La première canadienne du Nord-ouest

Part 1

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Au lecteur

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BIBLIOTHÈQUE

RELIGIEUSE ET NATIONALE

APPROUVÉE

PAR MGR L'ÉVÊQUE DE MONTRÉAL.

1re SÉRIE IN-12

LA

PREMIÈRE CANADIENNE

DU

NORD-OUEST

OU

Biographie de Marie-Anne Gaboury, arrivée au Nord-Ouest en 1806, et décédée à Saint-Boniface à l'âge de 96 ans

PAR

M. l'abbé G. DUGAST.

La femme forte est la joie de son mari. ECCL., XXVI, 2.

MONTRÉAL

LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH CADIEUX & DEROME

1883

Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada en l'année mil huit cent quatre-vingt-trois, par CADIEUX & DEROME, au bureau du Ministre de l'Agriculture à Ottawa.

AVANT-PROPOS.

La première Canadienne-Française qui partit du Canada pour aller à la Rivière Rouge, dans le Nord-Ouest, fut Marie-Anne Gaboury, épouse de J.-Bte Lajimonière et mère de la nombreuse famille Lajimonière établie au Manitoba. Elle arriva dans ce pays dès le commencement de ce siècle, en l'année 1807, et ce ne fut qu'en 1818, que d'autres Canadiennes osèrent suivre leurs maris dans ces contrées sauvages.

Indépendamment de toute autre considération, le seul fait d'avoir eu le courage de suivre son époux sur cette terre lointaine, pour obéir à un devoir d'épouse fidèle et dévouée, suffirait pour que son nom méritât d'être connu; mais outre ce motif, la vie de Mme Lajimonière pendant les douze premières années qu'elle eut à passer au milieu des sauvages, dans les prairies de l'Ouest, a été semée de tant d'épisodes émouvants que le plus simple récit de cette vie héroïque ne peut manquer d'intéresser quiconque est capable d'apprécier le courage et d'admirer le dévouement.

Peu de femmes ont eu, autant de fatigues à supporter que Mme Lajimonière, de dangers à courir, et d'ennuis à dévorer. Les voyageurs des pays d'en haut qui vivent encore ont seuls une idée de ce qu'étaient les déserts sauvages du N. O. il y a plus de soixante ans; de ce que les marches à travers les immenses prairies et les bois avaient de fatigant, même pour les hommes forts et robustes. Malgré ces difficultés, Mme Lajimonière, pendant près de douze ans, a suivi son mari, tantôt à pied, tantôt à cheval, dans toutes les courses aventureuses de sa vie de trappeur, au milieu des nations barbares, souvent en guerre les unes contre les autres.

Son genre de vie, quoique devenu plus calme après l'arrivée des missionnaires, fut cependant très loin de lui offrir le confort des pays civilisés. Les différents fléaux qui affligèrent la colonie naissante de la Rivière Rouge soumirent longtemps ses habitants à une foule de privations et de misères; Mme Lajimonière en eut sa large part. Ce qui étonnera le lecteur, après avoir parcouru cette notice, sera d'apprendre que cette femme, qui paraissait d'une constitution délicate, a pu arriver, sans aucune infirmité, jusqu'à l'âge avancé de 96 ans. Si le dicton populaire, _La misère ne fait pas mourir_, a pu être vrai quelquefois, c'est bien assurément dans la vie de Mme Lajimonière.

Comme cette femme a vécu, à la Rivière Rouge, à l'époque où se sont passés, entre les deux compagnies de traite, les événements les plus importants dans l'histoire du pays, et comme son mari, M. Lajimonière, par ses rapports avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, fut obligé d'y prendre part, nous serons naturellement amené à en dire un mot dans le cours de ce récit.

Tous les faits que nous rapporterons, nous les avons recueillis de la bouche des plus anciens habitants de la Rivière Rouge, en particulier de la famille Lajimonière elle-même, dont les plus anciens membres sont encore vivants. Nous avons mis le plus grand soin à nous assurer de l'exactitude des dates et des faits. Ce n'est donc pas un roman que nous avons écrit, mais bien les _scènes très réelles d'une vie réelle_.

C'est après avoir lu l'histoire des Canadiens dans l'Ouest, par M. Tassé, que nous avons pensé à recueillir sur la première Canadienne venue à la Rivière Rouge, les notes que nous publions aujourd'hui.

LA PREMIÈRE CANADIENNE

DU

NORD-OUEST.

I

Marie-Anne Gaboury naquit à Maskinongé, diocèse de Trois-Rivières, le 6 novembre 1782, du mariage de Charles Gaboury et de Marie-Anne Tessier. Elle fut baptisée le même jour par le révérend M. Rinfret qui desservait alors cette paroisse. Un de ses oncles, M. Gaboury entra dans les ordres et demeura longtemps à Saint-Sulpice.

A l'âge de 14 ans, elle sortit de sa famille pour aller demeurer au presbytère, chez M. le curé Vinet, pour aider la ménagère. Sa vie, qui devait être plus tard si accidentée, fut assez monotone jusqu'à l'âge de 25 ans. Enfermée, avec une vieille gouvernante, entre les quatre murs d'un presbytère, elle dut trouver la solitude bien profonde: ordinairement le séjour dans ces demeures permet peu de rapports avec le monde. Là, les jours se suivent et se ressemblent. Pendant onze ans la jeune Marie-Anne Gaboury vécut ainsi calme et tranquille, auprès de l'église, sans soupçonner le moins du monde que les années qui suivraient allaient opérer un changement aussi incroyable dans son existence.

Durant l'hiver de l'année 1806, un jeune Canadien, du nom de J.-Bte Lajimonière, qui avait déjà passé cinq ans dans le N. Ouest, descendit au Canada pour revoir sa famille établie à Maskinongé.

Les vieillards se rappellent encore quelle sensation produisait dans la paroisse l'arrivée d'un voyageur des pays _d'en-haut_. Tout le monde voulait le voir, lui parler, et surtout l'entendre: il avait tant d'histoires émouvantes à raconter! Des récits merveilleux tombaient de ses lèvres; ce n'était pas toujours l'exacte vérité; mais n'importe, c'était intéressant; on n'en demandait pas davantage. A beau mentir qui vient de loin! Parents, amis, étrangers, accouraient se presser autour du narrateur pendant les longues soirées d'hiver. C'était quelquefois à la suite de ces narrations si propres à exalter l'imagination d'une jeunesse avide d'aventures que se déclaraient les vocations pour les lointains voyages. Les jeunes filles les plus timides, ne pouvant maîtriser leur curiosité, sortaient de leur retraite pour venir éprouver un petit frisson d'horreur au récit d'une histoire effrayante. On ne doit donc pas s'étonner, si Marie-Anne Gaboury alors âgée de vingt-cinq ans, obtint de sa vieille gouvernante, après beaucoup de recommandations, la permission d'assister aux veillées dont un jeune voyageur était le héros, à Maskinongé, pendant l'hiver de 1807. Ce fut probablement à l'une de ces réunions qu'elle fit la connaissance du jeune trappeur et se laissa prendre au charme de ses récits.

Pendant son séjour en Canada, M. Lajimonière n'avait communiqué à personne son dessein de remonter dans le Nord-Ouest, et dans la paroisse tous ses amis pensaient que cinq années d'aventures chez les sauvages suffisaient pour le dégoûter des voyages, et que désormais il allait reprendre la vie paisible de cultivateur au foyer de sa famille. Marie-Anne Gaboury était elle-même dans cette conviction, quand M. Jean-Baptiste Lajimonière la demanda en mariage. Elle avait alors vingt-cinq ans. Avant de donner son consentement, elle consulta sa famille et son curé, chez qui elle demeurait depuis onze ans. Personne ne pensa à poser pour condition qu'il ne repartirait plus pour les voyages, tant on était persuadé qu'il n'y songeait pas lui-même. M. Lajimonière appartenant à une famille respectable de Maskinongé, les parents de Marie-Anne Gaboury ne firent point d'objection à ce que leur fille lui donnât sa main. Le mariage fut fixé au 21 avril.

Jusque là, tout allait bien. Les noces eurent lieu sans qu'aucune arrière-pensée apportât l'ombre la plus légère au bonheur de la jeune épouse, et troublât le moins du monde ses rêves d'avenir.

Cependant, le printemps, amenant avec lui la maladie des voyages, ne tarda pas à arriver.

C'est une chose étrange que cette passion des aventures quand une fois elle a pris racine dans un cœur: on dirait que les fatigues, les misères et les dangers ne font que la développer davantage. Le voyageur ressemble au joueur, qui se passionne pour le jeu à mesure qu'il perd: il espère, à chaque nouveau voyage qu'il entreprend, qu'il reviendra accompagné de la fortune. Nos anciens Canadiens qui ont voyagé autrefois dans le N. O. pour les compagnies de traite n'ont jamais pu dans la suite, malgré les misères qu'ils supportaient dans leurs courses, se complaire à la vie tranquille des habitants de la campagne; ceux qui se sont faits cultivateurs plus tard font exception à la coutume générale.

Vers les premiers jours de mai; M. Lajimonière déclara donc à sa femme que son intention était de repartir bientôt pour aller faire un second voyage au Nord-Ouest. Cette nouvelle fut un coup poignant pour Mme Lajimonière; cependant elle ne se découragea pas trop d'abord; elle crut qu'à force d'instances et de prières, elle finirait par détourner son mari de ce dessein, qu'il lui avait caché avant de la demander en mariage; mais quand, après avoir apporté les raisons les plus fortes et les plus convaincantes, elle vit que cette résolution était inébranlable et qu'il voulait partir à tout prix, elle sentit alors tout ce qu'il y avait de pénible dans sa position. Il était trop tard pour poser des conditions; il ne restait plus d'autre alternative que celle de laisser partir seul son époux, sans espoir de ne le revoir qu'après de bien longues années, peut-être jamais; ou bien de partir avec lui pour aller dans un pays barbare partager, pendant le reste de ses jours, ses fatigues, ses misères, et ses dangers.

A la rigueur, elle n'était pas obligée de prendre ce dernier parti. Ses parents étaient opposés à ce voyage; ils savaient que si leur fille se décidait à l'entreprendre, ils ne la reverraient plus jamais sur cette terre; et cette pensée les affligeait profondément.

Dans son incertitude, Madame Lajimonière alla consulter son curé, M. Vinet, chez qui elle venait de passer les onze dernières années de sa vie; et elle prit d'avance la résolution de suivre la voie qu'il lui indiquerait. Dans une telle situation, un conseil irréprochable n'était pas chose facile à donner. M. Vinet ne se fit pas illusion sur les épreuves de tout genre qui attendaient cette jeune femme dans le cas où elle consentirait à partir avec son mari. Il savait qu'une fois rendue dans ces lointaines contrées, elle ne pourrait plus trouver ni pour elle-même ni pour sa famille (si Dieu lui en donnait une) aucun secours religieux. Les missionnaires n'avaient pas alors pénétré jusque là pour y porter les lumières de la foi, et tous les peuples de ces immenses territoires vivaient encore dans l'infidélité. Sous le rapport temporel l'aspect n'était pas plus souriant: elle serait obligée de se faire à la vie nomade comme les sauvages du désert pendant bien des années peut-être; il était facile de prévoir que la civilisation ne pénétrerait pas de sitôt dans cette partie de l'Amérique. Cependant, après avoir tout bien examiné, sans flatter le tableau, M. Vinet dit à Mme Lajimonière que si, malgré cet avenir chargé de nuages, elle se sentait le courage et la force de partir pour le Nord-Ouest, il lui conseillait de suivre son mari plutôt que de le laisser partir seul.

De ce moment la résolution de Mme Lajimonière fut arrêtée; elle se remit entre les mains de la divine Providence, et commença immédiatement les préparatifs de son départ.

Ce fut dans la première semaine de mai, à peine quinze jours après son mariage, que Mme Lajimonière fit ses adieux à la belle paroisse de Maskinongé, où elle avait coulé des jours si calmes, et que désormais elle ne devait plus revoir.

Si, à ce moment là, le tableau de l'avenir se fut déroulé devant elle pour lui laisser voir avec ses ennuis, ses misères et ses souffrances, les soixante et dix années qu'elle aurait à passer dans les pays sauvages qui désormais allaient devenir sa patrie, il est bien probable que son courage aurait failli et qu'elle aurait renoncé au dessein de suivre son mari sur cette terre lointaine: mais heureusement que pour Mme Lajimonière comme pour les autres, le drame de la vie ne s'est montré que jour par jour, et au moment de se séparer pour jamais de sa famille, de ses amis, et de tout ce qu'elle avait de plus cher au monde, elle a pu encore bercer son imagination de douces espérances. C'est ainsi que se passe la vie, semée de peines et de soucis, dont quelquefois le poids nous accable; notre existence deviendrait un fardeau doublement pesant si nous connaissions d'avance toutes les épreuves que l'avenir nous réserve; mais le désert que nous traversons est rempli de mirages, et nous marchons toujours encouragés par la vue d'une oasis où nous espérons trouver le repos.

De Maskinongé, M. Lajimonière, avec son épouse, se rendit à Lachine près de Montréal, pour attendre le départ des canots sur lesquels il devait prendre son passage.

Chaque printemps, dès que les rivières étaient navigables, des canots, chargés de marchandises pour la traite des pelleteries et de provisions pour les _forts_ se mettaient en route pour le Nord. Ces canots étaient conduits par des voyageurs, la plupart canadiens, engagés dans les villes et les campagnes, pour le service de la puissante Compagnie du Nord-Ouest. Ordinairement c'étaient des jeunes gens qui partaient pour ces voyages. La Compagnie, qui désirait garder ses serviteurs le plus longtemps possible à son service, choisissait de préférence des hommes qui n'étaient pas mariés; cependant quelquefois elle acceptait aussi ces derniers; mais jamais jusque là aucun d'eux n'avait eu l'idée de conduire sa femme avec lui dans ces contrées sauvages appelées les pays d'_en-haut_. C'était un voyage rude et pénible même pour des hommes; plus d'un voyageur qui avait signé son engagement de gaieté de cœur, et qui était parti en chantant de gais refrains, versait des larmes de regret et se sentait pris de découragement après cinq ou six jours de cette vie de voyageur. Il arrivait même que quelques-uns d'eux, à la faveur des ténèbres de la nuit, trouvaient moyen de déserter à travers les bois, pour retourner au pays, aimant mieux s'exposer au danger de mourir de faim qu'à celui de succomber sous le fardeau.

Mme Lajimonière n'eut avec elle aucune compagne pour son voyage; elle s'embarqua sur les canots, seule de son sexe, mais ayant à ses côtés un homme fier d'être son mari et de la protéger de sa force et de son amour, et commença dès le premier jour l'apprentissage du genre de vie qu'elle allait désormais mener pendant plus de douze ans; car à part quelques rares moments, où elle fut logée avec ses enfants dans les forts de la Compagnie, on peut dire qu'elle n'eut plus d'autre habitation que des tentes jusqu'à l'année 1818.

Durant le voyage, Mme Lajimonière n'eut pas, comme les hommes, à manier l'aviron ou à porter de lourds fardeaux sur ses épaules; cependant elle n'en éprouvait pas moins la fatigue de passer des journées entières assise au fond d'un canot, sans pouvoir changer de position, exposée aux rayons du soleil, aux vents ou à la pluie; puis le soir, de coucher sur une grève, au bord d'un lac ou d'une rivière, sans autre lit que la terre dure; toutes choses beaucoup plus poétiques dans les livres qu'en réalité.

En partant de Lachine, les canots se rendaient à Sainte-Anne, endroit éloigné d'environ deux milles de l'extrémité est de l'île de Montréal. C'était là que se faisait le premier campement, et les conducteurs des canots ne croyaient commencer réellement leur voyage qu'à partir de ce lieu.

Le lendemain, au départ, on faisait les adieux au Canada, et on lançait les canots à force d'aviron sur le lac des deux Montagnes. Les embarcations dont les voyageurs se servaient depuis Lachine jusqu'au fort William, à l'extrémité du lac Supérieur, étaient ce qu'on appelait les canots des _maîtres_; ils contenaient dix-huit rameurs et il fallait huit hommes pour les porter. Toutes les marchandises et les provisions qui formaient la cargaison d'un canot étaient attachées par ballots pesant de quatre-vingt à quatre-vingt dix livres. Pour avoir une idée des fatigues et des difficultés qu'offraient ces voyages, disons que de Lachine au lac Huron, il y avait à faire au moins vingt-six portages. Arrivés au pied d'un rapide, tous les voyageurs conduisaient le canot à la côte; puis prenant sur leurs épaules les ballots de marchandises, ils les portaient jusqu'à l'endroit où la rivière redevenait navigable; on en faisait autant du canot. Les portages avaient quelquefois jusqu'à un mille de long. Il fallait recommencer le même travail chaque fois que la navigation était interrompue par une cascade ou une chute. Les chemins des portages étaient ardus et pénibles; il fallait gravir des rochers, passer à travers les bois dans des sentiers à peine battus, ou bien marcher dans les savanes où le pied s'enfonçait dans l'eau et la vase. Mme Lajimonière avait à suivre tous les jours les voyageurs dans ces marches fatigantes, et à porter dans ses bras une partie des effets qu'elle emportait avec elle. Malgré les difficultés d'une pareille route, les voyageurs arrivèrent sans accident à l'entrée du lac Supérieur, à la tête du sault Sainte-Marie. Ce lac, comme on le sait, est une vaste mer intérieure sur laquelle naviguent aujourd'hui comme sur l'océan des vaisseaux de haut tonnage; il est sujet à de fréquentes tempêtes, et quand cette masse d'eau est soulevée par un vent violent la navigation devient dangereuse, même pour de gros navires; ses vagues furieuses vont se briser contre les rochers abrupts qui bordent ses côtes au nord; et souvent il devient très difficile aux vaisseaux de trouver un abri pour se mettre en sûreté. Les canots de la Compagnie, chargés jusqu'au bord, n'avaient pas la témérité, on le pense bien, de s'éloigner des côtes. Dès que les guides voyaient le vent s'élever ils se hâtaient de gagner la baie la plus proche, où ils attendaient le retour du beau temps. Il arrivait quelquefois que, durant la traversée, de la pointe d'une baie à l'autre, les voyageurs se trouvaient pris à l'improviste par une bourrasque, et alors les canots couraient les plus grands dangers; il en périssait même de temps à autre, et alors marchandises et voyageurs disparaissaient au fond du lac qui est d'une profondeur étonnante même à quelques pieds du bord.

Cette année là, les canots eurent deux terribles tempêtes à essuyer; durant l'une d'elles surtout, une partie de l'expédition faillit périr au milieu des vagues. Mme Lajimonière, bien des années plus tard, racontait encore à ses enfants les frayeurs mortelles qu'elle avait ressenties en cette occasion, et avec quelle ferveur elle avait prié en se voyant sur une si frêle embarcation.

En partant du Canada, elle avait apporté avec elle des objets de piété; une médaille et un chapelet. Elle fut assez heureuse pour les conserver durant toute sa vie. A l'âge de 96 ans, elle avait encore en sa possession le même chapelet qu'elle portait sur elle en venant à la rivière Rouge.

Dans tous les dangers qu'elle eut à courir pendant les nombreux voyages qu'elle fut obligée de faire, elle avait recours à son chapelet, et elle disait vers la fin de sa vie que c'était sa dévotion à la très sainte Vierge qui l'avait préservée de tout malheur.

Après un mois de marche environ la troupe de voyageurs arrivait au fort William.--C'était un peu plus de la moitié du chemin pour arriver à la rivière Rouge, mais c'était à peine la moitié des difficultés de la route qu'on avait surmontées. Le trajet de la baie du Tonnerre au lac Winnipeg se faisait tantôt en canot, tantôt sur terre. Les portages étaient aussi fréquents qu'entre le lac Huron et Montréal. Les canots dont se servaient les voyageurs pour cette partie du chemin étaient beaucoup plus petits que les premiers, parce que le pays à travers lequel on avait à passer offrait beaucoup plus d'obstacles. Ceux qui ont travaillé depuis quelques années sur la partie du Pacifique entre Winnipeg et la baie du Tonnerre ont une idée de cette nature sauvage, semée de rochers et de précipices, et comprennent combien nos anciens voyageurs des pays d'en haut avaient besoin d'énergie et de courage pour ne pas succomber dans les fatigues de ces voyages.

Du fort William la route se fit sans accidents, et les canots arrivèrent au grand lac Winnipeg vers la première semaine de juillet.

L'entrée du lac Winnipeg était pour la Compagnie du N.-O. une espèce d'entrepôt où les voyageurs des postes de l'ouest et du haut de la rivière Rouge, se rendaient chaque printemps pour attendre l'arrivée des canots.

Là chaque troupe de voyageurs prenait les marchandises et les provisions destinées aux différents forts, et après quelques jours employés à fêter, les hommes venus du fort William s'en retournaient, tandis que ceux qui étaient venus les rencontrer reprenaient chacun sa direction.

M. et Mme Lajimonière s'embarquèrent sur les canots qui allaient à Pembina, car c'était dans ce poste qu'ils avaient l'intention de passer l'hiver.

Avant son voyage à Maskinongé, M. Lajimonière avait déjà demeuré quatre ans à cet endroit; il y avait même laissé une indienne qu'il avait gardée pendant son séjour dans ce poste. Nous verrons bientôt qu'elle fut une occasion de chagrin pour Mme Lajimonière.

Les canots, en remontant la rivière, s'arrêtèrent au fort Gibraltar, qui était bâti à l'embouchure de l'Assiniboine, afin d'y déposer des marchandises. Ce comptoir avec celui de la baie d'Hudson, bâti un mille plus bas, étaient les seuls établissements le long de la rivière Rouge, depuis le lac Winnipeg jusqu'à Pembina. Tout était solitaire et sauvage sur les côtes de la rivière; nulle trace d'habitation n'apparaissait aux regards des voyageurs, et dans ces solitudes immenses aucun autre bruit que le cri des oiseaux, fuyant à leur approche, ne frappait leur oreille. Après quatre ou cinq jours employés à remonter le cours tortueux de la rivière, on arriva au poste de Pembina.

M. Lajimonière planta sa tente dans le voisinage du fort pour attendre la saison de la chasse d'automne.

Il y avait auprès de ce fort cinq ou six Canadiens trappeurs qui étaient mariés à des femmes du pays. La vie de ces hommes ne différait pas de celle des sauvages: comme eux ils habitaient dans des loges de peaux, campaient auprès du fort pendant l'été et allaient passer l'hiver dans les prairies pour y faire la chasse. Mme Lajimonière n'eut pour toute société, à son arrivée à Pembina, que les femmes indiennes de ces quelques Canadiens. Mais elle ne savait pas la langue sauvage et les indiennes ne parlaient pas le français,--en sorte que la conversation ne pouvait se faire que par signes. On peut juger des ennuis qu'elle eut à dévorer, quand, seule sous sa tente, pendant que son mari était absent pour aller chasser, elle se reportait par la pensée vers sa famille, qu'elle avait laissée pour toujours, et qu'elle se voyait si loin de tout pays civilisé.

Jean-Baptiste Lajimonière, nous l'avons déjà dit, avait comme tous les voyageurs du nord de ce temps, pris pour femme une Indienne, pendant les cinq années qu'il avait passées à Pembina. Il avait abandonné cette femme un an avant son voyage au Canada, et celle-ci avait continué de vivre loin du fort avec ses parents et d'autres sauvages. Quand, après deux ans d'absence, cette Indienne vit revenir, avec une femme, celui qu'elle avait regardé comme son mari, la jalousie s'empara d'elle, et elle résolut de se venger de cet affront sur Mme Lajimonière.