Part 2
--On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...
--Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça! qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel; coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures... Et voilà!...
--Les mois s’écoulent...
--Et les années!... un ouragan qui passe!
--Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction déterminée?
--Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.
--Tristan de Mélisande!...
--Tu as vu mon pseudonyme?
--Heu... heu...
--Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que Tristan...?
--C’est ton père... un mot sur une carte.
--Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte seulement que tu connais mon pseudonyme?
--Je lis si peu!
--Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon qu’il faudrait pour les déloger!
--Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?
--Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier, c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?... Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des poings...
--Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une certaine compétence?...
--Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.
--Tu t’es fait des relations?
--Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde, même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer, chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil! comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de chapeau, et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C’est Un Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.
--Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.
--Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?
--Pauvre papa!
--Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s’en est allé à Vendôme, où il repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.
--Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y étais allé.
--Tout est illusion.
--Non! pas ton état présent.
--Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer à Paris...
--Ah! ce n’est pas créé!
--Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un journal...
--Passons.
--Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux souscripteurs...
--Je te remercie, Prosper.
--Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, tu m’entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les pieds dans ma chancelière...
--Sinon les coudes au guichet de la caisse!...
--Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta vieille amitié la petite avance...
--N’en parlons pas.
--Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.
--En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?
--D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture; je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.
--Tu as dû perdre bien des amis?
--Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres...
--Mais tes amis influents?
--Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.
--Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...
--Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_ qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou davantage!
--Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?
--C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...
--Et qui voit-on encore à Vendôme?
--Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.
--Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à s’en laisser conter?
--Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille est fort intelligente...
--Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?
--Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.
--Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?
--Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir la première émission...
--Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais, dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?
--Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...
--Eh bien! adieu, Prosper.
--Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...
V
Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de «membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.
Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».
La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est le propre caractère du pays.
Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats dans la nuit.
Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.
Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!
Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on cuit le pain.
Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare, l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor, mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.
--Brrr! faisait ma femme à côté de moi.
--Quoi donc?
--Ce pauvre monsieur!...
--Eh bien?
--L’Hypothèque le mangera!
Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du vin nouveau.
Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.
On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.
Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et nous la voyions enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes très intrigués. Qui était cette femme?
C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de justice.
--C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...
Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes. Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.
J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui dis:
--Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.
Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui interdisait sans doute de parler.
--Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des nouvelles de M. Quinqueton...
--Il va bien.
--C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je l’ai vu à Paris.
--Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...
Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme et était vêtue avec une extrême propreté.
--Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées de chez moi?...
--A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son effroi.
--J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.
--Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...
--Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres de propriété.
Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.
Son premier cri fut:
--Vous ne direz rien à M. Prosper!
--Je vous le promets, madame Pacaud.
--Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.
--Sa santé?
--Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.
--Ah!
--Faut être juste, c’est de sa faute!
--Comment! de sa faute?
--Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas arrivé.
--Expliquez-vous!
--Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!... M. Quinqueton est ruiné!
Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:
--Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...
--Comment! Prosper ne sait pas?...
--Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.
--Bah!
--Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est de ce que j’ai découvert le pot aux roses.
--Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter, même...
--Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus pour vous empêcher de parler...
--Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper, uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que personne, attendu que...
--Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui dirait promise, à cette heure, à M. Prosper.
--Prosper ne m’a pas parlé.