Part 6
»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement vienne secouer la torpeur d’un séjour au bord de la mer, si monotone aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du _bridge_!...
»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont nerveuses à l’excès; l’une d’elles--c’est la plus blonde--dit: «Moi, je sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de l’«individu».
»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au _golf_? Non, Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref délai.
»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on fasse main basse sur nos demeures...
»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau:
--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été signalé dans le terrain à vendre? Après?
--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte, passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne...
»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation collective, véhémente!
»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier, récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit; elle était harassée; elle excita une grande pitié.
»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s’écria:
»--Le voici!
»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri. L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot:
»--Voilà nos maîtres!...
»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.
»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la vérité était qu’il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu’est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous serions tout aussi bien!...
»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus en plus énervées, se préparant à passer la nuit blanche, et l’individu se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea comme à une expédition héroïque:
»--C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil, que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu’on entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant, puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...
»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:
»--C’est beau...
»--Ah fis-je, étonné, ça vous plaît?
»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble.
»--De Guerchy?...
»--... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre, si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé avant de voir la mer...
»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne, dans le temps que j’étais moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit, faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et l’argent m’ont manqué...
»Et il riait dans sa barbe de trois semaines...
»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre fantaisie?
»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:
»--L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, je suis satisfait: c’est beau!...»
_Achevé d’imprimer le 1ᵉʳ février 1909._
CE VOLUME EST MIS DANS LE COMMERCE AU PRIX DE 10 FRANCS
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LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
Dans l’état actuel de la librairie, les éditeurs français se refusent à publier tout ouvrage qui n’entre pas dans les dimensions du volume courant à 3 fr. 50 ou qui ne respecte pas les conventions les plus plates et les préjugés à la mode.
Or _le Rouge et le Noir_ de Stendhal dépasse les dimensions du 3.50, _le Hasard du Coin du Feu_ de Crébillon le fils les atteint difficilement, et _Tribulat Bonhomet_ de Villiers de l’Isle-Adam ferait tomber en convulsions un très grand nombre d’éditeurs. Il semble donc que l’on puisse, avec quelque apparence de raison, offrir au public des ouvrages en dehors des séries auxquelles nous sommes habitués.
En conséquence, les Bibliophiles fantaisistes se proposent, à la manière des éditeurs anglais ou américains, de publier des ouvrages de formats et de genres les plus divers.
Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Marcel et Jacques Boulenger, René Boylesve, François de Curel, Louis Laloy, Nozière, Henri de Régnier, Laurent Tailhade, Jérome et Jean Tharaud, dont nous publierons des œuvres dès notre première année.
Chacun de nos volumes sera imprimé avec les caractères, le format et le papier qui nous sembleront le mieux convenir au sujet. Nous arriverons ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière seule dont ils seront présentés, constitueront déjà des ouvrages de bibliophile.
Ils seront toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse.
Les souscripteurs s’engagent à verser une somme de 5 francs pour chaque volume qui leur sera remis par la poste contre remboursement. La souscription annuelle ne s’élèvera jamais au-dessus de 50 francs et la Société se réserve, s’il est publié plus de dix volumes par an, de les offrir aux membres souscripteurs.
Les exemplaires non souscrits seront mis dans le commerce à un prix variable, mais qui ne s’abaissera jamais au-dessous de 7 francs 50.
Les souscriptions pour la première année courront du 1ᵉʳ octobre 1908. M. Eugène Marsan, administrateur de la Société (11ᵇⁱˢ, rue Poussin, Paris, XVIᵉ), est chargé de les recevoir.
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OUVRAGE
DÉJA PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ
MARCEL BOULENGER: _Nos Élégances_.
Ce recueil de chroniques est tout à fait le contraire du volume à grand tirage: il semble avoir été composé pour les délicats et les lettrés, ceux que l’on appelait autrefois des dilettantes; et nos sottes gens de contemporains y trouveront la peinture de leurs ridicules, que l’auteur caresse au passage d’une main dédaigneuse, à la cavalière, pour ainsi dire.
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A PARAITRE
AVANT LE 1ᵉʳ. OCTOBRE 1909:
Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_.
François de CUREL: _Le Solitaire de la Lune_.
Louis LALOY: _Claude Debussy_.
NOZIÈRE: _La Belle et la Bête_.
Henri de RÉGNIER: _Les dépenses de Madame de Chasans_ (documents sur la vie de famille au XVIIIᵉ siècle).
Laurent TAILHADE: _Au pays de l’Alcool et de la Foi_.
Jérome et Jean THARAUD: _La Tragédie de Ravaillac_.
Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_.