La poudre aux yeux

Part 5

Chapter 53,889 wordsPublic domain

Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M. Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque, à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par semaine! Les Sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:

--Oh!... s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...

On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de dix francs par mois la petite rente du vieux papa.

Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait Sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.

Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si brusquement, à la pauvresse l’espoir d’un subside sans doute escompté serait peut-être un acte inhumain... On continua l’envoi du subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Ses dernières années se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles seraient nombreuses.

Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. Elle dit:

--Dieu a pris l’âme du juste... Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a l’air d’un saint...

Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:

--Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un hoquet... Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table.

Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, Sœur Apolline me désigna des yeux le cadavre, et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta le magistrat. Elle poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à moi:

--Oh! monsieur! oh! monsieur!

--Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un ange...

Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus belle.

--Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le dise à quelqu’un!... Oui, je m’en confesse publiquement!... Il était si bon! il était si bon!...

On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé entre Sœur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:

--Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!

En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec Sœur Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.

LE

GARDIEN DE CHANTIERS

Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir poindre, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil, le vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne passe presque personne dans cette petite rue, et ce vieux bonhomme et son chien, réguliers comme la marche du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où.

Je savais bien où ils allaient. A trente mètres au-delà de chez moi, un immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture et communique à toute tentative d’ouverture par le dehors la qualité d’effraction. Le gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable d’avertir d’une tentative d’escalade et de la réprimer: dans les limites du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits d’un propriétaire. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.

La construction avait commencé à l’automne; les jours étant assez longs encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses imprimées. J’avais envie de faire sa connaissance. Un soir, en flânant, je me permis d’interrompre sa lecture:

--Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...

Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements. C’était un grand braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi «Baladin!... Allons, tout beau, Baladin!»

--Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin?

Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux ans et demi, de bonne garde,--j’en avais bien la preuve!--et «amical», avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant devant chez les restaurateurs. Il le tenait d’une fruitière de la rue Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; mais le lait que le bout de cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère, c’était un prix; il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.

La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout d’abord:

--Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?

Et je dis au gardien:

--C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un bon chien, on est moins seul...

Le vieux abandonna lentement ses paperasses, qu’il lisait sans lunettes, et me dit:

--Sans lui, c’est sûr, la vie me serait moins gentille.

Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser sa peau, et la lumière du jour et la «belle étoile», comme il disait, et qu’il devait, en effet, connaître, lui faisaient prendre tout en beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et, regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, tranquille, son air «salubre» et son eau «excellente»; depuis six semaines qu’il y passait les nuits, sa santé s’était rétablie.

--Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?

Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la chaussure... Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.»

--Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit fricot...

Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des «brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. Sa logeuse lui donnait _L’Humanité_; une certaine comtesse, dont il avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre _La Croix_ par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué qu’il avait une petite lampe:

--Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible; d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air...

Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui adressai une question banale:

--Comment vous appelez-vous?

--Loriot, Henri-Théodore-Auguste...

Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il serait mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste commencé; je dus lire.

--Tiens! vous êtes médaillé militaire?

Il secoua la tête:

--Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!

Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé sa vie dans une situation inférieure.

En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C’était un temps, disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...» Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...»

Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.

Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien «amical».

* * * * *

Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche; l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:

--Le gardien est en retard...

--Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!...

--Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui...

Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu «rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit, haussant l’épaule:

--C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le vieux est sans défense...

--C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui...

Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.

Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père Loriot arriver, clopin-clopant tricotant des guiboles et tirant au bout d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci l’arrêta rudement:

--Inutile, j’ai fait votre ouvrage. Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec votre chien?

Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course vers la gare afin d’essayer d’attraper son train.

Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main.

--Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort!

Le froid piquait et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:

--On vous a volé votre chien?

--Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...

--Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien, que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il pas défendu?

--L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un chien à se laisser séduire par la gourmandise...

--Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les gargotes?

--Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin.

--Mais on dirait que vous savez qui c’est?...

--Je n’accuse personne... Ah! si j’avais seulement vingt années de moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!...

--Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!

Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale.

Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre.

Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez! C’est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher: j’offrais au père Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacré mille tonnerres, je l’aimais, moi, ce Baladin, et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: il y avait beau temps qu’il savait qu’il n’était qu’un rien du tout!

Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret inconsolable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait, mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire!

* * * * *

Il disparut, lui aussi, comme Baladin. Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue; j’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le père Loriot.

--Eh bien, quoi? on n’est pas éternel! En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque.

Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule; j’avais envie de dire: «Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»

Le maître compagnon parlait:

--Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit? C’est Bibi!

Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus tout de même dire un mot du père Loriot:

--Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien... sans compter que sous ce vol il y a un mystère...

Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant prendre son train des Moulineaux:

--Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’a sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architectes et entrepreneurs que le vieux, autrefois, avait fait de mauvaises affaires...

L’INDIVIDU

Prouville-sur-Mer, 3 septembre.

«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et «Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s’y adosser quand souffle le vent d’ouest.

»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur, Madame a une peur!...»

»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et l’autre gendarme à faire de faux bonds vers l’est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils invitaient la police à sévir!...