La Poupée

Part 3

Chapter 32,605 wordsPublic domain

Quel est l’adolescent qui n’a pas imaginé le paradis comme une cuisine voluptueuse aux buffets pleins de volailles à la gelée, et dont les culs de casseroles, polis et clairs ainsi que des miroirs, reflétaient une accorte fille à la croupe dodue, aux mollets rebondis, aux bras chauds et aux seins ronds, en train d’ôter une chemise rustique?

* * * * *

Si les fiancés pouvaient observer leurs futures à l’heure des repas, cela éviterait bien des malentendus et des divorces.

En tout cas, si j’avais quelques conseils à donner aux jeunes hommes, je leur dirais:

--Ne demeurez pas là, extasiés comme des benêts, à regarder ses dents quand elle boit et à vous demander par quel miracle le pain qu’elle avale, le gigot froid, les pommes de terre, la salade, la confiture et les gâteaux secs vont se changer en roses et en lys sur ce visage que vous convoitez.

Examinez-la calmement.

--Elle a bon appétit, mais ne se hâte point. Elle prend son temps et elle mange posément, accueillant également tous les plats sans y revenir jamais?...

Elle est sérieuse, patiente et dévouée. Epousez-la. C’est la compagne des bons et des mauvais jours, celle qui ne choisira pas ailleurs et qui ne désirera jamais que ce qu’elle possède.

--Elle a un gros appétit, et elle se hâte comme si elle était pressée par l’heure d’un train, dans un buffet de gare. Elle est joyeuse cependant et de bonne humeur. Elle sourit franchement entre deux bouchées?...

Si vous êtes sûr de vous, vous aurez là une femme excellente, un peu ronde et brusque; son amour sera peut-être légèrement tyrannique, mais il sera, aussi, robuste et solide.

Souvenez-vous, par exemple, qu’elle reprend toujours d’un plat qui lui a plu...

--Elle déchiquette sa côtelette comme un poisson pour n’en sucer que l’os; elle cherche, de la pointe de son couteau, une boulette de moelle?

Méfiez-vous. Elle est chicanière et soupçonneuse, jalouse aussi. Elle fouillera dans vos poches quand vous changerez de veston...

--Elle met de chaque côté de son assiette, soigneusement, à gauche la mie de pain, à droite la croûte?

Vous ne la connaîtrez jamais complètement. Elle est ambiguë, méthodique, froide et secrète. Le mariage, pour elle, comporte trois cérémonies: à la mairie, à l’église et au tribunal où se prononce le divorce.

--Si elle prend la cuisse d’un poulet rôti, épousez-la.

Elle n’est pas très délicate, mais elle est simple, bien portante et sans détours. Elle marchera toujours sur la bonne route...

Si j’avais fait métier d’écrire, j’aurais sûrement composé un curieux ouvrage sur la cuisine...

* * * * *

Demain, elle existera!...

C’est dans ce pays que j’ai vu, pour la première fois, une femme nue. Je crois que peu d’adolescents ont été aussi favorisés que moi et c’est le souvenir le plus prodigieux de ma quinzième année.

J’étais un enfant studieux, sage et maladif, et, pendant les vacances, mes seules distractions étaient la pêche et la lecture des poètes romantiques.

Un après-midi que je lisais les _Orientales_, sous un arbre, une petite charrette anglaise passa sur la route et un jeune homme vêtu de blanc me fit un salut amical.

J’allai à lui, à travers le parc.

C’était mon ami de classe Alexandre Boreuil, le fils d’un antiquaire de la place du Forum que l’on disait fort riche.

Je lui offris de se rafraîchir, mais il refusa, craignant d’être en retard. Il avait une course à faire à quelques kilomètres, et il me désigna une place à côté de lui, sous le tendelet de toile écrue qui faisait une ombre claire à sa voiture.

Il allait, me confiait-il, porter un antique objet d’art au propriétaire d’un château des environs dont j’avais vaguement entendu parler.

Je savais que ce voisin, fort bizarre et solitaire, vivait au milieu d’admirables collections, et j’acceptai la place que m’offrait Alexandre.

--Vous devez vous ennuyer? commença-t-il.

--Mais non, répondis-je, et je tirai les _Orientales_ de ma poche.

Il ouvrit le bouquin, déclama une strophe, éclata de rire, et il écrasa, en refermant le volume, une abeille qui semblait butiner les vers.

Il arrêta son cheval devant une petite porte en bois épais, toute cloutée de bronze.

Le bouton de la sonnerie disparaissait sous le feuillage, et il nous fallut le chercher entre les luisantes feuilles bleues d’un feston de lierre.

La porte s’ouvrit et Alexandre, ayant attaché son cheval et entravé les roues, prit, en portant le précieux objet dans une boîte, un sentier plein de mousse, sous des arbres de Judée.

Je le suivais, et nous aperçûmes brusquement le château.

Une vieille servante guida mon ami,--car je demeurai sur la terrasse,--à travers un immense vestibule, vers un salon que j’apercevais devant moi et qui devait servir de bibliothèque.

Quatre portes-fenêtres étaient ouvertes sur le jardin, et les vieux arbres et les stores de toile jaune tamisaient à souhait l’ardente lumière.

Un homme était assis au milieu de la vaste pièce. Il paraissait quarante-cinq ans. Une crinière grise et drue, rejetée en arrière; une barbe épaisse, aux boucles distinctes comme celles des bronzes antiques, en faisait un être d’un grand caractère.

On imaginait au fond du parc une victoria vernie, avec un cocher solennel.

Je vis entrer Alexandre. Il tendait sa boîte à l’homme qui coupa les ficelles et tira, du coton qui l’enveloppait, un petit Bacchus d’ivoire. Du plat de sa main velue, il caressait la statuette, comme un voluptueux caresse l’épaule bien potelée d’une maîtresse.

Lorsqu’il se leva, Alexandre prit congé, mais il s’égara sans doute dans les couloirs, car il fut un assez long moment sans paraître.

C’est alors que j’eus la révélation de la femme.

Une grande fille entra, blonde, élancée, robuste et nue. Elle n’avait aux pieds que des sandales retenues aux chevilles par des bandelettes dorées, et un peigne d’écaille à son chignon.

Dans les clartés adoucies et tranquilles de l’immense salon plein de livres, de marbres et de miroirs, elle allait sans gêne, habituée certainement à vivre ainsi. Elle s’assit, croisa ses longues jambes blanches et prit le petit Bacchus pour l’examiner. Puis, elle arrangea sa coiffure dans une glace et, me tournant le dos, quitta le salon, les bras arrondis sur sa tête et pareille à une grande amphore d’albâtre. Je ne racontai pas cela à mon ami, et j’appris ensuite que cet homme était un singulier original, vivant seul avec cette femme nue, dans ce château où personne ne venait jamais.

* * * * *

Elle existe!... Ah! la chose n’a pas été commode... J’ai ouvert la boîte dans l’ombre, j’ai développé la toile sur mon lit, mais avant de lui donner la vie avec ce qui me reste de souffle, je l’ai habillée d’un peignoir de soie chinoise, j’ai mis des bas à ses jambes plates et je l’ai chaussée, comme j’ai pu, de mules blanches... Je l’ai vue naître

par degrés... L’étoffe s’est soulevée lentement, un pied s’est brusquement étiré, et son visage clair s’est tourné vers moi avec ses yeux immobiles, étonnés et extasiés. Je l’ai coiffée d’un bonnet de dentelles et je suis resté près d’elle, en lui tenant la main, et je lui ai dit:

«--Tu n’es rien sans doute qu’une illusion, mais que sont les plus grandes amours?

«Telle femme pour qui un amant désespéré s’est tué n’aurait pas obtenu un seul baiser d’un autre homme. L’amour est en nous, il n’est pas nécessaire que celle qui en est l’objet le partage. Le vieux Shakespeare a dit que l’amour et la beauté étaient dans l’œil du contemplateur et qu’ils naissent du regard qui sait transfigurer la matière.

«Tu n’es qu’une énorme bulle que j’ai soufflée, mais il en est de même de tout ce que nous imaginons.

«Ecoute, je n’ai pas de secrets pour toi. J’ai été pris, il y a quelques années, par une fille rencontrée dans un café. A présent qu’il n’y a plus autour de son image l’atmosphère que je créais, je puis affirmer qu’elle était ignoble.

«Ses cheveux teints étaient une filasse décolorée, sa gorge était dévastée, et je mourrais de honte si je devais m’attabler encore avec elle dans les restaurants où elle m’entraînait et où elle mangeait comme un maçon, en persécutant de ses œillades les hommes qui dînaient seuls.

«Eh bien, je la transfigurais. Je faisais de sa fausse chevelure une toison de courtisane médicéenne et de dogaresse, et la poitrine de marbre des Vénus me semblait fade à côté des deux gourdes molles que j’embrassais, pendant qu’elle gloussait comme une poissarde chatouillée.

«Les grandes héroïnes n’ont sans doute existé que dans le cœur éperdu de ceux qui les aimèrent. La divine, la pure Laure que chanta Pétrarque était une jeune femme qui couchait toutes les nuits avec son mari, le sieur de Sade, un rude gentilhomme peu lavé qui devait ronfler après avoir fait l’amour comme un soudard.

«Laure accomplissait peut-être sans joie ces devoirs conjugaux, et je crois volontiers qu’elle avait plus de noblesse et d’allure que Tata--ma maîtresse était connue sous ce nom imbécile--mais je crois aussi que, pendant quelques mois, je fus un plus grand poète que l’altissime sonnetiste qui célébra la dame de Vaucluse, parce que transfigurer ce chameau demandait beaucoup plus de dons poétiques et d’idéalisme.

«Certains soirs, le foulard ou le velours de sa jupe qui avait balayé toutes les banquettes du café me semblaient tissés d’une surnaturelle soie, et je sentais mille cœurs battre dans ma poitrine quand elle m’enlaçait négligemment de ses bras qui avaient traîné partout.

«Tu es aussi réelle a présent que toutes les femmes que j’ai possédées et qui ne m’aimaient pas, celles dont l’amant qui n’arrive pas à les émouvoir est

«_comme un musicien_ «_Tourmentant le clavier d’un clavecin sans cordes_...»

«Je ne peux te donner un nom. A mon gré, lourde et parfumée de musc, tu seras

la fille du Sud qu’on trouve près du vieux port et qui vous entraîne dans une maison obscure et moisie. Elle sent les coquillages, le soleil et l’eau croupie où meurent les poissons. Une chandelle éclaire sa mansarde chaude dont la croisée donne sur un bassin plein de navires. Le matelot à peu près ivre qu’elle a ramené ne saurait y reconnaître le sien. Il est allongé sur le grabat et il regarde cette femme qu’il ne connaît pas. Elle a dans son chignon massif un œillet qu’a flétri le parfum trop fort de ses cheveux gras. Elle marche vers la couche, nue, robuste, et son corps splendide et dur qu’a glacé la sueur montre, dans l’ombre où clignote la bougie, des seins flétris, et son amour ressemble à une brutale rixe...

«Tu seras, si je le désire, une jeune femme du Nord, blonde, docile et molle. Pendant le silence cruel d’une nuit de gel sur la mer ou brillent des îlots de glace, ton corps chaud frissonnera à peine quand je l’étreindrai sous les couvertures... Tu deviendras tour à tour la belle poitrinaire qui consume d’amour ses derniers jours, sous les eucalyptus de la villa; la jeune fille du château qui a donné rendez-vous au fils du jardinier; la petite bourgeoise qui trompe le notaire avec le soldat qu’elle loge; la pierreuse qui vous pousse, une nuit de pluie, vers son hôtel, à travers une rue dont le trottoir luit comme de l’ébène mouillé... Tu seras toutes les femmes: la chaste pupille aux tresses blondes de l’anabaptiste et la cadette déjà grasse et ambrée du rabbin; la jeune duchesse svelte, pâle et mélancolique; la brute foraine aux poignets garrottés de cuir, aux jarrets épais qui lutte avec des hercules efflanqués; la Hollandaise aux bras de lait et de roses; la Chinoise

qu’éclaire une ronde lanterne de papier; la créole qui fume un cigare parmi les cannes à sucre; l’alerte modiste qu’on a connue avenue de l’Opéra; la bergère en sabots dont le baiser a l’odeur fraîche d’une pomme sous une averse de septembre; la blanche et froide lady qui porte à son col de cygne des perles de vice-reine; la nouvelle épousée défaillante et timide, et la veuve de trente ans qui croyait se consoler en allant au mois de Marie...

«A ce soir... J’allumerai les flambeaux d’argent dans cette belle chambre qui est désormais la tienne, au milieu du parc sauvage où nous serons seuls comme au cœur vierge d’un éden...»

* * * * *

Je posai mon cigare éteint dans le plateau et j’achevais la bouteille que M. Olivier Camors aurait peut-être entamée, lorsque le valet de chambre entra.

--Eh bien, monsieur, vous avez terminé votre lecture... qu’en dites-vous? C’est fort curieux, n’est-ce pas? Le journal de mon défunt maître s’arrête là; il n’a pas soupé avec la demoiselle en baudruche, puisqu’il est mort au cours de l’après-midi, vers quatre heures, et brusquement.

Quand je dis brusquement, je me trompe; il agonisait depuis son arrivée à la Tremblée. Enfin, quoi qu’il en soit, il est mort l’après-midi du jour où il écrivit ces dernières lignes et il ne put exécuter aucun de ses projets galants. Triste! J’ai connu quelques histoires semblables d’hommes qui attendirent une femme aimée pendant longtemps et qui disparurent avant d’avoir pu savoir le goût de sa peau.

S’il y avait eu quelque chose entre eux, je ne l’aurais pas gardée, vous pouvez me croire. Ah! non, par exemple, je ne l’aurais pas gardée! Je suis vieux, il y a longtemps que j’ai renoncé à toutes les plaisanteries, mais celle-là... non celle-là est trop forte... Venez, monsieur, je l’ai descendue du grenier, elle est dans le corridor et en plein courant d’air; si quelque fenêtre s’ouvrait... Avec ce temps c’est dangereux parce que...

Il n’acheva pas sa phrase.

Un formidable coup de vent inclina les branches des arbres qui balayèrent la façade et nous entendîmes un bruit de vitres brisées et de croisée qui se referme trop fort.

Je courus derrière le vieillard qui se hâtait, et nous arrivâmes sur le perron juste à temps pour voir s’envoler, comme un ballon d’enfant, la maîtresse de feu M. Olivier Camors.

Elle était nue, avec des bas blancs et des pantoufles, car le vent de l’orage qui éclatait avait dû arracher son peignoir.

A la hauteur du toit, elle bascula et fit un plongeon. J’aperçus sa tête souriante aux yeux immobiles et extasiés. Elle avait perdu son bonnet et elle ressemblait à une de ces jeannettes de carton colorié sur lesquelles les anciennes modistes essayaient leurs coiffes. Elle dansait, se redressait, tanguait, les seins gonflés et son corps était d’un blanc de plâtre légèrement teinté de rose.

--Est-elle godiche? dit le domestique effaré.

Elle dépassa la cime rebroussée et furieuse d’un vieux marronnier, et les remous et les courants aériens, qui devaient être plus violents et plus rapides, l’enlevèrent, lui firent faire deux ou trois bonds si prodigieux qu’elle ne fut bientôt plus à mes yeux qu’une poupée de petite fille dans un ciel tumultueux parsemé de feuilles mortes.

--Elle est capable d’aller relancer mon ancien maître jusqu’au paradis, murmura le vieux serviteur goguenard, sans la quitter des yeux...

Plus haut que les plus lointaines hirondelles, elle ne fut bientôt qu’un point tremblant, une bulle affolée et, s’il est vrai que les âmes mettent un temps assez long avant de quitter les lieux où elles furent affranchies, celle de l’étrange mort dut voir passer la femme qu’il avait animée de son dernier souffle et qui s’en allait charmante, puérile, maladroite et ridicule, dans l’infini...

OUVRAGES

DU MÊME AUTEUR

LA MAISON DU POÈTE Poésies LES ISOLEMENTS -- JACQUES Roman en vers ORCHESTRES Poésies LES HEURES DÉCHIRÉES Notes FRANÇOIS PAIN, GENDARME -- L’ABDICATION DE RIS-ORANGIS Roman L’HEURE DES TZIGANES Théâtre LES BONAPARTE -- LES CHARMETTES -- LA LUMIÈRE DU SOIR -- THÉOPHILE GAUTIER Étude L’APRÈS-MIDI CHEZ L’ANTIQUAIRE (_L’Édition_).

_A paraître_:

LE DIMANCHE AVEC PAUL CÉZANNE (_L’Édition_). PARIS MORT ET VIF... LA JOURNÉE DU CÉLIBATAIRE (_L’Édition_). LA TRAHISON D’EURYDICE Roman MONSIEUR LE CURÉ -- ART POÉTIQUE Poésies LE DIMANCHE DE L’AMATEUR.

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-CINQ AVRIL MIL NEUF CENT VINGT-CINQ, SUR LES PRESSES DE COULOUMA, MAITRE IMPRIMEUR A ARGENTEUIL, H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR, POUR LE COMPTE DE G. BRIFFAUT, ÉDITEUR A PARIS.