La Poupée Sanglante

Part 8

Chapter 83,794 wordsPublic domain

J'avais rougi jusqu'à la racine des cheveux. Voilà où j'en suis, moi, Bénédict Masson!... à de pareilles fadeurs! Penses-tu que cela prenne, Adonis?

Quand nous fûmes dans la bibliothèque et que je lui eus donné la clef du jardin, elle me dit:

--Nous sommes maintenant tout à fait chez nous, ici! Nous arrivons par le jardin, nous partons quand nous voulons! Nous n'avons pas affaire au noble vieillard costumé en suisse, nous n'avons plus à traverser tout l'hôtel sous les regards inquisiteurs de Sangor et parmi les bondissements de ouistiti de Sing-Sing.

--Parlez pour vous, fis-je. Moi je n'ai pas de clef.

--J'en aurai fait faire une demain pour vous. C'est entendu avec le marquis! Il tient à ce que nous soyons chez nous, à ce que nous ne soyons dérangés par personne.

--Ah! oui!

--Il tient si bien à cela, fit-elle en se dirigeant vers la porte qui donnait de la bibliothèque sur le petit vestibule, que cette porte est fermée, condamnée... Il n'y a plus que lui qui puisse pénétrer ici...

--Vraiment? fis-je un peu étonné... Voilà bien des précautions!

--_Il ne veut pas que la marquise vienne vous ennuyer!_

--Oh! j'ai compris!

J'aurais dû me réjouir de cet isolement dans lequel on nous laissait désormais, Christine et moi; cependant les circonstances assez obscures dans lesquelles l'événement se produisait... et la pensée de cette autre isolée qui agonisait là-haut, épuisée par une folle imagination, me causèrent une sorte de malaise que je n'aurais su définir, mais que l'on éprouve généralement à la veille de quelque malheur dont on a le vague pressentiment... De fait, un bien singulier et même tragique incident vint, quelques minutes plus tard, nous bouleverser, Christine et moi, à un point que je ne saurais dire...

Nous avions commencé de travailler, une fenêtre ouverte sur le jardin, quand, tout à coup, nous fûmes surpris par un grand cri de douleur qui emplit tout l'hôtel...

Christine et moi nous nous étions dressés, aussi pâles l'un que l'autre... Nous avions reconnu la voix de la marquise...

Et puis ce furent des gémissements, des appels, les cris gutturaux de Sangor, le miaulement de Sing-Sing et, par-dessus tout, les ordres brefs, répétés, rageurs du marquis:

--Courez! mais courez donc!...

Enfin, dans le vestibule, dans l'escalier, dans tout l'hôtel, un tumulte de galopade et de meubles bousculés, renversés...

Je me précipitai sur la porte qui résiste. Christine m'appela:

--Par le jardin!... par le jardin!...

Et nous nous jetâmes dans le jardin qui communiquait par une petite allée latérale avec la cour d'honneur dans laquelle nous arrivâmes, haletants...

Sur le seuil de la voûte sombre, dont la porte était fermée, se tenait le noble vieillard, qui paraissait fort ému et restait là, planté sur ses pieds, comme s'il eût été incapable de faire un mouvement.

Aussitôt qu'il nous aperçut, il nous cria:

--Ne vous mêlez pas de ça!... Ne vous mêlez pas de ça!... C'est encore madame la marquise qui a une de ses crises!...

Mais nous passâmes outre et, gravissant quatre à quatre le perron, nous entrâmes dans l'hôtel.

Tout le bruit était maintenant au premier étage.

Dirigés par le tumulte, par un grand bruit de porte brisée, défoncée... nous fûmes bientôt dans un corridor qui donnait sur les appartements de la marquise... Une porte gisait là, crevée comme par une catapulte. La chambre de la marquise...

La malheureuse gémissait, se débattait entre les mains du marquis... Elle avait une toilette de demi-gala en lambeaux... Ses éternelles fourrures gisaient sur le parquet, à ses pieds, comme un tapis de neige... Et elle était plus blanche que ses fourrures, aussi blanche que la neige...

Sing-Sing, dont les yeux de jade brûlaient d'un éclat insupportable, aidait le marquis à la maintenir.

Dès que la malheureuse nous aperçut, elle jeta un grand cri, où elle mettait je ne sais quel espoir:

--_Cette fois, c'est au bras!_ nous cria-t-elle... Tenez!

Et elle leva son bras, et nous vîmes, non loin de l'épaule, une petite blessure qui laissait couler abondamment un sang vermeil...

--Ah! _vous étiez ici!_ fit le marquis (paroles qui me frappèrent... il ne nous croyait donc pas dans l'hôtel)... Tant mieux! vous allez m'aider à la calmer... Ça n'est rien du tout... moins que rien!... Elle s'est fait une petite blessure... _je parie qu'elle s'est piquée au rosier!_... et voilà dans quel état nous la trouvons!...

Pendant qu'il parlait ainsi, la marquise ne cessait de répéter dans une espèce de hoquet:

--Ne me quittez pas!... Surtout ne me quittez pas!...

Là-dessus Sangor accourut... Il parut aussi surpris que son maître de nous trouver là... Il avait à la main un flacon sur l'étiquette duquel je lus: _citrate de soude._

Le marquis, aussitôt qu'il vit le flacon, cria à Sangor:

--Imbécile! ce n'est pas ce flacon-là!... Je t'ai demandé _le chlorure de calcium!_

Sangor s'inclina, s'en alla et revint presque aussitôt avec le chlorure de calcium demandé.

Le sang qui coulait de la petite plaie s'arrêta bientôt sous l'action du chlorure... Le marquis prodiguait ses soins à sa femme avec une grande douceur et des paroles d'encouragement, tandis qu'elle se pâmait...

Je regardai la blessure, elle n'était pas plus grande qu'une grosse piqûre d'aiguille.

Sur ces entrefaites, le docteur hindou se présenta.

Le marquis lui dit:

--Elle s'est blessée au bras... et naturellement, une nouvelle crise!

Sur quoi Saïb Khan nous pria de le laisser seul avec sa malade.

Celle-ci rouvrit les yeux et nous regarda d'un air tellement suppliant que j'en eus le cœur malade. Cependant, sous le regard de Saïb Khan, et aussi sous celui du marquis, elle n'eut pas la force de prononcer une parole. Ses lèvres tremblantes ne laissèrent passer qu'un faible gémissement. Il fallut la quitter.

Le marquis nous faisait déjà signe. Nous sortîmes de la chambre. Sangor et Sing-Sing marchaient derrière nous.

Le marquis nous montra la porte brisée:

--Vous voyez, nous expliqua-t-il, j'ai dû enfoncer la porte! Nous ne pouvons la laisser seule pendant ses crises. Elle se tuerait, se jetterait par la fenêtre, se ferait éclater le front sur les murs!

--Comment cela est-il arrivé? demanda Christine.

Quant à moi, je ne demandai rien. J'étais affreusement troublé et j'osais à peine regarder le marquis, tant j'avais peur qu'il pût lire dans ma pensée. Dans ma très hésitante mais effroyablement inquiète pensée.

Il nous conduisit dans un petit salon qui était réservé à la marquise, au rez-de-chaussée, et dont la fenêtre était encore ouverte sur le jardin. Contre cette fenêtre grimpait un rosier.

--Elle respirait l'air du soir à cette fenêtre, nous expliqua-t-il... Moi, je ne l'ai point vue, mais Sing-Sing, qui sortait du garage, l'aperçut au moment où elle jetait son cri de la crise! Et aussitôt, dans une clameur désespérée que je ne lui avais pas entendue depuis longtemps, elle courait au premier étage s'enfermer dans sa chambre... Moi, j'étais dans mon bureau quand tout ce tumulte éclata... Je n'avais pas besoin d'explications... _Je savais de quoi il était encore question_... Nous courions déjà tous derrière elle... Il fallut forcer sa porte... Vous en savez maintenant autant que moi, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, _puisque personne n'ignore plus rien de mon malheur!_...

Christine et moi, nous regagnâmes notre bibliothèque, elle très attristée, moi de plus en plus agité...

--Que vous semble de tout ceci? me demanda-t-elle.

Je lui dis:

--Christine, quand nous sommes entrés dans la chambre, avez-vous remarqué la figure du marquis?

--Non! je ne regardais que la marquise!...

--Eh bien! moi, j'ai regardé le marquis... Il n'était pas beau à voir, vous savez!... Ses yeux sanguinolents paraissaient prêts à jaillir de ses orbites comme deux billes de rubis, sa bouche s'ouvrait sur une dentition ardente, féroce et toute sa figure ressemblait à un de ces masques japonais fabriqués pour terrifier l'ennemi! Je n'ai jamais rien vu de comparable à cette vision si ce n'est l'air férocement joyeux du buste du marquis de Gonzague que l'on cache soigneusement à Mantoue, au rez-de-chaussée du _Muséo Patrio_, dans une petite salle de débarras, recevant le jour par la place Dante... Ce marquis-là avait cet air, paraît-il, la veille de Fornoue, le jour où il paya dix ducats la première tête française coupée par ses stradiots, et il baisa sur la bouche l'homme qui la lui apportait... Ce n'était pas un vampire, mais c'était tout de même un buveur de sang à sa manière!...

--Précisez votre pensée... me fit Christine d'une voix sourde, croyez-vous que nous ayons réellement surpris «notre marquis à nous» la _veille de Fornoue?_

--Ce serait tellement formidable, que, justement, je n'ose préciser ma pensée...

»Il n'y avait peut-être là qu'une apparence», m'empressai-je d'ajouter.

--En tout cas, murmura-t-elle, si la veille de Fornoue, Gonzague croyait se repaître de notre sang, son attente a été bien déçue le lendemain...

--Oui! quelqu'un est venu qui a troublé la fête...

--Mon impression également, acquiesça-t-elle, est que nous avons en effet dérangé tous ces gens-là!... Mais en supposant les choses _au naturel_, il ne faut pas nous étonner que le marquis ait été désagréablement surpris par notre arrivée...

--_Et si c'était vrai?_... fis-je.

--Quoi? si c'était vrai?... quoi, si c'était vrai? répéta-t-elle.

--Oui! laissons toutes les autres histoires de côté! Il n'est pas besoin d'avoir vécu deux cents ans pour avoir des instincts de bête fauve!...

--Alors vous croyez?... vous pouvez croire?...

--Écoutez, Christine, vous rappelez-vous que Sangor, lorsqu'il est arrivé la première fois dans la chambre, apportait un flacon?

--Oui, un flacon contenant du _citrate de soude_, il me semble?

--C'est bien cela!

--Et le marquis lui a dit de le reporter et de revenir avec du _chlorure de calcium?_

--Parfait! Et qu'est-ce qu'il a fait avec le chlorure de calcium, Christine, pouvez-vous me le dire?

--Eh bien, il a arrêté le sang!...

--C'est cela même... mais savez-vous, Christine, ce que l'on fait avec le _citrate de soude?_

--Non!...

--Eh bien! _avec le citrate de soude, on le fait couler!_

Elle me regarda comme si je devenais fou, à mon tour.

--On le fait couler? répéta-t-elle.

--Oui, en ce sens qu'on _le laisse couler_, en empêchant de se former le caillot de sang qui fermerait la blessure... Frottez la blessure, ou la piqûre, avec du citrate de soude et la veine continuera à se vider de son sang comme l'eau coule d'un robinet... Enfin, ce n'est pas tout!... _Une bouche qui aspirerait ce sang et qui serait frottée de citrate de soude n'aurait pas à redouter la coagulation avec laquelle il faut toujours compter_...

--Mais c'est effrayant, ce que vous me dites là! Où avez-vous appris tout cela?

--Mais dans les livres de la médecine la plus sommaire... vous n'avez donc pas chez vous le Labosse illustré?... Quand on est relieur, Christine, et qu'on ne s'intéresse pas seulement à la reliure... on finit par apprendre bien des petites choses.

Elle me regardait toujours et je vis bien que maintenant elle était au moins aussi agitée que moi... Elle me répéta encore: «Mais c'est effrayant!... La science à l'usage du vampirisme!...»

--De nos jours, fis-je en manière de conclusion, le vampirisme--si vampirisme il y a--ne peut être que scientifique.

Nous nous surprîmes à regarder les quatre portraits des quatre Coulteray qui, là-haut, sur le mur, nous souriaient d'une façon si énigmatique et si troublante--très troublante--dans le jour qui tombait, ne laissant au contour des choses qu'une ligne indécise, une sorte d'effacement de pastel.

--C'est vrai qu'ils se ressemblent tout à fait étrangement, très étrangement, dit-elle.

--Eh! si c'est le même! repris-je en essayant de mettre dans le ton dont je disais cela un peu d'ironie et de désinvolture... _il a eu le temps de perfectionner sa méthode!_

Mais nous cessâmes bientôt de plaisanter... car il y avait encore des gémissements là-haut!...

Et comme ces gémissements se prolongeaient, nous ne pûmes nous empêcher de frissonner.

--Tout de même, fis-je, il serait bon de savoir comment cette blessure est arrivée... Après tout, le marquis peut nous raconter ce qu'il veut!...

XIV

VEILLÉE

Il était tard maintenant, l'heure du dîner était passée depuis longtemps... nous ne nous décidions point à quitter ces lieux habités par une si mystérieuse douleur... On devait nous croire partis...

Notre dessein n'était point de nous dissimuler: cela eût été indigne de nous, mais en de telles circonstances on pouvait peut-être avoir besoin de notre secours; en tout cas, c'est ce que nous pouvions répondre à qui s'étonnerait de nous trouver encore là...

Dans notre cabinet de travail, nous avions allumé la petite lampe électrique portative dont la lueur dessinait un carré clair dans la nuit du jardin.

Un grand silence s'était fait soudain dans l'hôtel, silence qui nous pesait peut-être encore plus que le gémissement lugubre et monotone qui nous tenait dans une angoisse si aiguë tout à l'heure...

Une demi-heure se passa ainsi; nous travaillions vaguement à je ne sais quoi, livrés, Christine et moi, à des pensées que nous n'osions sans doute pas nous communiquer... Enfin je lui demandai:

--Et vous, Christine, le marquis vous laisse-t-il tranquille maintenant?

Elle fut toute surprise par ce «_et vous?_»

--Comment, _et moi?_ Pourquoi _et moi?_ fit-elle, assez émue... Croyez-vous qu'il y ait un rapprochement quelconque à faire entre... entre les imaginations de là-haut... et ce qui s'est passé ici?

--Enfin il n'a pas renouvelé sa tentative?

Elle sembla hésiter une seconde et puis:

--Non... je me suis arrangée pour cela!...

--Au fait, je dois constater que le marquis s'est toujours montré devant moi d'une correction parfaite à votre égard!... On dirait qu'il n'ose pas vous regarder, même quand il vous parle.

--Sans doute est-il un peu honteux, expliqua-t-elle avec simplicité, de s'être laissé aller à... à ce que nous pouvons appeler la violence de son tempérament... C'est vrai que, dans ces moments-là, il n'était pas beau à voir... On n'aurait su dire s'il voulait m'embrasser ou me mordre!...

--Ou vous mordre? répétai-je en la regardant...

--Oh! mais attention! fit-elle en me souriant... c'est une façon de parler... je ne crois pas aux vampires, moi!... mais tout de même, il m'a fait peur!...

--C'est extraordinaire que vous soyez restée ici, Christine!

--Je vous ai déjà expliqué pourquoi, monsieur Bénédict Masson!...

Elle me jeta cette réplique comme si je l'avais outragée...

Ce fut elle qui rompit le silence pénible qui avait suivi...

--Dites-moi, mon ami, c'est vrai que vous avez une charmante maison de campagne?

Je m'attendais si peu à cette question que j'en fus tout bouleversé...

--Pourquoi, pourquoi me demandez-vous cela?

Elle me considéra avec un étonnement profond:

--Mais... qu'est-ce qui vous trouble ainsi?... Ma question n'a rien que de très naturel...

--Pourquoi me parlez-vous de ma maison de campagne?...

--Mon Dieu, si j'avais su... vous voilà tout pâle!... C'est le marquis qui m'a dit: «M. Bénédict Masson a une charmante maison de campagne... je m'étonne qu'il ne vous y ait pas encore invitée!...»

--Comment sait-il que j'ai une «charmante» maison de campagne? Christine! Christine!... ma maison de campagne n'est pas charmante, c'est la plus triste, la plus mélancolique demeure que l'on puisse rencontrer entre la lisière d'un bois et un étang noir, limoneux, aux eaux de plomb!... Christine, je ne vous y inviterai jamais!... _et n'y venez jamais!_...

Elle était de plus en plus stupéfaite:

--Quel drôle de garçon vous faites! finit-elle par dire... Si je m'attendais à cette... véhémence!... bien, bien, mon ami, je n'insiste pas...

--Le marquis ne vous a pas dit comment il savait?

--Mais si... Il a eu, un moment, l'intention d'acheter d'immenses terrains du côté de Corbillères-les-Eaux... C'est bien par là, n'est-ce pas?

--Oui... moi, je suis sur l'étang... tout au bord de l'étang... de l'étang noir!...

--Eh bien! le marquis, qui a visité le pays et qui a dû se renseigner sur les propriétaires des terrains qu'il voulait acheter pour les réunir en une seule propriété... le marquis trouva votre villa charmante, voilà tout.

J'étais tellement agité que j'allai à la fenêtre que j'ouvris... j'avais besoin de respirer... j'essayai de reprendre mon calme... Je m'en voulais mortellement ne n'avoir pas su me contenir...

À ce moment, dans le carré de lumière qui s'allongeait devant moi, sur la pelouse, une forme blanche glissa, légère et silencieuse comme un fantôme.

Je n'eus que le temps de me précipiter à la porte qui était restée ouverte sur le jardin pour recevoir dans les bras cette pauvre chose agonisante, et qui déjà ne pesait pas plus qu'une ombre... Son souffle expirait sur ses lèvres exsangues; l'ovale de son visage s'était allongé en une ligne plus idéale encore, la mort semblait déjà fixer cette fragile image pour l'éternité et la lueur qui errait au fond de ses orbites creusées comme deux abîmes n'appartenait plus aux feux de ce monde...

C'est en regardant des choses que nous ne pouvions pas voir, nous autres qui n'étions point comme elle sur la frontière du néant, qu'elle nous dit à tous deux (car Christine, elle aussi, s'était précipitée):

--Eh bien! _êtes-vous convaincus, cette fois. Ils ne m'ont laissé que l'âme!_...

Nous la déposâmes dans un fauteuil avec d'infinies précautions; sa tête renversée sur le dossier était belle comme un marbre sur une tombe, elle semblait considérer une dernière fois (et cette fois sans épouvante, car elle espérait lui échapper en franchissant les portes de la mort) le _monstre en quatre images_ qui, du haut du mur, lui adressait sans se lasser son redoutable sourire:

--Vous avez vu aujourd'hui, fit-elle avec effort, sa cinquième figure au moment où il va boire ma vie!... Dites-moi s'il ne vous a pas épouvantés!... Et maintenant il est parti... il est parti avec tout mon sang... et je vais mourir, _car je n'ai plus peur de la mort!_

»Oui, je me suis entendue avec Sangor, qui fait tout ce que l'on veut, pourvu que ce ne soit pas défendu par sa religion... quand je serai morte, il viendra, dans ma tombe, me couper la tête, et ainsi, il n'y aura pas de danger que je revienne, comme le monstre, boire le sang des vivants...

»Les vivants peuvent être tranquilles, bien tranquilles!

»C'est un fait!... C'est la seule manière qu'il a de me sauver de la vie et de la mort...

»Oh! je suis bien heureuse! je suis sûre de Sangor! il me coupera la tête comme c'est ordonné dans le livre _contre la résurrection!_...

»Monsieur Bénédict Masson, vous avez lu mes livres!... Alors, vous savez bien qu'il faudra qu'on me coupe la tête!...

»Je suis sûre de Sangor... je lui ai donné un collier de perles magnifique!...»

Elle prononçait ces bouts de phrase comme si elle allait mourir après chaque mot...

Et moi, j'aurais bien voulu lui poser une question pendant qu'il en était temps _encore_...

Je profitai d'un moment où elle se tut, la tête renversée, les paupières lourdes, la gorge tendue comme si elle s'offrait déjà au couteau de Sangor...

Je dis:

--Le marquis nous a conté que vous preniez l'air à la fenêtre du boudoir et que vous veniez de vous piquer le bras aux épines du rosier qui monte contre le mur... et que c'est alors que vous avez poussé ce grand cri...

Les paupières se relevèrent pour laisser passer une petite flamme qui, presque aussitôt, s'éteignit entre les cils rapprochés.

--Je ne me suis point piquée au rosier, on ne crie point à la mort quand on se pique à un rosier... j'ai crié quand il m'a _mordue!_...»

--Il était avec vous dans le boudoir?

--Mais non!...

--Alors il était dans le jardin?

--Mais non!... je ne sais pas où il était!...

--Comment! il n'était pas avec vous et il vous a mordue?

--Certes!... Il mord comme il veut! quand il veut! C'est en vain que je m'entoure de fourrures!

--Mais, enfin, _il ne mord pas à distance?_

--Si!...

Il n'y avait plus rien à dire... L'affaire était jugée...

Nous étions là tous les trois, accablés sous des idées différentes, quand Sangor parut.

Il emporta dans ses bras puissants la malheureuse dont la tête roula sur son épaule, sa tête que je voyais déjà détachée du tronc, dans un rêve d'horreur et de folie...

Du reste, tout ne m'apparaît plus que sous ces affreuses couleurs... Et il n'est pas jusqu'au regard de Christine que je ne trouve un peu trouble, quand, restés seuls, je lui demande encore: «Eh bien!... que dites-vous de tout cela?...»

Chose singulière, c'est la première fois que je ne lui entends pas dire en parlant de la marquise: «Elle est folle!»

XV

LA CATASTROPHE

_30 juin._--C'est fini! tout est fini! et c'est bien de ma faute! Comme on dit dans les romans populaires: «J'en pleurerai longtemps des larmes de sang!» J'ai perdu Christine et me voilà exilé à nouveau dans ma sinistre petite maison de campagne de Corbillères, auprès de l'étang aux eaux de plomb!»

«Corbillères, corbillard»... je passe mes journées à mener le deuil de mes dernières illusions et de mon fol amour...

Cette dernière phrase insipide me soulève le cœur... Illusion? fol amour? Est-ce avec cette eau de rose que je vais pouvoir écrire ce qui est arrivé?... J'étais devenu comme une bête ensorcelée autour de Christine.

Il faut vous dire que, depuis huit jours, nous étions seuls dans l'hôtel.

Le marquis avait emporté la marquise expirante à son vieux château de Coulteray, sans doute pour qu'elle fût plus près de son tombeau qui l'y attendait.

Toute la domesticité avait suivi.

Seul, avec Christine!...

Et voici ce qui est arrivé.

C'était un soir... après dîner... dans le jardin où nous revenions quelquefois, Christine et moi, sans nous être donné rendez-vous...

Depuis les dernières scènes auxquelles nous avions assisté, quelque chose d'assez mystérieux semblait nous avoir rapprochés davantage, du moins je me l'imaginais, car jamais encore je n'avais vu Christine aussi confiante, ni aussi simple avec moi, ni aussi près de moi...

C'était un soir d'une douceur ineffable après la grosse chaleur du jour... je n'avais jamais été aussi heureux; nous étions assis l'un près de l'autre; un même attendrissement--qui n'était peut-être, hélas! que de l'apaisement chez Christine--nous tenait silencieux... Mes pensées tournaient à la romance... autour de nous les murailles grises se fondaient dans le repos; un chêne solitaire vacillait d'ivresse en se penchant au-dessus de l'abîme obscur de nos cœurs... Ma main se posa sur sa main--geste inconscient s'il en fut jamais--et sa main tiède resta dans la mienne.

Évidemment, évidemment, quand je pense encore à cette minute précieuse, c'est vers toi que je me retourne, nuit, ténèbre propice, voile sacré derrière lequel s'oublia ma laideur!

De ce que Christine n'avait pas retiré sa main, je concluais volontiers que mon contact ne lui déplaisait point--et cela pouvait déjà passer pour la plus grande victoire de ma vie--quand elle me demanda sur le ton de la plus sournoise confidence: «_Est-elle vraiment folle?_»

--Qui donc! interrogeai-je, assez dépité de constater que, dans le moment même, sa pensée était si loin de moi que je ne la rejoignais pas.

--Mais... la marquise?

--Je vous avouerai, fis-je, avec un peu d'humeur, que je ne pensais plus à cette malheureuse... Pourquoi me demandez-vous cela?...

--Parce que...

--Parce que... quoi? N'étions-nous pas d'accord là-dessus?... Pouvons-nous autre chose pour elle que la plaindre?

--Oui, oui!... la plaindre!... répéta-t-elle avec sa voix de rêve... Elle n'a pas su résister, elle!... résister à l'ambiance!...

--Que voulez-vous dire? Expliquez-vous, Christine?

--Mon cher Bénédict, si je vous dis cette chose à laquelle j'étais cependant résolue à n'attacher aucune importance, c'est à cause d'une certaine coïncidence dont je ne laisse pas d'être assez troublée, je l'avoue...