Part 4
--Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas tenté un effort pour réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!
Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu.
--Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord personne ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!...
--Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.
--Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!
--Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez pas...
--«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh! oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh! pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, nous opérions le sauvetage. Bonne action. J’ai de la fortune et j’aime à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! mais! c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du tambour, devant les populations assemblées!
--Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne vous avons tendu la main.
--Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!...
--La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter aux yeux de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un assassinat moral!
--A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!...
--J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...
Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que, pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, où je trouvai Mᵐᵉ Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade:
--C’est de votre faute, aussi! me dit-elle.
--S’il vous plaît?
--Vous voyez tout en noir!... Je m’en suis bien aperçue, dans le Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout va se gâter.»
--Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?
--Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme; mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste...
--Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais œil?
--Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute.
J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!
«Seringapatam!...» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant, transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que Mᵐᵉ Pacaud vient lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud vient lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend la pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton et Mᵐᵉ Pacaud ne croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde? Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas, et sa fatigue, pour lui, égalait l’évidence. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait: M. Potu refusait de monter dans les petits bateaux pour Seringapatam!...
La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. Je lui dis:
--Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...
Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.
--Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme qui ne s’en laisse pas conter.»
--Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche.
--Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?...
--Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!
J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M. Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance. Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au portrait du poète inspiré, jadis enclos dans le placard aux confitures. Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.
Mᵐᵉ Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et, d’un œil malin et satisfait:
--Vous voyez bien! dit-elle.
Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, la main au gousset, il bredouilla:
--Je ne te rembourse pas aujourd’hui, bien entendu. Parti de Paris... argent de poche... n’est-ce pas?
--Ne parlons pas de cela!...
--Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!...
--C’est moi qui serai ton obligé, Prosper.
* * * * *
Depuis lors je n’ai plus cherché à revoir les Quinqueton: qu’eussé-je pu apprendre sur eux de nouveau?
GRENOUILLEAU
--J’ai déjà composé mon menu, dit Mᵐᵉ Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier nous ont fait l’honneur d’accepter...
--Prends l’habitude, dit M. Bullion, de dire «le comte et la comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre.
--J’aurai de la peine à m’y habituer; j’ai toujours dit «les Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien camarade...
--Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies! Cela ne l’empêche pas d’être radicale intérieurement, et même quelque chose de plus... Donnons du comte aux Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!...
--Une bouillabaisse, je suis sûre?...
--Non! je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d’un de mes ouvriers, d’un simple petit ouvrier: Grenouilleau!
--Quelle singulière idée!
--C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite inférieure...
--Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!
--Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter?
--Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise action... Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... car quelque chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
* * * * *
Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant passé vingt-quatre heures dans son compartiment de seconde classe, y compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron», qui le poussait à l’intérieur:
--Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de Pfister... C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance!...
--Ah?... bon!... très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est pour que tu sois à ton aise...
--Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion!
Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur l’épaule:
--Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...
Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au mécanicien:
--Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n’ai tant dormi.
A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mᵐᵉ Bullion demande à son mari:
--Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
--Grenouilleau?... ce qu’il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
--As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire toilette!...
--Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse; on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là:
--Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami?
--Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai pas mangé!
Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mᵐᵉ Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.
On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à l’intérieur avec Mᵐᵉ Bullion qui le comblait de prévenances et l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord «_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la première communion»; elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne parlât «des alliances». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient un peu, et, parmi ces réponses, un mot souvent répété apprenait à Mᵐᵉ Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait donc! Et l’excellente Mᵐᵉ Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, de petits soins: «M. Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis:
--Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
Et il leur glissait à l’oreille:
--Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...
--Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
--Un beau pays, oui, m’sieu...
Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage.
On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois, je ne connaîtrais pas quelqu’un.»
--Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?...
--Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d’une oreille à l’autre.
Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où Mᵐᵉ Bullion avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la Croisette. M. et Mᵐᵉ Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au mécanicien: «S’il s’éveille, menez-le visiter la rue d’Antibes et le port; nous irons à pied vous rejoindre là».
Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille anglaise, un nommé Robiot, dont Mᵐᵉ Bullion entendit parler, pendant le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, à la fin.
--Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous satisfait de votre première journée dans le Midi?
Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce «sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des «Engliches»!
Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.
Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son déplacement.»
En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort.
Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en passant par là pour donner des ordres.
--Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un ouvrier, d’un simple ouvrier...»
* * * * *
A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient, d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et, quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait, commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M. Bullion leur dit alors:
--Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...
--Bravo!... bravo!...
La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux gens du peuple, et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société aussi élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent.
A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel:
--M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu’il préférait manger à la cuisine.
CE BON MONSIEUR...
Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon ni mauvais pour sa famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer aux cartes.
On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main, qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce _bon_ M. Ménétrier.
Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une maison de retraite tenue par des religieuses.
Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux.
--Ah! ces messieurs et dames demandent M. Ménétrier... Attendez donc! Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti...
Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout d’un fil.
M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son contentement, et les bonnes Sœurs, la tête penchée de côté, vous confiaient que c’était bien dommage.
--Il est si bon! disaient-elles.