La Poupée

Part 2

Chapter 23,856 wordsPublic domain

Mais quand passent, venant d’une affreuse bataille, Dans un lourd battement d’aile vierge et meurtrie Des âmes de soldats, courbant leur grande taille, Gœthe et Schiller, pensifs, maudissent leur patrie...

* * * * *

Je passe aujourd’hui l’après-midi allongé sur mon lit, à regarder le ciel au-dessus des arbres.

Au plus profond, au plus intime de moi, dans ces régions intérieures où ne peut vivre aucun mensonge, il n’y a peut-être que le désir d’en avoir fini vite avec les misères que je traîne, et je me sens soulevé par l’espoir des grandes migrations inconnues.

Tout arrivera sans doute comme je l’imagine.

Un matin ou un soir, lorsque Jean entrera, il me trouvera à cette place, immobile et couché, tel que je le suis maintenant.

Il constatera que je suis mort.

Mort!... savent-ils ce qu’ils disent, ceux qui prononcent ce mot?

Invisible, mon âme flottera au-dessus de tout ce qu’elle aura laissé et, après quelques formalités qui ne me regarderont plus, quand on aura fait disparaître ce... Comment dire?... Cet amas de phosphate et de matières ammoniacales, elle prendra son vol vers les blancs et bleus paysages fugitifs et changeants, que je contemple de ma croisée.

Immense ivresse des affranchissements!

Je parcourrai le ciel, je m’engagerai dans ces ravins d’ombre effilochée au penchant des collines neigeuses que composent les nuages; j’escaladerai des pics et des falaises d’écume, des glaciers brumeux; je traverserai de vaporeux défilés pour gagner des champs de neige tiède, des moissons floconneuses. Je serai submergé par des marées, j’assisterai à des débâcles de nuées que je verrai fondre comme des blocs polaires, et je partirai vers les régions supérieures où n’atteignent pas les oiseaux,... puis... puis... je ne sais plus ce qui arrivera... Mais je passe cet après-midi dans les nuages, l’esprit presque délivré...

* * * * *

Je ne suis tout de même pas assez loin du village.

Il me semble, quand je veille, que je l’entends dormir. Une étoile se noie dans l’abreuvoir et la lune est derrière le clocher trapu et sans idéalisme de sa petite église romane.

Je l’imagine cette nuit et l’humble bourgade abrite toutes les situations éternisées par l’art des écrivains.

Sous un ciel nocturne, dont la pureté religieuse fait songer à un grand vers bleu sombre de Virgile, autour de cette place provinciale pareille à celles où Coppée fit rêver de poétiques receveurs de l’enregistrement, un héros ou une héroïne littéraires habitent dans chaque maison.

Ici, vit le _Père Goriot_, de Balzac; là, _Eugénie Grandet_ range le linge qu’elle a elle-même lavé, tandis que l’avare _Grandet_ recompte ses billets. Derrière le géranium de telle croisée, relisant une lettre de _Vincent_, il y a _Mireille_, blanche de la blancheur ardente des camélias. _Léon_, le clerc de notaire qui passe dans le roman de Flaubert, songe à Paris, aux actrices, aux salons, en parcourant des échos mondains dans un journal. _Emma Bovary_ tourne le dos à son mari qui semble tirer, en dormant, sur le tuyau d’une invisible pipe car il dort, avec cette croupe chaude à portée de sa main... Dans des chambres obscures ronflent les paysans de Zola. Un vieux, dont on convoite l’héritage, est secoué par une crise d’asthme pendant que son fils, qui préférerait dormir, est obligé de besogner sa grosse femme qui fait craquer le lit, sans se soucier de son beau-père ni de son dernier né qui braille, travaillé par la dentition ou la colique. Et les cochons grognent dans les étables, et les rats volent du lard dans les buffets. Quelle farce obscure et monotone emportée autour du soleil à une vitesse de quatre cent douze lieues par minute!...

* * * * *

Le vent a emporté un journal dans le parc.

Sa première page était étalée bien à plat, sur l’herbe. Je n’avais qu’à me pencher pour lire et je ne l’ai pas fait.

Que m’aurait-il appris?

Je sais ce qu’il contenait sans l’avoir regardé: on doit toujours se battre en Orient, et la famine et le choléra occupent sérieusement les armées rouges. Des garçons sans scrupules ont volé, dans un rapide, les bijoux des grosses dames qui vont si souvent aux cabinets. On a entôlé un rentier qui avait eu la faiblesse de suivre dans un garni deux filles, dont les mollets polissons n’étaient pas à comparer à ceux de sa digne épouse, et cela ainsi jusqu’aux rébus de la quatrième page proposés à des œdipes qui gagnent un stylographe ou une fiole de parfum chimique.

J’en ai fait une boule que j’ai lancée par-dessus le mur... Un train sifflait au loin...

* * * * *

Il y a plus d’un mois que je n’avais ouvert ce carnet. Les gaz que le docteur Faust fabriquait chez Mᵐᵉ Bertha Krupp agissent de mieux en mieux. Chose curieuse, à mesure que mes forces déclinent et que le mal me gagne, je suis de plus en plus poursuivi par des images de femmes.

Je ne peux pourtant pas sortir, dans l’état où je suis, et séduire quelque fille du village. La plus minable me rirait au nez.

* * * * *

_Gustave. Poste restante. B. 21. Hôtel de Ville. Envoi discret de catalogues..._ J’ai lu cette adresse, au hasard, avant de quitter Paris, et je ne sais pourquoi elle me hante à la façon d’un leit-motiv.

Je viens d’écrire à ce commerçant discret. Il expédie des paquets de tissus caoutchoutés qui deviennent, quand on les gonfle, de véritables femmes. Ce sont les seules qui puissent me convenir. On m’a affirmé que des explorateurs et certains solitaires n’en souhaitent pas d’autres.

J’ai coupé toutes les ficelles qui me rattachaient au monde; si quelqu’un parlait de moi aux gens du village, on lui dirait que je suis fou. C’est peut-être vrai. Pourquoi n’aimerais-je pas une grande poupée?... Hé... pas si grande... j’ai donné les mesures. Je suis de l’avis de Michelet. Il faut que sa tête arrive à la hauteur de mon cœur...

* * * * *

Lorsqu’on frappera à la porte verte, ce sera Elle!

Je ne pense plus qu’à son arrivée. J’ai commandé un petit trousseau: des bas de soie, une chemise, un peignoir, un bonnet de dentelles, un flacon d’essence de rose, un autre de musc; mais j’ignore tout de cette inconnue, et comment l’appellerai-je? Je vais songer à un nom.

* * * * *

Je ne crois pas trouver.

On peut étiqueter, une fois pour toutes, les choses immobiles. Elles ne changent jamais. Le nom qu’on leur donne les désigne toujours. Mais les femmes!...

J’en ai connu une qui s’appelait Marie. Cela lui allait parfaitement jusqu’à midi. Ses cheveux châtains, mouillés et lissés au sortir du bain, en faisaient une grasse et bourgeoise madone. Elle avait des réveils enfantins et sa toilette était pudique et secrète.

Le déjeuner troublait légèrement toutes ces candeurs.

Après un verre de vieux bordeaux et un doigt de chartreuse, elle s’appelait Sapho, Lucrèce, Mercédès ou Rosa.

Le prénom d’une femme, qui prend son café au lait ou qui brode en compagnie de sa mère, ne lui convient plus le soir, quand elle est nue.

Elle s’appelle Marthe, Thérèse ou Monique, et cela est très bien ainsi. Elle coud, elle suce le bout de son doigt où une piqûre d’aiguille a fait brusquement éclore une petite coccinelle de corail sombre; elle confectionne une tarte devant le fourneau, elle lit un roman honnête, et elle peut porter le nom qu’elle a reçu.

Si elle met sur ses cheveux un grand chapeau de soleil et qu’elle aille dans le jardin, elle s’évade déjà. Elle doit s’appeler Charlotte, Isabelle, ou Rosine. Charlotte, c’est comme un abricot plein de taches de rousseur, et si Rosine est un prénom enveloppé dans une large feuille de rose rose, Isabelle a le blanc crème des gloires de Dijon.

La nuit est venue. Elle est seule avec son mari et elle pousse le verrou de la porte, toute pareille à ces amantes potelées et vermeilles qui font le même geste dans les estampes galantes du XVIIIᵉ siècle. Un sein gonflé s’échappe hors de son corsage, un de ses bas tombe sur sa jambe ronde. Elle est alors Rosette ou Fanchon...

Le voici en chemise, avec ses mules de satin bleu, les bras arrondis, les mains à son chignon qu’elle tord. Elle est devenue la gaillarde bourgeoise des contes italiens qui va prendre son plaisir avec un beau capitaine ou un jeune capucin paillard qu’elle a gavé d’oie rôtie et de vin vieux...

Elle jette ses pantoufles minuscules et ses derniers voiles, et, sans un peigne, sans une bague, elle est une femme des premiers âges du monde, elle est Laïs ou Phryné, Atalante, Chloé, Amaryllis... mais aucun de ces noms ne lui convient longtemps et, quand elle s’endort sur le bras qui l’a étreinte, elle redevient presque la petite fille alourdie de sommeil qu’on appelait Moune, Ninette ou Lili...

* * * * *

Au fond, il n’y a rien de très cocasse dans le désir que j’ai de cette poupée.

Mon grand’père d’Herbaupair, après avoir fait deux enfants à sa femme, l’abandonna à la Tremblée et n’aima plus que les visages et les corps peints sur des toiles. Je l’imagine dans une rue de Paris, vers 1860. Il était absolument normal.

Devant ou derrière lui, sur le trottoir mouillé de pluie, un homme de son âge suivait une lorette ou une modiste qui jouait de la croupe et soulevait sa jupe sur de gros jarrets qui tendaient ses bas blancs.

Il obtenait un rendez-vous pour le soir, se ruinait en vespetro et en marasquin pour régaler la belle qui finissait par se laisser conduire à l’hôtel. Les draps y étaient douteux et humides; il gelait dans la chambre

inhospitalière; la fille, qui montrait soudain une rapacité sordide de commerçante, tarifait ses charmes douteux et ses caresses, et le galantin dégrisé ne songeait qu’à fuir, et il faisait le simulacre de l’amour, honteux comme tous les simulacres, en écoutant les

vidangeurs, seuls maîtres de la rue à cette heure déserte et noire. Mon grand-père, lui, se rendait tranquillement à de mystérieux rendez-vous chez les brocanteurs auvergnats, cherchant les seules femmes qu’il aimât: les nymphes de Fragonard, les laitières de Greuze et les belles dames poudrées des anciens pastels... Ses amours étaient les plus belles... Il se ruina presque cependant pour une fille rencontrée à la terrasse de Tortoni...

* * * * *

Elle devrait être ici.

Je suis de plus en plus nerveux, depuis que je l’attends. La moindre chose m’irrite, et j’ai failli avoir une épouvantable crise pour avoir vu un crapaud. Sa hideur, ses pustules ne m’ont pas trop répugné, c’est son attitude qui m’a rendu furieux.

Ce crapaud, que mon domestique protège, est une sorte de divinité bouddhique, ventrue, molle et grenue; il allait lent, solennel, important, ridicule, et je comprenais qu’il se savait sacré. Il avait la majesté pompeuse et bête des dieux auxquels il est interdit de toucher; la suffisance des gens en place; l’orgueil tranquille et béat de ceux qui se croient indispensables, quelque chose de prudhommesque et de despotique, et, alors, j’ai eu brusquement envie de lui prouver à coups de trique, à coups de pierre, que tout ce dont il était si fier ne tenait pas debout, que ses occupations d’aide jardinier et de garde champêtre n’étaient pas plus sérieuses que celles des araignées, des limaces et des rats, et qu’il n’avait pas le droit d’avoir une attitude aussi grotesque, et qu’il n’était qu’un crapaud, un sale crapaud dans le parc d’un homme en train de mourir.

J’en ai été secoué toute la journée...

* * * * *

J’ai prié mon domestique de différer aujourd’hui son voyage à la ville où il va faire des achats.

Je crois qu’elle ne tardera pas à arriver et je ne veux pas être obligé, moi-même, d’ouvrir la porte et de voir le facteur.

Il ira un autre jour, quoique ces voyages,--je le devine,--l’enchantent.

Je la connais, cette sous-préfecture! Des courtiers en vins boivent de la bière à la terrasse du café d’Orient; les jeunes filles d’un pensionnat sortent pour la promenade; une jeune femme, chaussée de blanc et coiffée d’une charlotte de mousseline, descend la grand’rue. Elle s’arrête chez le pâtissier en renom.

Sous une gaze jaune, qui les défend contre les mouches, des babas ivres de rhum sucré défaillent dans des assiettes à filets dorés... La jeune femme sort, saluée par un vieux roquentin vêtu de flanelle bleue à rayures, un avocat dont les aventures et l’éloquence sont célèbres jusqu’au chef-lieu.

C’est dans cette rue déserte où j’ai passé, il y a plus de vingt ans, que Jean fait ses emplettes, puis il boit un bock ou un apéritif près de la gare, seul comme un vieux comique lugubre de l’Eden-Café, qui est le concert le plus couru de l’endroit.

L’Eden-Café! J’y ai connu l’amour pour la première fois!

C’est la maison mère d’une sorte de prostitution artistique. C’est de là que, tous les samedis, on expédie aux bourgs environnants deux ou trois chanteuses et un pianiste, qui est en même temps un diseur de monologues idiots. Ils arrivent, le soir, au café chantant où ils sont engagés. Les vieilles, qui mangent leur soupe devant la porte, les méprisent; les ménagères et les jeunes filles admirent l’élégance tapageuse de ces femmes; quant aux hommes, même pour les plus rustiques, elles représentent vaguement tout ce qu’ils imaginaient de la haute noce et du théâtre.

Elles laissent dans la petite gare un sillage de parfums grossiers, et plus d’un adolescent mange distraitement sa salade, sans écouter le père qui parle de la foire prochaine ou des vignes qui ont soif.

Elles sont aux filles du village ce qu’est une bouteille de champagne fabriquée avec des acides au petit vin naturel du pays; elles sont le mal, l’inconnu, l’attrait dangereux et charmant, l’extrême civilisation. Elles sont surtout de pauvres êtres, d’humbles servantes et comme les bonnes à tout faire de la chanson stupide et de la muse polissonne; et les bellâtres du canton qui s’offrent la gommeuse ou la grande bringue navrée qui roucoule des bêtises sentimentales, s’imaginent qu’ils ont aimé des divas illustres et des étoiles de théâtre!...

* * * * *

On a frappé ce matin à la porte du parc, et j’ai brusquement retrouvé la première émotion du premier rendez-vous... Elle?...

C’était un mendiant que Jean a chassé.

Ma gorge s’est desserrée, la petite aiguille qui s’affolait à la pointe de mon cœur s’est immobilisée. J’ai été tout pareil à ces jeunes gens qui attendent leur maîtresse, vers quatre heures, à Paris. Ils ont épousseté eux-mêmes et rangé leur appartement derrière leur femme de ménage. Ils ont mis des fleurs dans les vases, vaporisé dans la chambre quelque parfum, préparé deux heures à l’avance l’assiette de gâteaux, les tasses à thé et la bouteille de porto. Ils ont surtout regardé la pendule. Le livre qu’ils essayaient de lire, pour tuer le temps, ne les intéressait pas. Ils ont frotté un à un les flacons de la toilette, compté les anneaux des rideaux sur leur tringle de cuivre, en disant: elle viendra... oui... non... oui... non... oui... non... heureux si le dernier anneau tombait sur oui.

A quatre heures, on sonne! Éperdus, ils vont ouvrir, et se trouvent nez à nez avec une vieille dame asthmatique et poussive, qui s’excuse à peine et qui s’est trompée d’étage.

J’ai été tout pareil à ces amants inquiets...

* * * * *

Un quart d’heure après le départ de ce mendiant on a de nouveau frappé à la porte, trois coups impérieux, durs, comme de quelqu’un qui s’impatienterait en trouvant le vantail verrouillé, quand il veut entrer chez lui et que les serviteurs tardent à ouvrir.

C’était Elle!...»

* * * * *

Le vieux domestique survint à ce moment dans la chambre où je lisais.

--Eh bien, monsieur, dit-il en essayant de sourire, croyez-vous que feu mon maître était un drôle d’homme?

Il se pencha vers la table:

--Ah! vous en êtes à son arrivée à la Tremblée. Vous n’en avez plus pour longtemps. Ce que je ne digère point, par exemple, c’est qu’il m’a traité de vieux comique lugubre. Je suis scrupuleux et susceptible. Oh! je ne me plains pas, quoique, vous savez, les trois mille francs de rente dont j’hérite, je ne les ai pas volés. Ni son père, ni lui ne m’ont jamais payé mes gages, et je suis à leur service depuis plus de quarante ans... Enfin, il n’aurait pas dû dire cela de moi... Achevez donc cette bouteille...

Il remplit ma coupe de vieux vin doré!

--Je vous laisse, fit-il, vous allez en avoir fini avec ce cahier. Je vous ferai ensuite une surprise. Je vous montrerai la demoiselle; elle est encore ici, et elle est vierge et veuve, monsieur, car mon maître est mort le jour où il l’a reçue. Le temps se gâte, je crois qu’il va faire un gros orage...

Je repris tout de suite ma lecture:

* * * * *

«Elle est enfin ici!

Je n’ai pas encore coupé les ficelles qui entourent sa boîte. Elle est comme une voyageuse un peu lasse qui se reposerait et ne voudrait pas se montrer trop vite à ses hôtes.

J’ai fait moi-même une toilette plus soignée. Je me négligeais depuis quelque temps.

J’ai coupé ma barbe et ma moustache, j’ai mis un costume de flanelle blanche et j’ai l’air d’un monsieur très fatigué dans un parc de ville d’eaux.

Quand je passe devant les volets de la chambre, instinctivement je marche sur la pointe des pieds.

* * * * *

Je crois que je prendrai mes repas devant elle. Autrefois, j’aimais beaucoup manger en compagnie des femmes.

Un dîner d’hommes fait toujours penser à ces banquets où d’anciens militaires du même régiment, d’authentiques badernes sorties de la même école, la même année, se régalent à prix fixe, coude à coude et vêtus d’habits funèbres, à l’immense table d’un salon de société que ne décore aucune fleur.

Les hommes seuls manquent généralement de tenue, et il ne faut pas croire qu’on a meilleur appétit et qu’on est plus à l’aise en manches de chemise et en pantoufles.

C’est comme si l’on affirmait que le café bu dans une épaisse tasse de faïence est plus savoureux que dans la fine et immatérielle coquille d’œuf d’une porcelaine chinoise.

Un vrai repas, bien ordonné, est la plus aimable des choses. C’est un luxe de civilisés qu’il faut entourer de toutes les délicatesses.

On ne mange pas du foie gras truffé, ni un sorbet à la framboise, en sabots et en tricot de laine, sur un coin de table de cuisine, devant une chandelle qui fume, mais en habit, avec du linge fin, sur une nappe fleurie et à la faveur de bougies voilées d’abat-jour qui tamisent une lumière égale.

Rien alors n’est plus charmant à regarder que les jeunes femmes qui sont la guirlande et la parure de la table.

La soie ou le velours des robes décolletées ont l’odeur des ombrelles crépitantes chauffées au grand soleil de juillet. Des parfums naturels et des effluves d’essences rares s’y ajoutent. Les petits carrés de truffes ou les crevettes qui garnissent un filet de sole ont un goût unique, si une belle brune montre, en levant le bras pour enfoncer un œillet dans son chignon, le creux touffu de son aisselle, si, au moment où vous avalez une cuillerée de fraises des bois assaisonnées au champagne, une blonde grasse montre ses épaules de neige et découvre vaguement un sein dont la pointe doit être pareille, sous les dentelles de son corsage, au fruit qui parfume votre palais.

Les gens qui prétendent que les vrais gourmands doivent s’enfermer seuls, pour savourer des plats choisis, sont de timides maladroits.

Il faut se défier d’eux et les plaindre.

Ils passent assurément d’épouvantables nuits, car l’amour doit venir naturellement après le dessert, comme les pêches et les muscats viennent après les glaces et la frangipane.

La gastronomie n’est pas un art à l’usage des ermites. Lorsqu’on couche seul, il est plus raisonnable de prendre, le soir, un bouillon léger, la moindre des choses, un peu de confiture et une tasse de tilleul.

Les femmes, quoi qu’on dise, savent apprécier un bon repas. Cela se voit à la façon dont elles mangent. Elles ne remplissent jamais leur assiette et ne s’empiffrent pas de grosses viandes. Elles savent ce qu’un os de côtelette ou de poulet peut garder de chair savoureuse et de peau rissolée.

Que d’épais bâfreurs rient de leur préférence pour les carcasses et les croupions. C’est le reproche que pourrait faire un âne qui tond un pré au lapin de garenne qui choisit les herbes parfumées, serpolets, thyms et menthes sauvages... Mais à quoi vais-je penser, moi qui ne prends plus que quelques fruits et des biscuits trempés dans un doigt de vieux vin?...

* * * * *

Elle ne mangera pas. J’ai souffert quand j’étais jeune du peu de goût dont mes amies de passage faisaient preuve, au restaurant. Je me souviens à peine de leurs visages, mais ils reviennent parfois à la seule vue ou à l’évocation du plat qu’elles préféraient.

Ne déjeunant et ne dînant jamais chez moi, j’ai beaucoup regardé les femmes qui m’entouraient. Je songe à une fille avec qui je dînais assez souvent.

Sa mère était concierge dans une maison ouvrière, du côté de Montmartre et son père rentrait saoul à peu près chaque soir, quand elle était enfant.

La loge sans air et sans lumière sentait le débarras et le compartiment de troisième classe où ont dormi dix voyageurs. Elle faisait les courses pendant que sa mère balayait l’escalier, et elle rapportait quelques sous de pain chaud, de la charcuterie et de l’eau-de-vie. Elle s’était régalée de veau piqué, de mirotons et de salades.

Par quel miracle était-elle devenue la splendide créature que j’admirais pendant ces repas?

Son teint était d’une neige fouettée de roses, ses dents étaient des perles humides, naturellement claires. Elle avait une taille de duchesse, des bras de Vénus, de longues jambes rondes et fines, une toison énorme dont la nuance allait du maïs mûr au cognac brûlé, et on eût juré que, née d’un mylord spleenétique et d’une blanche lady, dans un château au bord d’un lac, elle n’avait été nourrie que de beurrées, de crême fraîche, de gâteaux et de puissants rosbifs anglais...

* * * * *

Épouser une femme qui s’intéresse à la cuisine est une garantie de bonheur conjugal. Même si elle n’est pas des plus jolies, la santé et la bonne humeur qui sont les conséquences de la bonne chère, la transfigureront, et elle sera une compagne infiniment plus agréable qu’une fille belle, froide, et rassasiée dès le potage.

Si le mari qui rentre chez lui, las de sa journée, trouve un repas négligé, un de ces dîners dont s’est occupée toute seule une servante, il est perdu.

La vie ne lui réservera que déboires. Après un bouillon rapidement bâclé, trop chaud ou trop froid, plein de grumeaux et sentant le graillon, l’affaire qui le tourmente n’aura aucune chance d’aboutir selon ses désirs.

S’il a l’impression de manger le poisson sur un évier, et le rôti sec et la salade assaisonnée avec trop de sel et trop de vinaigre, il ne peut réussir ce qu’il entreprendra le lendemain, et la nuit qui suit un dîner sans harmonie ne peut pas être heureuse.

Mais aucun des soucis que nous traînons avec nous ne résistera à l’onction d’un bon potage, au morceau de bœuf dont le sang gicle sous le couteau, au velours d’une crême simple et parfaite.

Ce n’est pas moi qui blâmerai le

célibataire qui épouse sa cuisinière. De tous les mariages de raison, celui-là est peut-être le plus raisonnable.

De la table au lit il n’y a qu’un pas et on le franchit sans effort.

Il est à remarquer que les premiers désirs des jeunes hommes vont aux cuisinières bien en chair.

L’amour des maigreurs distinguées ne vient que plus tard, mais la première impression est toujours la meilleure et la plus vraie.