Part 3
--Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre; mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une fois marié à Mlle Potu!...
--«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M. Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois.
--J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.
--Cela n’est pas une raison!
--Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur qui se fend.
--Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons: le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente, est d’avertir Prosper.
--Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M. Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c’est sa manière de parler que je vous rapporte--plutôt que d’enrayer l’avancement de son fils.
--L’avancement de son fils?...
--Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition; son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc, M. Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M. Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah! aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»--«Qui sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»--«Vous avez raison, ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»
Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!--Il les prenait, ces dix mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs? c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M. Prosper soit tout à fait établi!
--Avant que Prosper soit tout à fait établi!
--C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!
--Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?
--Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de lui avancer à son tour.
--Oh!
--M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!... Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme dans les pièces de théâtre.
--Oh!
--Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?
--... D’aider son père?
--Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent des cent mille?
--Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.
--Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces grades-là?
--Tout est possible, madame Pacaud.
--Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!
VI
Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette chute de rêve menaçait de la démoraliser.
J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la distraire pour qu’au moins elle mangeât.
--Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.
Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.
--Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!
--Ça ne se peut pas!
--Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse!
--Il aimerait mieux se faire périr!
--Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.
--Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!
--Avertissez Prosper.
--Non!
--Allez au diable, ma chère madame Pacaud!
Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.
--Écoutez!
D’un bond, elle fut debout.
--Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une congestion.
--Mais, monsieur...
--Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»
--Mais, monsieur!...
--Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton...
--Monsieur Francis, laissez-moi parler!
--Parlez, madame Pacaud.
--Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma langue de lui tout raconter.
--Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien raconté.
--Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...
--Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien tenir votre langue une heure!
--Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?
--Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.
--Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait desserrer les dents!
VII
Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à M. Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix mille francs confiés à Prosper!...
Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu l’état de son père? Il en ignorait, en tous cas, la cause.
--C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son patelin!... c’est gentil!...
--Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à la gare.
--Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup!
--Comment va-t-il?
--Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se faisait-il pas du mauvais sang!...
--C’est que, sans doute, il avait ses raisons...
--Tu sais le mystère qu’il me tenait caché?
--J’arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...
--Mᵐᵉ Pacaud m’a tout dit.
--Ah! parfait.
--J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: «Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent arpents de vignes...» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»
--En effet!... si tu es de taille!
--Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de _l’Intégral_?
--Ah! c’est le fameux journal?
--Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que je te dise: Mᵐᵉ Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour apporter triomphalement mon effigie à la maison.
--C’est la gloire.
--Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez.
--Qui ça?... moi?...
--Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t’en veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je te saurai gré.
--Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme. L’as-tu tout entière employée?
--Parbleu!
--Aïe! aïe!
--Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux parler, Francis.
--Il s’agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas... Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés.
--Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment s’appelle-t-il?... Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus jeune, et si des liens--dont j’aurai à te faire part--ne nous retenaient à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu.
--Ta position au journal est solide, cela va sans dire?
--Je suis assis sur les dix mille francs de papa.
--Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère?
--Ecoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de Mélisande, à quinze louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour débuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d’affaires centuplera--la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit de faire passer au rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les prisons.
--Le traitement d’un préfet.
--De première classe.
--... Mais, il est vrai, révocable...
--J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer...
--J’approuve ta prudence.
En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit:
--Regarde.
Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.
--Tu vois, dit Prosper, je ne te mens pas.
Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Mᵐᵉ Pacaud vint nous ouvrir. Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir pu tenir sa langue?
--Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?
--Mais... tout va très bien! me dit-elle.
Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure, avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison l’optimisme et l’espérance.
On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en dessous par un nouvel élixir.
J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et comment j’étais là. Boudé par Mᵐᵉ Pacaud, qui m’avait fait venir, porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de prendre le premier train?
J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela!
M. Quinqueton m’attira à lui.
--Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la connaissance de quelqu’un.
Et Prosper eut un large rire.
--Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!
--Il y a du mystère.
Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en annonce une bien bonne.
--Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n’est pas mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le confier, caressait un joli projet de mariage.
Je m’inclinai.
--Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids d’un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma paillasse et mon bois de lit.
On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis le pied dans le Saumurois du jour où il eût été exposé à rencontrer un créancier.
--Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c’est qu’il s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais! c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié, mon cher Quinqueton,» m’a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de le voir entrer ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton,» m’a dit monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de fils.» Il le savait, monsieur!... «Je n’attendais que votre confidence,» m’a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à cœur ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc vrai, Potu, vous y pensez donc?»... Tant pis! le nom m’a échappé!--«Si j’y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes vignobles...?»--«Je donne cinq cent mille francs à ma fille, c’est-il assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas,» me dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»... Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs,» dit-il, «je suis moi-même plus autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne dans le creux de la main.»
--Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement mes mesures!
--Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.
Je ne disais rien de tout cela.
--Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va s’emballer!...
M. Quinqueton reprit:
--Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.
Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:
--Voilà M. Potu!
Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de M. Potu plein la bouche.
M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les pas d’un potentat.
La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos bouches en cœur.
--Bonjour, Potu!
--Bonjour, monsieur Potu!
--Bonjour.
A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.
--Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.
Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets d’acier.
Il se tourna soudain vers Prosper et dit:
--Mais vous êtes fou, mon garçon!
Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:
--Sacrédié!
Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.
--Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...
C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.
M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper:
--Alors, vous êtes sérieusement journaliste?
Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut parler. On le coupa.
--Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse, et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!
--Mais, monsieur!... fit Prosper.
--Vous voudriez bien me le faire croire!
--Je le prouverai.