parut étonnée comme tous les voleurs qu'on accuse. Mme Lajimonière alors ouvrit le capuchon que la Pied-Noir avait eu soin de bien fermer, et elle aperçut son petit enfant qui souriait. Quand elle vit son vol découvert, l'Indienne fit mine d'avoir voulu simplement jouer un tour et elle ne fit aucune résistance pour restituer l'enfant. Elle ne pouvait pas dire que c'était le sien propre, la couleur la trahissait trop; elle laissa donc Mme Lajimonière reprendre son enfant et renonça, pour le moment, au dessein d'élever un petit Canadien pour en faire un Pied-Noir.

* * *

Malgré la triste aventure de l'été précédent, Mme Lajimonière repartit encore le printemps de 1809, pour suivre son mari à la prairie. Elle commençait à s'aguerrir, et ce genre de vie l'effrayait moins qu'au commencement: tant il est vrai qu'on s'accoutume à tout et qu'on finit par s'attacher même à ses misères, cependant, comme on va le voir, Mme Lajimonière n'était pas encore à la fin de ses tribulations.

Vers la fin du mois de juin, pendant les jours les plus longs de l'été, M. Lajimonière, étant à la recherche de gibier, campa un soir sur les bords d'un petit lac où il passa la nuit. Le lendemain, quand il voulut reprendre ses chevaux, il s'aperçut qu'ils avaient tous disparus. Avaient-ils été volés par les sauvages, ou bien étaient-ils allés chercher au loin d'autres pâturages? Il n'en savait rien. Il se mit sur leurs traces, sans savoir où il s'arrêterait, laissant sa femme seule avec ses deux enfants dans sa loge.

Il ne revint pas le même jour, et Mme Lajimonière fut obligée de passer la nuit seule.

La situation n'était pas des plus rassurantes. Dans le cas où elle serait attaquée soit par des bêtes sauvages, soit par des Indiens ennemis, elle ne pouvait espérer de secours de personne.

Le lendemain, dans le cours de l'avant-midi, une bande de sauvages de la tribu des Sarcis, armés de flèches et de couteaux, le visage tout barbouillé comme lorsqu'ils sont en guerre, environnèrent la loge de Mme Lajimonière. Ces sauvages étaient en marche pour aller venger quelques-uns de leurs guerriers qui avaient été massacrés les jours précédents par des Cris.

Déjà ils avaient exercé leur barbarie sur les femmes des Canadiens, compagnons de M. Lajimonière.

Belgrade, Chalifou, Caplette et Letendre étaient mariés à des Crises. Durant l'été de 1809, ils étaient allés faire la traite dans la tribu des Sarcis.

Leurs femmes furent massacrées en haine de leur tribu, et les Canadiens n'échappèrent à la mort que par une prompte fuite vers le fort.

Mme Lajimonière se trouvait donc environnée de ces barbares cherchant des ennemis à immoler pour satisfaire leur vengeance.

A la couleur de son visage ils virent qu'elle n'avait rien de commun avec ceux qu'ils cherchaient et qu'ils ne devaient pas la traiter en ennemie.

Le chef lui demanda par signes si elle avait son mari et où il était. Mme Lajimonière tâcha de lui faire comprendre que son mari était à la recherche de ses chevaux et qu'il ne tarderait pas à revenir. Ils lui firent signe qu'ils allaient l'attendre et qu'ils ne partiraient pas sans lui avoir parlé. Ils attachèrent leurs chevaux et s'étendirent sur l'herbe. Le temps paraissait long à Mme Lajimonière. Elle voulut cependant faire bonne contenance, et montrer qu'elle les traitait en amis.

Elle avait de la viande fraîche dans sa loge, elle se mit en frais de leur préparer un festin. La chaudière fut immédiatement remplie et mise sur un bon brasier. En attendant, elle sacrifia une certaine quantité de tabac que son mari tenait en réserve pour les grandes circonstances.

Quand la marmite eut bien bouilli, elle la tira du feu, découpa la viande par morceaux, puis la servit aux sauvages sur l'herbe de la prairie.

Le moyen de se rendre un sauvage propice c'est de lui donner à manger.

Les Sarcis furent émerveillés de cette réception, et ils firent tout leur possible pour prouver à Mme Lajimonière qu'ils ne lui feraient aucun mal.

Vers les cinq heures de l'après-midi son mari arriva avec ses chevaux. Il ne s'attendait pas à trouver une pareille visite. Après s'être assuré que sa femme n'avait d'autre mal que la peur, il dit aux sauvages qu'il allait maintenant partir pour aller camper ailleurs. "Non, lui dirent-ils, tu ne partiras que lorsque cinq de nos gens seront de retour du fort où nous les avons envoyés; s'il leur arrive quelque mal de la part de ces gens, vous répondrez pour eux."

Il était impossible de leur échapper. M. Lajimonière leur dit que sa femme était fatiguée et malade; qu'elle avait besoin d'être seule, et que le lendemain ils pourraient revenir avec eux. Les sauvages consentirent à le laisser aller passer la nuit avec sa femme et ses enfants à quelques milles plus loin, auprès d'une touffe de bois. On était au mois de juin, temps où les jours sont dans leur plus grande longueur et où les nuits sont resplendissantes de clarté.

M. Lajimonière et sa femme se dirigèrent vers l'endroit où ils avaient dit aux sauvages qu'ils camperaient. Ils s'y arrêtèrent en effet quelques instants pour prendre de la nourriture; mais dès qu'ils crurent que les Indiens reposaient et qu'ils pouvaient partir sans être vus par eux, ils montèrent à cheval et prirent la route du fort. Ils savaient que, le lendemain, les sauvages, mécontents d'avoir été joués, se mettraient à leur poursuite. Ils marchèrent donc toute la nuit, et tout le jour suivant, sans presque s'arrêter. Ils craignaient, à chaque instant, de voir les sauvages acharnés à leur poursuite.

Enfin, après cinq jours de marche, ils arrivèrent sur les bords de la Saskatchewan, en face du fort des Prairies. Ils appelèrent quelqu'un du fort pour venir les aider à traverser la rivière. Il était temps, car, à peine touchaient-ils l'autre rive, qu'ils aperçurent au loin les Sarcis qui les poursuivaient. Les Canadiens Belgrade, Chalifou et Paquin étaient arrivés au fort; leurs femmes avaient déjà été massacrées avec leurs enfants dans un camp des Sarcis, comme on l'a dit plus haut.

M. Lajimonière et sa femme entrèrent dans le fort pour se mettre en sûreté. Les sauvages traversèrent la rivière et vinrent se présenter à la porte du fort pour demander les Canadiens. Le bourgeois et tous ceux qui étaient réunis au poste tachèrent de les calmer, mais ce ne fut qu'à force de présents qu'ils réussirent à se débarrasser d'eux sans effusion de sang.

Mme Lajimonière ne retourna pas à la prairie le reste de l'été.

Ce genre de vie était plein de dangers et n'était guère profitable. Elle aurait bien voulu voir son mari se fixer auprès d'un fort et cesser cette vie d'aventures. Sa famille augmentait, il devenait de plus en plus difficile de voyager ainsi sans s'exposer à de graves inconvénients; cependant il n'était guère facile de parler du projet de s'établir d'une manière permanente dans un endroit comme celui-là. Elle se résigna donc encore à attendre avec patience.

Au printemps de 1810, elle fit un troisième voyage à la prairie. Ce fut pendant ce voyage que vint au monde son troisième enfant. Elle avait surnommé le second Laprairie parce qu'il était né au milieu d'une immense prairie; elle donna à son troisième enfant, qui était une fille, le surnom de Cyprès parce qu'elle vint au monde à la montagne Cyprès. Son second enfant avait alors deux ans. A l'âge de six mois, il avait failli être volé par une Pied-Noir; il paraît que tous les sauvages jetaient sur lui des regards d'envie, car pendant l'été de 1810 une bande de sauvages fit de nouvelles tentatives pour l'avoir. Cette fois ils n'essayèrent pas de le voler, mais ils proposèrent de l'échanger contre des chevaux.

Un jour que Mme Lajimonière était avec son mari sous sa tente, des Assiniboines arrivèrent auprès d'eux avec des chevaux, et le chef descendit pour parler à Mme Lajimonière. Elle ne comprenait pas le sauvage; mais le chef, pour lui faire entendre qu'il désirait avoir son enfant âgé de deux ans, prit la corde qui attachait le plus beau de ses chevaux, et, la passant autour de la main de Mme Lajimonière, lui fait signe qu'il le lui donnait en échange de son second enfant. Comme on peut bien le penser, Mme Lajimonière le repoussa et lui fit signe que jamais elle ne consentirait à un tel marché. Le sauvage croyant qu'elle ne se contentait pas d'un cheval, lui en amena un second, puis lui passa encore la corde autour de la main comme la première fois. Elle dit à son mari: "_Répète lui donc que je ne vends pas mon enfant_ et qu'il m'arrachera le cœur avant que je ne consente à me séparer de lui."

--"Eh bien! dit le sauvage, prends les chevaux et un de mes enfants."--"Non, dit-elle, jamais tu ne me feras consentir à ce marché;" puis prenant son enfant dans ses bras elle se mit à pleurer.

Le sauvage, paraît-il, fut touché de ses larmes, car il cessa d'insister davantage. Il continua sa route avec ses gens et ses chevaux.

Cette aventure fut sa dernière dans la Saskatchewan. Vers la fin de l'été, elle arriva au fort des Prairies pour y passer l'hiver, et, au printemps de 1811, son mari consentit à reprendre le chemin de la rivière Rouge, où des épreuves d'un autre genre l'attendaient.

II

Au printemps de 1811, M. Lajimonière ne retourna pas à la prairie. Il avait appris que Lord Selkirk voulait fonder un établissement sur les bords de la rivière Rouge, et que les premiers colons, pour former le noyau de cette colonie, partaient d'Europe ce printemps là même. Il monta sur son canot et prit la route du lac Winnipeg. Mme Lajimonière ne pleura pas en quittant le fort des Prairies. En revenant à la rivière Rouge elle se rapprochait de 400 lieues du Canada, et il lui semblait qu'elle retournait dans un pays civilisé. D'ailleurs, le temps n'était pas éloigné où ce pays allait recevoir les bienfaits de la vraie civilisation, car les missionnaires ne devaient pas tarder à y pénétrer.

Le dessein de M. Lajimonière était de se fixer d'une manière permanente dans la colonie dès que celle-ci offrirait des moyens de subsistance à ses habitants.

Il n'arriva que fort tard dans l'été à l'endroit où s'élève aujourd'hui Winnipeg: mais il ne s'arrêta que peu de temps à ce poste. Les colons partis d'Écosse ne purent se rendre à la rivière Rouge cette année là. Le vaisseau qui les portait étant arrivé trop tard à York, les familles furent obligées de passer l'hiver sur les bords de la baie d'Hudson. Ils ne partirent de là qu'au mois de juin 1812: et après avoir supporté bien des misères, et des fatigues excessives, qui causèrent la mort de plusieurs d'entr'eux, ils arrivèrent enfin à la rivière Rouge au commencement de septembre.

M. Lajimonière alla passer l'hiver de 1811 à 1812 au poste de Pembina où il avait hiverné avec sa femme en 1807. Sa famille, pendant son voyage à la Saskatchewan, s'était accrue de deux enfants. L'ainée, nommée Reine, parce qu'elle avait été ondoyée le jour des Rois, était née à Pembina, en 1807; les deux autres, un garçon et une fille, étaient nés dans les prairies, J.-Bte vers le milieu du mois d'août 1808, et Josette, dans le cours de l'été 1810.

Mme Lajimonière eut un quatrième enfant à Pembina pendant l'hiver de 1811 à 1812; il fut nommé Benjamin. Celui-ci n'eut pas comme J.-Bte un berceau entouré d'aventures; il ne fut ni volé ni marchandé; on laissa sa mère tranquille. Cet hivernement n'eut rien de remarquable. M. Lajimonière n'était là qu'en attendant l'arrivée des colons, et son intention était de repartir bientôt pour le fort Douglas. Dès que la rivière fut libre, au printemps de 1812, il descendit avec sa femme jusqu'au fort Gibraltar à l'embouchure de l'Assiniboine. De là il remonta le cours de cette rivière l'espace d'une douzaine de milles et s'arrêta un peu plus haut que l'endroit appelé aujourd'hui la paroisse Saint-Charles.

Mme Lajimonière jusqu'à ce moment n'avait pas mené, comme on l'a vu, une vie bien agréable: mais, au moins, pendant l'hiver, elle avait demeuré dans les forts de la Compagnie, et là, elle ne se trouvait pas complètement isolée. Pendant trois ans, de 1812 à 1815, elle sera seule avec ses enfants, logée dans une petite hutte, à douze milles de toute habitation.

M. Lajimonière se construisit une petite maison en bois brut, sans planchers ni fenêtres, et s'installa dans ce château avec sa famille.

Pour vivre alors à la rivière Rouge il fallait chasser: la vie et la mort étaient au bout du fusil. M. Lajimonière avait à nourrir et vêtir sa femme et quatre enfants. Il continua, sur l'Assiniboine, le genre de vie de la Saskatchewan; seulement, il laissait sa femme à la maison avec ses enfants. Ses absences duraient quelquefois des mois entiers. Alors, Mme Lajimonière n'avait pour toute distraction, dans sa solitude, que le soin de sa famille dans une maison à peine assez large pour elle.

Dans l'automne de 1815, M. Lajimonière annonça qu'il allait s'absenter pour plus longtemps que de coutume.

Mais avant de parler de son absence, et des misères que sa femme eut à supporter durant ce temps, disons un mot des événements qui avaient lieu alors, à la rivière Rouge, entre les compagnies de traite.

La grande Compagnie du Nord-Ouest, fondée en 1784, par une société de marchands de Montréal, avait toujours été, depuis sa fondation, l'antagoniste de la société de la Baie d'Hudson. Elles se faisaient concurrence pour le commerce des pelleteries jusque dans le fond du Nord.

Partout où l'une des deux compagnies bâtissait un fort, l'autre se hâtait d'en élever un à côté, et c'était à qui débiterait le plus de pelleteries. Vers les années 1806 et 1807, les parts de la Compagnie de la Baie d'Hudson avaient énormément baissé et la Compagnie du Nord-Ouest était alors à l'apogée de sa gloire. Ce fut à cette époque qu'un seigneur écossais, Thomas Douglas, Lord Selkirk, vint à Montréal et prit connaissance de l'état de commerce de ces compagnies. Il retourna en Angleterre, acheta la moitié des parts de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui étaient tombées au-dessous de 60, après avoir été à 250 pour cent.

Le capital des actions de la Compagnie de la Baie d'Hudson était de cent mille louis sterling. Lord Selkirk acheta des actions jusqu'au montant de quarante mille louis. On peut juger de l'influence qu'il exerça sur la Compagnie.

Encouragé par ces premières spéculations, il forma le dessein de s'assurer, pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, le monopole exclusif de la traite dans tous les territoires du Nord-Ouest. Il savait, d'après les explications qu'il avait reçues à Montréal, qu'une compagnie qui n'aurait personne pour lui faire concurrence, réaliserait, par la traite des pelleteries, une fortune colossale.

Il acheta donc des actionnaires de la Compagnie de la Baie d'Hudson une grande étendue de terrain sur les bords de la rivière Rouge, et annonça en Europe qu'il allait fonder une colonie.

Le but de Lord Selkirk en fondant une colonie à la rivière Rouge, n'était pas simplement de former un établissement agricole, mais était aussi de s'assurer de la part des nouveaux colons un secours contre la Compagnie du Nord-Ouest, dont il voulait ruiner le commerce. Lord Selkirk prétendait que la Compagnie de la Baie d'Hudson, en vertu de la charte que lui avait octroyée Charles II en 1670, avait le droit exclusif de pêche et de chasse, non seulement sur les bords de la Baie d'Hudson, mais encore sur tout le Nord-Ouest, jusqu'aux Montagnes Rocheuses à l'ouest, et jusqu'à la mer glaciale au Nord.

La rivalité entre ces deux compagnies commença sérieusement à l'arrivée des premiers colons, en 1812, et se continua avec acharnement jusqu'en 1822, époque où elles se réunirent en une seule sous le nom de Compagnie de la Baie d'Hudson.

Les Canadiens-français et les métis embrassaient ordinairement la cause de la Compagnie du Nord-Ouest. Les Ecossais et les gens d'origine anglaise, ainsi que quelques sauvages étaient dévoués à la Baie d'Hudson.

M. Lajimonière n'avait jamais été au service d'aucune compagnie: il était resté libre dans le pays, faisant la chasse à son compte et vendant ses pelleteries tantôt à la Compagnie de la Baie d'Hudson, tantôt à la compagnie du Nord-Ouest. Cependant, après son séjour à la Saskatchewan, où il avait vécu dans les forts de la Baie d'Hudson, il se montra toujours en faveur de cette dernière Compagnie.

Au printemps de 1815, dans le cours du mois de mars, deux forts de la Compagnie du Nord-Ouest furent pris par les employés de la Baie d'Hudson. Tout ce qu'ils contenaient fut enlevé; provisions, marchandises et fourrures, tout fut transporté au fort Douglas. Les bourgeois et les commis de ces deux postes furent faits prisonniers et tous leurs papiers confisqués. Les messagers porteurs des lettres envoyées du Canada à la Compagnie du Nord-Ouest furent arrêtés et leurs lettres interceptées.

Les agents de la compagnie du Nord-Ouest, pour surprendre les desseins de leurs ennemis, arrêtaient tous les courriers de la Compagnie de la Baie d'Hudson et les faisaient prisonniers dans leurs forts. Il était donc très difficile de faire parvenir des lettres de la rivière Rouge à Montréal. La distance à travers les bois était de six cents lieues; et pour éviter de passer auprès des différents postes échelonnés le long de la route, il fallait prendre des chemins détournés, coupés par des marais, des lacs et des rivières, et passer par des contrées inhabitées presque pendant tout le voyage.

Le gouverneur du fort Douglas, s'adressa à J.-Bte Lajimonière pour envoyer les lettres à Lord Selkirk, qui se trouvait à Montréal. Quelques jours avant la Toussaint 1815, il le fit venir au fort et lui demanda s'il était capable d'aller à Montréal porter des lettres sans être arrêté sur sa route. M. Lajimonière, habitué à la vie sauvage, pouvait défier le plus habile Indien pour s'orienter dans un voyage de long cours: il avait un coup d'œil qui valait bien la meilleure boussole.

M. Lajimonière répondit qu'il pouvait se rendre seul à Montréal, sans être arrêté et qu'il se faisait fort d'aller remettre lui-même à Lord Selkirk les lettres qu'on voudrait lui confier.

La saison était déjà avancée; l'intrépide messager avait besoin de se hâter pour ne pas être arrêté par la neige. Il fit ses préparatifs de départ le jour même de la Toussaint. S'il ne lui arrivait aucun accident, il pourrait être de retour dans le cours de l'hiver; mais il lui fallait placer sa famille pour la mettre à l'abri de la misère pendant son absence.

Le bourgeois du fort de la colonie dit à M. Lajimonière d'emmener sa femme au fort, qu'elle y serait logée et nourrie jusqu'à son retour de Montréal. Mme Lajimonière laissa donc sa hutte, sur les bords de l'Assiniboine, pour venir habiter le fort Douglas.

Nous ne suivrons pas son mari dans toutes les étapes de son voyage qui fut long et rude. Nous dirons seulement que, parti de la rivière Rouge le 1er novembre 1815, il ne fut de retour qu'au mois de décembre 1816.

Il fut assez heureux pour arriver à Montréal sans tomber entre les mains des agents de la Compagnie du Nord-Ouest, et pour remettre à Lord Selkirk lui-même les lettres dont il était porteur. Il n'eut pas la même chance dans son retour. Peut-être que n'ayant plus de papiers importants sur lui il était moins sur ses gardes; aussi, en passant au fort William, il fut fait prisonnier, et demeura dans ce poste jusqu'à l'arrivée du régiment des Meurons que Lord Selkirk fit monter à la rivière Rouge pour reprendre le fort Douglas, dans l'automne de 1816.