Part 2
À côté de cette héroïne de Walter Scott, le marquis, en dépit de ses cheveux précocement blanchis, faisait figure solide et bien vivante; dans sa face rose où circule un sang généreux, brille un regard bleu d'acier, étonnamment jeune encore et émouvant pour un homme de cinquante ans et plus. Georges-Marie-Vincent est l'arrière-petit-fils du célèbre marquis de Coulteray qui, sous Louis XV, entre autres fantaisies, se sépara de sa femme, laquelle ne voulait point entendre parler de divorce ni quitter le domicile conjugal, s'en sépara, dis-je, par ce haut mur qui coupe encore maintenant la propriété en deux, laissant à la malheureuse ce petit pavillon où elle s'était réfugiée et où elle mourut, séquestrée volontaire. C'est là que la nuit, quand son père et son fiancé reposent, la vertueuse Christine reçoit son amant.
Celui-ci, dont je continue de surveiller l'apparition sur le seuil qu'il doit forcément franchir pour sortir de sa prison d'amour me fait bien attendre derrière mes rideaux. Et, ma foi, l'heure se passe sans que j'aie vu s'entr'ouvrir la porte de l'horloger. Et l'horloger lui-même revient de la messe avec la fière Christine et l'intrépide fiancé.
Alors, le monsieur va passer encore toute sa journée dans son armoire en attendant la nuit prochaine et les revanches qu'il s'en promet!
Cette idée, dois-je l'avouer, ne contribue point beaucoup à calmer mes esprits, d'autant que je pense à une chose, c'est que si je n'ai point vu sortir le mystérieux hôte de Christine, je ne l'ai point vu entrer non plus, et tout ceci fait que je dois me demander depuis combien de temps dure cette étrange idylle au fond d'une armoire!
Je me surprends à rire férocement en pensant aux femmes en général et à celle-ci en particulier. Cette divine Christine, dont mon cœur est plein, je lui souhaite quelque bonne catastrophe, pour le soulagement de mon âme et de la conscience universelle! Je ne sortirai pas d'aujourd'hui!...
_Cinq heures._--Ce qui vient de m'arriver est bien la dernière des choses à laquelle je m'attendais! Elle est venue! Elle est venue ici! Mais n'anticipons pas, car tout vaut la peine d'être raconté et je sens que je ne suis pas au bout de mes étonnements!
D'ordinaire, l'après-midi du dimanche, les Norbert, père et fille, et Jacques Cotentin (le fiancé) sortent tous trois pour une petite promenade; aujourd'hui, le vieux et Jacques sont partis tout seuls; la fille les a accompagnés jusque sur le seuil, leur a adressé quelques bonnes paroles qu'elle soulignait de son sourire de souveraine, puis elle a refermé la porte de la boutique et moi je n'ai fait qu'un bond jusqu'à mon observatoire, là-haut, sous les toits.
Je suis arrivé à temps pour la voir traverser le petit jardin, et gravir l'escalier extérieur qui conduit à l'atelier, au dernier étage du pavillon du fond; la porte-fenêtre en était déjà grande ouverte sur le balcon et j'apercevais l'armoire; elle l'ouvrit sans hésitation et l'homme en sortit.
Elle le prit par la main et lui murmura quelque chose à l'oreille; sans doute lui apprenait-elle que la maison était délivrée de toute fâcheuse présence et qu'elle leur appartenait pour quelques heures, car il se dirigea immédiatement sur le balcon à la rampe duquel il s'appuya, regardant en bas dans le jardin avec un air de profonde méditation.
Cette fois, je le voyais bien et en détail. Matin! elle sait les choisir, ses amants, la belle Christine! En voilà un tout à fait à sa taille et tel que je n'imagine point qu'une fille d'Ève puisse en désirer de plus beau au monde! Ah! quand j'ai vu cette royale figure, ce magnifique morceau d'humanité, je jure que j'ai maudit le Créateur qui m'a fait ce qu'il m'a fait et qui a réservé pour celui-ci cette face de victoire!
Cet homme est dans toute la force de l'âge; une harmonie parfaite dirige ses mouvements; rien ne semble l'émouvoir; à côté de lui Christine qui m'en a toujours imposé par ses beaux airs impassibles me paraît une petite folle; il est vrai que je ne la reconnais plus et qu'elle a comme changé de nature. Avec son plus radieux sourire, elle l'appelle avec des gestes enfantins: Gabriel!
Ma foi! il est beau comme l'ange Gabriel ce jeune homme de trente ans! Ah! comme ils sont beaux tous les deux! quel couple!
Il faut que je vous dise maintenant comment Gabriel est habillé, car c'est bien encore là une chose pas ordinaire du tout! Il est enveloppé des pieds à la tête dans une cape à collets comme on en voyait au temps de la Révolution, et il porte, suivant la mode d'alors, de petites bottes à revers. Si bien qu'en le voyant sortir de cette armoire, au fond de cette vieille demeure cachée de l'Ile-Saint-Louis, on eût pu croire assister à quelqu'une des aventures du chevalier de Fersen, venu mystérieusement dans la capitale pour aider à l'évasion de la royale prisonnière; il n'est point jusqu'à l'accoutrement de Christine qui se prête à l'illusion, avec ce fichu Marie-Antoinette qu'elle a croisé sur son sein demi-nu.
Quelle comédie se jouent-ils là? Comment cela a-t-il commencé? Comment cela finira-t-il? Où sommes-nous? Je n'y comprends plus rien!
Cet homme ne lui a pas encore adressé la parole, mais il a obéi à son appel. Gabriel descend l'escalier devant Christine...
Les voilà tous les deux maintenant dans le jardin. Il s'est assis sous le platane, devant une petite table garnie d'une nappe où se trouvent encore des fruits et des flacons. Je le vois mal, je la vois mieux, elle; elle tourne autour de lui, elle lui parle, elle s'assied près de lui, elle met sa tête sur son épaule, je les vois de dos et l'arbre me gêne. Ils ne bougent plus; ils restent ainsi tendrement l'un près de l'autre pendant des minutes que je ne saurais compter et qui ont été des plus cruelles de ma vie.
Ah! une tête de femme sur mon épaule! Et la tête de Christine!
Si je pouvais lui manger le cœur, à l'autre!
Enfin ils se sont levés, ils se tenaient par la main; ils ont gravi l'escalier et elle lui tenait toujours la main, et c'est elle qui l'a entraîné dans l'atelier et qui en a refermé la porte.
Je suis redescendu comme un fou, dans mon atelier, à moi! Et j'ai pleuré! oui! j'ai pleuré! Ces idiots de poètes disent qu'on pleure des larmes de sang. Je le saurais bien!
Tout à coup on a frappé à la vitre du magasin. C'était elle. Elle! Elle! Elle qui ne m'avait jamais adressé la parole! Elle qui avait toujours passé à côté de moi comme si je n'existais pas!
J'ouvris en m'accrochant à la porte pour ne pas tomber. Elle me vit chancelant, hagard, les yeux rouges. Je suis horrible. Je devais être hideux!
Elle eut cette pitié suprême de ne s'apercevoir de rien! Elle me dit avec cet air de noblesse calme qui tour à tour m'enchante, m'écrase ou m'horripile: «Monsieur Bénédict Masson, vous êtes un artiste; je viens vous confier ce que j'ai de plus précieux dans ma bibliothèque, ces cinq Verlaine que vous arrangerez à votre goût qui est parfait! Vous aurez seulement la bonté de me montrer un de ces jours vos maroquins que je veux choisir de couleur différente pour chaque ouvrage.»
Et comme je me précipitais gauchement sur un petit stock de peaux qui me restait, elle leva sa belle main pâle: «Non, pas aujourd'hui... Excusez-moi, je suis un peu pressée!» Et elle s'en fut avec son regard céleste et son front d'ange.
Je n'avais pas prononcé une parole. J'étais comme anéanti. Tout équilibre était rompu en moi. Mais elle, elle en avait de reste, de l'équilibre! Il lui en fallait pour naviguer aussi tranquillement dans une histoire pareille.
_Deux heures du matin._--Effroyable!... Cette comédie ne pouvait décemment durer. Je viens d'assister au plus rapide et au plus sombre des drames. Il était un peu plus de minuit; j'étais là-haut, souffrant tous les supplices, tandis qu'une lumière, au dernier étage du pavillon, témoignait que Christine ne reposait pas encore, et tout à coup, en bas, dans la clarté lunaire qui inondait le jardin, j'ai vu paraître le vieux Norbert qui se mit à escalader l'escalier comme un chat, et puis d'un coup d'épaule, défonça la porte et il y eut la clameur de Christine: «Papa!»
Mais Norbert dressait déjà au-dessus de sa tête une arme formidable, quelque chose comme un chenet de bronze qui s'abattit, tandis que Christine suppliait: «_Ne le tue pas! Ne le tue pas!_» Il y eut une forme bondissante--l'homme--qui vint crouler jusque sur le balcon en étendant les bras, tandis que l'arme terrible continuait à le fracasser.
Et il ne bougea plus! Christine, délirante, s'était jetée sur sa poitrine.
Et puis, il y eut un silence extraordinaire.
Le vieux, qui avait croisé les bras, montrait une figure de fou.
À ce moment, Jacques sortit à son tour de son appartement et vint se mêler à la scène. Alors, Christine se releva et dit: «Papa l'a tué!»
Le vieux prononça distinctement: «_Il ne m'obéissait plus! et c'était de ta faute! j'aurais dû m'en douter!_»
Quant au fiancé, il ne dit mot, il ramassa le cadavre, le poussa dans l'atelier où ils s'enfermèrent tous et où ils sont encore au moment où j'écris ces lignes.
III
N'AURAIT-ELLE QU'UN MÉTRONOME SOUS SON CORSAGE?
Gabriel est mort! Gabriel est mort! Le vieux en a fait de la charpie! Moi, je ne considère plus que cela qui est capital. Le reste s'expliquera après, si c'est absolument nécessaire, mais pour moi, il n'y a de nécessaire que la mort de Gabriel. Il n'est plus entre moi et Christine! En serai-je beaucoup plus avancé? Peu importe! Mon cœur est rafraîchi de tout le sang que le vieux a répandu!
Elle ne posera plus sa tête sur l'épaule de ce jeune homme, beau comme un demi-dieu, et je ne les verrai plus s'embrasser. Que vont-ils faire du cadavre? J'ai attendu toute la nuit, mais la porte de l'atelier ne s'est pas rouverte.
Alors, n'en pouvant plus de fatigue et d'émotion, je suis redescendu chez moi, je me suis jeté sur mon lit et je me suis endormi dans une allégresse immense. Au réveil, j'avais l'âme encore en fête: Gabriel est mort!
Oh! ce cri de triomphe au seuil de la vie retrouvée!
Ce cœur est grave et joyeux qui saigne dans ma poitrine! Comment osé-je écrire de tels mots de feu! Me réjouir d'un lâche assassinat! Ah bah! moi aussi j'opte pour le principe de Schelling: «Les esprits supérieurs sont au-dessus des lois!» Suis-je un esprit supérieur? Peut-être oui? Peut-être non? Mais à coup sûr, _je suis un maudit supérieur!_
Et cela comporte des droits que ne comprennent point les autres créatures... depuis que je suis au monde, Dieu m'a tenté! Attention! assez divagué!... assez se vautrer dans le sacrilège... Redescendons sur la terre... Voici la femme de ménage qui vient frapper à la porte de la boutique.
D'ordinaire, à cette heure,--huit heures,--le vieux est déjà derrière ses rideaux, penché sur ses roues carrées et Mme Langlois n'a qu'à pousser la porte. Mais, aujourd'hui, les volets sont encore en place. La mère Langlois--que je connais bien puisqu'elle me sert, comme femme de ménage, moi aussi--est toute désemparée. Elle frappe. Elle frappe de son poing desséché et impatient. Enfin on lui ouvre. C'est le vieux. Elle entre et M. le prosecteur sort toute de suite dans la rue, presque en courant! Il doit être en retard pour son cours. Je le regarde bien au passage. À part ses sourcils froncés, il me paraît aussi insignifiant que tous les jours.
La porte de la boutique est restée entr'ouverte; je n'aperçois plus le vieux! Ah! entrer là dedans! Moi qui sais! moi qui pourrais voir!... car on s'arrangera bien pour que la mère Langlois ne voie rien, elle! mais, moi!... Et tout à coup, sans plus réfléchir, je saisis mon stock de peaux et je traverse la rue et j'entre dans la maison du crime... Je traverse la boutique, la petite salle à manger qui se trouve derrière cette première pièce et dans laquelle la mère Langlois accomplit déjà les gestes de sa fonction. Le balai en main, elle m'interpelle au passage, mais je suis déjà dans le jardin.
Là, je me heurte au vieux Norbert stupéfait, anéanti devant cet événement extraordinaire: un audacieux a osé franchir les cinq mètres carrés de sa boutique et se promène dans son jardin comme chez lui!
--Que voulez-vous, monsieur? finit-il par marmotter en fixant sur moi des yeux gris d'une hostilité aiguë.
--Monsieur, je suis le relieur.
--Mais je croyais que ma fille s'était entendue avec vous?
Et il a ajouté quelques paroles entre ses dents d'après lesquelles je crus comprendre que Christine avait donné à la visite qu'elle m'avait faite une importance _qui lui avait servi de prétexte à ne pas accompagner l'horloger et son neveu dans la promenade du dimanche._
À ce moment, la voix de Christine se fit entendre derrière nous:
--Laisse monter monsieur, papa!...
Je ne me le fis pas dire deux fois et sans attendre la permission du vieux, que je laissai un peu désemparé, je gravis en hâte l'escalier qui conduisait à l'atelier sur le balcon duquel Christine restait penchée.
Elle était aussi calme que je l'avais vue la veille chez moi et rien dans son air, dans sa physionomie, ne présentait le moindre reflet du terrible drame de la nuit.
Quelles étaient mes pensées alors? Aurais-je pu le dire? J'allais me trouver dans cette pièce où je savais que nul ne pénétrait jamais qu'elle, Christine, son père et son fiancé--et leur victime--et cela quelques heures après l'assassinat! et c'était Christine elle-même qui, du geste le plus naturel, m'en poussait la porte.
Mes yeux étaient allés tout de suite aux solives du balcon, au plancher de l'atelier, à la table, au bahut, comme si je devais fatalement y trouver les traces sanglantes du crime. C'était enfantin! Du moment qu'elle me recevait là, c'est que le _nécessaire_ avait été fait! Le nécessaire? Le plancher ne paraissait même pas balayé... Rien, rien, rien dans cette longue pièce où le jour pénétrait à flots n'eût pu retenir le regard le plus averti--le mien--_qui avait vu assassiner Gabriel!_
Bien mieux: je savais, par les demi-confidences de la mère Langlois, que le vieux et sa fille et le fiancé s'enfermaient là des heures et des heures, tous rideaux tirés sur les vitres, pour une besogne de mystère qui--je l'ai déjà fait entendre--commençait à troubler quelques pauvres cervelles dans le quartier; or, on pouvait, en vérité, se demander après un coup d'œil sur ce banal atelier si la mère Langlois n'avait pas rêvé!
Un vaste divan dans un coin, des tentures, quelques toiles, des études, des modelages d'après l'antique accrochés au mur, deux sellettes, supportant une vague glaise entourée de linges desséchés, une bibliothèque vitrée dans laquelle il n'y avait même pas de livres mais quelques statuettes polychromes qui me rappelèrent que deux ans auparavant Mlle Christine Norbert avait exposé aux Indépendants un Antinoüs d'étagère, d'une singulière beauté, mais qui avait fait surtout parler de lui par la matière toute nouvelle dont il était fait et à laquelle on cherchait à donner un nom, quand l'artiste avait, un beau matin, sans explications, retiré son envoi.
Au fond de la pièce, une portière à demi soulevée donnant sur une petite chambre qui était certainement la chambre de Christine.
Mes yeux, qui ne pouvaient s'arrêter sur rien, retournèrent au bahut.
Mais Christine me rappela tranquillement l'objet de ma visite en me priant de m'asseoir dans le fauteuil où, l'avant-dernière nuit, j'avais vu s'asseoir Gabriel.
Si elle était calme, je ne l'étais pas! Ma cervelle était en feu, mes mains tremblaient.
Elle s'assit en face de moi; je n'osais pas la regarder. On lui avait assassiné, la nuit dernière, son amant, et elle s'intéressait au grain et à la couleur de mes peaux!
Elle me dit qu'elle me fournirait quelques dessins d'après lesquels j'aurais à établir une mosaïque.
--C'est donc une reliure de grand luxe? demandai-je.
--Oui, me répondit-elle, et je vais vous avouer que ces livres ne sont pas à moi et qu'ils ne sont pas pour moi. C'est un secret que je trahis, mais je suis sûre que vous ne me vendrez pas! Ils appartiennent à M. le marquis de Coulteray, notre propriétaire, que j'ai vu dernièrement et qui cherche un relieur d'art qui veuille bien se consacrer à sa bibliothèque dans des conditions assez exceptionnelles, du reste, mais qui ne vous gêneraient peut-être pas, vous, qui êtes son voisin! Je lui ai parlé de vous et il s'est servi de moi pour vous mettre à l'épreuve. Vous m'excuserez!
Je remerciai en balbutiant comme un enfant timide et confus. Cette histoire de livres m'intéressait peu, mais l'idée qu'elle avait pensé à moi! que j'existais pour elle! qu'elle avait fait un geste pour me rendre service! J'étais comme enivré. Tout à l'heure, j'avais abordé cette belle fille avec horreur, me demandant quel impassible métronome battait sous son corsage, et maintenant j'aurais baisé le bas de sa robe comme à la déesse de la Pitié.
Oui, oui, celle-là était adorable de bien vouloir se pencher sur mon abomination, de sourire à ma hideur! car elle me sourit! Ô ange!...
Tout de même, la nuit dernière, à cette place même, on lui a assassiné son amant!
Cette idée, resurgie tout à coup, me fait chanceler. Mon regard stupide fait encore une fois le tour de cette pièce maudite qui ne me livre rien de son secret, et puis s'arrête encore sur le bahut! Le bahut d'où il est sorti et où ils l'ont peut-être rejeté en attendant qu'ils lui fassent une autre tombe!... car il est peut-être encore là, le mort magnifique!...
Je suis sûr qu'il y est!...
Une force dont je ne suis pas le maître dirige mes pas vers le meuble fatal. «Où allez-vous, monsieur?»... Cette fois il me semble que sa voix est moins sûre et que le geste avec lequel elle m'arrête a été un peu hâtif.
C'est à mon tour d'avoir pitié. Je me ressaisis... je dis n'importe quoi:
--C'est un vieux bahut normand!...
--Ce n'est pas un bahut, monsieur, c'est une vieille armoire de la Renaissance provençale, tout ce qu'il y a de plus authentique... le seul meuble qui me reste de ma mère, monsieur, qui le tenait de sa grand'mère!... Il y a eu là dedans de bien beau linge et solide comme on n'en fait plus à présent!
Je m'incline pour prendre congé... Elle me tend la main. Je sens que si je touche cette main de mes lèvres, je vais faire des folies et je me sauve!... Après tout, il est mort! il est mort! Et c'est le principal!... Le vieux Norbert était dans son droit! le droit romain, le seul! droit de vie et de mort sous son toit!... Il est vrai que s'il a tué le monsieur à la cape, il n'a pas touché à un cheveu de sa fille... Il a bien fait! Une créature pareille, c'est sacré, quoi qu'elle fasse! Brave _pater familias!_ Je lui serre la main dans sa boutique avant de courir m'enfermer dans la mienne. Tout cela est horrible!...
IV
LA ROUGE GOUTTE DE SANG PÈSE PLUS QUE LA MER EN COLÈRE
--Oui, môssieu Bénédique, oui, c'est comme je vous le dis, il se passe là des choses qu'est pas naturelles; quand je vous ai aperçu ce matin traversant leur salle à manger, j'ai voulu me jeter sur vous pour que vous ne passiez pas, tant je craignais un malheur! J'ai cru un jour qu'ils allaient me dévorer parce que je m'étais rendue dans le jardin sans leur permission! Pire que des sauvages, je vous dis! Pire que des sauvages!
»Ils ne veulent personne, personne autour d'eux! J'suis même étonnée qu'ils fassent venir une femme de ménage, mais il y a des choses que la demoiselle peut pas faire; elle ne peut pas laver la vaisselle, par exemple! ça la répugne, c'te poupée aux mains de grande madame qui n'a pas le sou! car ça n'a pas le sou! et c'est fier comme si ça n'avait pas tout vendu, pièce par pièce! J'ai vu filer l'argenterie, moi! des morceaux qui ne dataient pas d'hier, pour sûr! des souvenirs de famille, et des tableaux, et des meubles! Depuis trois ans, ça se vide là dedans, et comment, et pourquoi?
»On dit que le vieux cherche le mouvement perpétuel! Qu'est-ce que c'est que ça, «le mouvement perpétuel»? Je l'ai trouvé, moi, le mouvement perpétuel! C'est-y point que je ne remue pas tout le temps? Jamais une minute de repos pour le pauvre monde.
»Mais s'il est toqué, le père Norbert, est-ce que les deux autres ne devraient pas avoir de la raison pour lui? Ma parole! le médecin paraît aussi «maboule» dans son petit laboratoire du fond du jardin que le vieux et la demoiselle dans leur atelier! je le disais encore tout à l'heure à c'te bonne mam'zelle Barescat; quand il sort de là dedans au matin que j'arrive et qu'il court à son amphithéâtre, c'est lui qui a une figure de macchabée! À quoi donc qu'il a passé la nuit?
»Quant à la demoiselle, par exemple, elle a toujours l'air de se promener dans le paradis! Elle passe auprès de vous comme si on n'était pas plus qu'une puce!
»Tout de même, depuis deux jours, je lui ai vu les yeux rouges.
»Voyez-vous, môssieu Bénédique, c'te maison-là me fait peur! J'ai eu bien souvent envie de ne plus y retourner... Sans Mlle Barescat, qu'est aussi curieuse que moi, il y a beau temps que je leur aurais tiré ma révérence!...»
C'est dans l'arrière-boutique de Mlle Barescat, la mercière, centre de tous les potins du quartier, que cette conversation a eu lieu; c'est là que je suis venu trouver, sous un prétexte quelconque, la mère Langlois. Le bavardage de ces deux femmes me paraît redoutable _pour les autres!_...
Mlle Barescat écoute la mère Langlois en hochant la tête et en caressant son chat... Pour rien au monde, Mlle Barescat ne consentirait à se séparer de son chat: la mort seule peut les désunir, mais l'absence ne les séparera jamais: ils reçoivent toutes les confidences de compagnie, reconduisant les gens à la porte, et, restés seuls, trament de petits complots qui peuvent conduire les personnages les plus tranquilles au déménagement ou au suicide.
Tout de même, j'essaie de me rassurer; les propos chez la mercière ne dépassent point la limite ordinaire du commérage. Enfin, je fais une déclaration destinée dans mon esprit à apaiser les inquiétudes de Mme Langlois.
--L'imagination est une belle chose, madame Langlois, elle pare les intelligences les plus ternes et donne à votre conversation, en particulier, une couleur que j'apprécie, car j'ai toujours aimé les contes qui font un peu peur et, à ce point de vue, je suis resté très enfant; ainsi je ne me lasserai point de vous entendre parler du vieux Norbert, de son neveu et de sa fille et de l'étrange existence qu'ils mènent; enfin, je ne vous cacherai rien en vous disant que c'est beaucoup à cause de vos histoires, que j'ai pénétré si brusquement dans le jardin défendu et que j'ai gravi avec tant de hâte l'escalier qui conduit à l'atelier mystérieux. La vérité me force à vous dire, madame Langlois, que je n'ai rien trouvé chez les Norbert qui pût justifier l'angoisse avec laquelle vous servez ces braves gens. L'atelier n'a rien que de très banal, j'en ai vu vingt comme celui-là dans ma vie.
--Eh ben alors! m'interrompit-elle en lançant à Mlle Barescat un coup d'œil sournois, pourquoi en font-ils un pareil mystère qu'ils ne veulent seulement point que j'aille y fiche un coup de balai?
--Les artistes ont de ces lubies! fis-je.
--Je vois que les artistes aiment la poussière!... C'est d'autant plus incompréhensible que la belle Christine est toujours propre comme un sou neuf... Ah! c'est pas elle qui balaie, bien sûr!... Tenez, il n'y a qu'un homme que j'aie vu, avant vous, pénétrer dans l'atelier, en dehors bien entendu du vieux Norbert et de son neveu. C'était, _il y a de cela deux mois_... j'en ai parlé à Mlle Barescat... oh! un drôle de type... _il était habillé avec un manteau qui l'enfermait des pieds à la tête, et il avait des bottes_...
--Eh bien! vous voyez qu'ils reçoivent des étrangers, dis-je en essayant de conserver à ma voix le ton le plus naturel, bien que je fusse singulièrement ému par la dernière déclaration de la femme de ménage.