Part 5
Elle avait une voix rauque et une prononciation sifflante, et elle injuriait violemment les juges et le clerc en répondant à l'interrogatoire. On voulut la faire dévêtir pour la mettre à la question, «afin de connaître ses crimes par sa bouche». Le petit tréteau étant préparé, le lieutenant criminel lui ordonna de se mettre toute nue. Mais elle refusa, et il fallut lui tirer de force son surcot, sa cotte et sa chemise, «qui paraissait de soie, aussi marquée du sceau de Salomon». Alors elle se roula sur les carreaux du Châtelet; puis, se relevant brusquement, elle présenta son entière nudité aux juges stupéfaits. Elle se dressait comme une statue de chair dorée. «Et lorsqu'elle fut liée sur le petit tréteau, et qu'on eut jeté un peu d'eau sur elle, la dite princesse du Caire requit d'être mise hors de la dite question et qu'elle dirait ce quelle savait.» On la mena chauffer au feu des cuisines de la prison, «où elle semblait trop diabolique ainsi éclairée de rouge». Lorsqu'elle fut «bien en point», les examinateurs s'étant transportés dans les cuisines, elle ne voulut plus rien dire et passa au travers de sa bouche ses longs cheveux noirs.
On la fit alors ramener sur les carreaux et attacher sur le grand tréteau. Et «avant qu'on eut jeté peu ou point d'eau sur elle ou qu'on l'eût fait boire, elle qui parle requit instamment et supplia d'être déliée, et qu'elle confesserait la vérité de ses crimes». Elle ne voulut se revêtir sinon de sa chemise magique.
Quelques-uns de ses compagnons avaient dû être jugés avant elle, car maître Jehan Mautainct, examinateur au Châtelet, lui dit qu'il ne lui servirait de rien si elle mentait, «car son ami _le baron_ était pendu, aussi plusieurs autres». (Le Registre ne contient pas ce procès.) Alors, elle entra dans une éclatante fureur, disant que «ce baron était son mari ou autrement, et duc d'Égypte, et qu'il portait le nom de la grande mer bleue d'où ils venaient (_Baro pani_, signifie en roumi «grande eau» ou «mer»). Puis elle se lamenta et promit vengeance. Elle regarda le clerc qui écrivait, et supposant, d'après les superstitions de son peuple, que l'écriture de ce clerc était le formulaire qui les faisait périr, elle lui voua _autant de crimes qu'il aurait «peint ou autrement figuré par artifice» de ses compagnons sur le papier._
Puis, s'avançant soudain vers les examinateurs, elle en toucha deux à l'endroit du cœur et à la gorge, avant qu'on put lui saisir les poignets et les attacher. Elle leur annonça qu'ils souffriraient de terribles angoisses dans la nuit, et qu'on les égorgerait par traîtrise. Enfin, elle fondit en larmes, appelant ce «baron» à diverses reprises «et pitoyables»; et, comme le lieutenant-criminel continuait l'interrogatoire, elle avoua de nombreux vols.
Elle et ses gens avaient pillé «et robé» tous les bourgs du pays parisien, notamment le Montmartre et Gentilly. Ils parcouraient la campagne, s'établissant la nuit, en été, dans les foins, et en hiver dans les fours à chaux. Passant le long des haies, ils les «défleurissaient», c'est-à-dire qu'ils en ôtaient subtilement le linge qu'on y mettait à sécher. Le midi, campant à l'ombre, les hommes raccommodaient les chaudrons ou tuaient leurs poux; certains, plus religieux, les jetant au loin, et, en effet, bien qu'ils n'aient aucune croyance, il existe parmi eux une ancienne tradition que les hommes habitent, après leur mort, dans le corps des bêtes. La princesse du Caire faisait mettre à sac les poulaillers, emporter la vaisselle d'étain des hôtelleries, creuser les silos pour prendre le grain. Dans les villages d'où on les chassait, les hommes revenaient, par son ordre, la nuit, jeter la «droue» dans les mangeoires, et dans les puits des paquets noués avec du «drap linge», gros comme le poing, pour empoisonner l'eau.
Après cette confession, les examinateurs, tenant conseil, furent d'avis que la princesse du Caire était «très forte claironnasse et meurtrière et qu'elle avait bien desservi d'être à mort mise; et à ce la condamna le lieutenant de monseigneur le prévôt; et que ce fût en la coutume du royaume, à savoir qu'elle fût enfouie vive dans une fosse». Le cas de sorcellerie était réservé pour l'interrogatoire du lendemain, devant être suivi, s'il y avait lieu, d'un nouveau jugement.
Mais une lettre de Jehan Mautainct au lieutenant-criminel, copiée dans le registre, apprend qu'il se passa dans la nuit d'horribles choses. Les deux examinateurs que la princesse du Caire avait touchés se réveillèrent au milieu de l'obscurité, le cœur percé de douleurs lancinantes; jusqu'à l'aube ils se tordirent dans leurs lits, et, au petit jour gris, les serviteurs de la maison les trouvèrent pâles, blottis dans l'encoignure des murailles, avec la figure contractée par des grandes rides.
On fit venir aussitôt la princesse du Caire. Nue devant les tréteaux, éblouissant des dorures de sa peau les juges et le clerc, tordant sa chemise marquée au sceau de Salomon, elle déclara que ces tourments avaient été envoyés par elle. Deux «bourreaux» ou crapauds étaient dans un endroit secret, chacun au fond d'un grand pot de terre; on les nourrissait avec de la mie de pain trempée dans du lait de femme. Et la sœur de la princesse du Caire, les appelant par les noms des tourmentés, leur enfonçait dans le corps de longues épingles: tandis que la gueule des crapauds bavait, chaque blessure retentissait au cœur des hommes voués.
Alors le lieutenant criminel remit la princesse du Caire aux mains du clerc Alexandre Cachemarée avec ordre de la mener au supplice sans plus loin procéder. Le clerc signa le procès de son paraphe accoutumé.
Le registre du Châtelet ne contenait rien de plus. Seul, le Papier-Rouge pouvait me dire ce qu'était devenue la princesse du Caire. Je demandai le Papier-Rouge, et on m'apporta un registre couvert d'une peau qui semblait teinte avec du sang caillé. C'est le livre de compte des bourreaux. Des bandes de toile scellées pendent tout le long. Ce registre était tenu par le clerc Alexandre Cachemarée. Il comptait les gratifications de maître Henry, tourmenteur. Et, en regard des quelques lignes ordonnant l'exécution, maître Cachemarée, pour chaque pendu, dessinait une potence portant un corps au visage grimaçant.
Mais au-dessous de l'exécution d'un certain «baron d'Égypte et d'un larron étranger», où maître Cachemarée a griffonné une double fourche avec deux pendus, il y a une interruption et l'écriture change.
On ne trouve plus de dessins, ensuite, dans le Papier-Rouge, et maître Étienne Guerrois a inscrit la note suivante: «Aujourd'hui 13 janvier 1438 fut rendu de l'official maître Alexandre Cachemarée, clerc, et par ordre de monseigneur le prévôt, mené au dernier supplice. Lequel étant clerc criminel et tenant ce Papier-Rouge, figurant en manière de passe-temps les fourches des pendus, fut pris soudain de fureur. Dont il se leva et alla au lieu des exécutions défouir une femme qui avait été là enterrée le matin et n'était pas morte; et ne sais si ce fut à son instigation ou autrement, mais la nuit alla dans leurs chambres couper la gorge à deux examinateurs au Châtelet. La femme a nom princesse du Caire; elle est de présent sur les champs, et on n'a pu la saisir. Et a ledit Al. Cachemarée confessé ses crimes sans toutefois son dessein, dont il n'a rien voulu dire. Et ce matin fut traîné aux fourches de notre sire pour y être pendu et mis à mort, et illec fina ses jours.»
LE LOUP
L'homme et la femme, qui traînaient leurs pieds sur la route des Sables, s'arrêtèrent en écoutant des coups espacés et sourds. Ils avaient été poursuivis par les deux mâtins de Tournebride, et le cœur leur sautait dans le ventre. À gauche, une ligne sanglante coupait la bruyère, avec des bosses noires de place en place. Ils s'assirent dans le fossé; l'homme rapetassa ses brodequins troués avec du fil poissé; la femme gratta les plaques blanches de terre poussiéreuse qui écaillaient ses mollets. Le gars était «moëlleux», poignes solides, des nœuds aux bras; l'autre tirait sur la quarantaine, une «gerce de rempart». Mais des yeux luisants et mouillés, la peau encore assez fraîche, malgré le hâle.
Il grommela en se rechaussant:
--On croûte encore des briques, à ce soir. C'est pas saignant que tous les cagnes du patelin, des cabots de malheur, viennent vous agricher les fumerons, quand on a le ventre vide? J'y foutrais rien un ferme-gueule, au patron, si je l'dégotais.
La femme lui dit doucement:
--Ne crie pas, mon petit homme. C'est que tu ne sais pas leur causer aux cabzirs. On les laisse venir comme ça... petit... petit... et puis quand ils sont là, tout près, t'as plus qu'à les gonfler.
--C'est bon, dit le gars. On va pas plumer ici.
Ils longèrent la route en boitant. Le soleil était couché, mais les coups sonnaient toujours. Des lumières jaunes sautaient parmi les bosses noires, éclairant çà et là des masses rougeâtres.
--En voilà, des briques à croûter, dit la femme. Chez les casseux d'cailloux.
On voyait maintenant des ombres se mouvoir sur les terre-pleins. Il y en avait qui piochaient la terre, courbés comme des houes, tirant des cailloux rouges. D'autres les éclataient en tas, avec des masses. Des enfants en bourgeron portaient des lanternes. Les travailleurs avaient un calot enfoncé sur la tête, et des lunettes mistraliennes, à verres bleus; leurs sabots étaient empâtés de glaise sanguine. Un grand maigre travaillait d'attaque, le crâne plongeant dans son bonnet jusqu'aux oreilles; il avait la figure couverte d'un loup en fil de fer noirci; il devait être vieux:--deux pointes de moustaches grises débordaient sous le grillage.
Dans le pays on craignait les carriers. C'étaient des hommes mystérieux qui creusaient, masqués, dans la terre rouge pendant le jour et une partie de la nuit. Les entrepreneurs gageaient ce qui leur arrivait--généralement des repris de justice, des terrassiers ou des puisatiers qui variaient leur travail en luttant dans les foires, des hercules falots en carnaval forcé. Les mioches édentés qui venaient piétiner dans les retroussis de terres volaient les poules et saignaient les cochons. Les rôdeuses de grand'route fuyaient le long de la carrière; sans quoi les masques leur roulaient la tête dans les brousses et leur barbouillaient le ventre de terre mouillée.
Mais les deux cheminots s'approchèrent du trou illuminé, cherchant la soupe et le gîte. Devant eux un môme balançait sa lanterne en chantant.
L'homme au loup s'appuya sur sa pioche et releva la tête. On ne voyait de sa figure que le menton luisant à la lumière; une tache noire bouchait le reste. Il claqua de la langue et dit:
--Ben quoi, le trimard, ça boulotte? Quand on est deux, comme ça, on n'a pas froid au ventre. N'en faudrait, pour la tierce, des poules comme la tienne. On a de la misère, nous autres--ça serait assez rupin.
Les hommes se mirent à crier:
--Ohé, Nini, lâch' ton mari.--Ohé, ohé, viens te coucher.--T'es bien leste, Ernest, à enl'ver l' reste.--T'es bien pressé d'aller t' plumer.--Dis donc, Étienne, c'est-il la tienne?--Sacré mâtin, v'là des rondins.
Et puis les gosses piaillèrent:
--Oh! c'te cafetière! Elle l'a épousé pour ses croquenots. Ils sont bat. Ça coûte cher, des paffes comme ça, parce que ça paye des portes et fenêtres.
Le gars «moëlleux» arriva sur l'homme au loup en balançant ses poings.
Il lui dit tranquillement:
--Toi, j'te vas asseoir du coup. J'te vas foutre un transfèrement que le mur de ton trou t'en rendra un autre.
Et il lui envoya sous le menton deux brusques poussées.
L'homme au loup chancela, prit sa pioche et la balança. L'autre regarda en dessous et crocha un pic à moitié enfoncé dans un tas de cailloux.
--T'en veux? dit le carrier maigre. J'te fais claquer la tirelire. Mon nom, c'est La Limande; je suis Parigo, de Belleville; je me suis lavé les pieds à la Nouvelle pour une gonzesse que je n'avais pas assez à la bonne; ça fait qu'un soir j'ai crevé une boutique et j'ai été paumé sur un fric-frac. Je reviens de loin; j'ai tiré quinze longes. Je m'en fous, je vais te tomber.
Alors la femme sauta sur le gars et cria:
--Tu entends, je te défends la batterie. Il va te crever; je le connais, je ne veux pas que tu te battes.... Je ne veux pas... je ne veux pas....
Le gars «moëlleux» la poussa de côté.
--Moi, dit-il, j'ai pas de nom. Je me suis pas connu de dabe; paraît qu'il a été sapé. C'était un maigre, mais il m'a fait solide. On y va?
La femme criant toujours, les camarades l'enfermèrent dans un cercle. Elle déchirait les bourgerons, pinçait et mordait. Deux terrassiers lui tinrent les poings.
Les combattants se carrèrent, l'outil levé. L'homme au loup abattit sa pioche. Le gars sauta de côté. Le pic retombant rencontra le fer de la pioche, qui rendit un son clair. Puis ils tournèrent autour d'un monticule, sautant de ci, de là, frappant à côté, écumants. Ils enfonçaient à mi-jambes dans la terre rouge; l'homme au loup y laissa ses sabots. Le pic et la pioche se croisaient. Quelquefois des étincelles jaillissaient dans la nuit, quand les ferrures battaient le briquet.
Mais le gars avait de la moelle. Quoique l'autre eut de longs bras au bout desquels la pioche tournoyait, terrible, du pic il parait les coups de tête et envoyait de furieux revers dans les jambes.
L'homme au loup abattit sa pioche en terre et leva les bras.
--J'vas prendre mes galoches, dit-il. On a la chemise trempée.
T'es un gars solide. J'te fais pardon et excuse, moi. La Limande.
En se retournant, il passa dans le cercle des carriers et regarda la femme sous le nez. Alors il cria un coup et sauta de nouveau sur sa pioche en hurlant:
--Ah! le paillasson! Ah! tu m'as gamellé! Je te reconnais bien: je vas te crever ton homme!
La femme tomba en arrière, les yeux blancs. Ses bras raidis se collèrent aux hanches, son cou gonfla; et elle battait alternativement le sol de ses deux tempes.
Le gars «moëlleux» avait repris sa parade. Mais l'homme au loup attaquait avec fureur. Les fers heurtés tintaient.
Et le carrier maigre criait:
--C'est le trou sanguin ici. Tu y passeras. À toi ou à moi, il faut qu'on y cloue le chêne. T'es venu pour acheter ma tête, avec ta poule. Tu entends, cette femme-là, elle est à moi, à moi seul. Je veux l'emplâtrer après que je t'aurai tombé. Je l'habillerai de noir.
Et le gars à la femme disait, parmi les ahans du pic:
--Grand cadavre, viens donc que je te défonce. Viens la prendre, ma femme, vilain masque. T'es trop vioque pour me ceinturer!
Comme il l'appelait «vieux», son pic se ficha dans le crâne de l'homme maigre. Le fer grinça sur la toile du loup, qui glissa et tomba. Le carrier s'abattit en arrière, son grand nez au vent, ses moustaches grises frissonnantes. Sur le calot noir, une tache rouge s'agrandissait, suintant par le trou du front.
Tous les travailleurs crièrent:
--Holà!
La femme se roule vers le bruit, et, rampante, vint regarder l'homme démasqué. Quand elle eut vu le profil maigre, elle pleura:
--T'as tué ton daron, mon homme, t'as tué ton daron!
Dans la minute, ils furent sur leurs pieds et s'enfuirent vers la nuit, laissant derrière eux la ligne sanglante de la carrière.
CONTE DES ŒUFS
Il était une fois un bon petit roi (n'en cherchez plus--l'espèce est perdue) qui laissait son peuple vivre à sa guise: il croyait que c'était un excellent moyen de le rendre heureux. Et lui-même vivait à la sienne, pieux, débonnaire, n'écoutant jamais ses ministres, puisqu'il n'en avait pas, et tenant conseil seulement avec son cuisinier, homme d'un grand mérite, et avec un vieux magicien qui lui tirait les cartes pour le désennuyer. Il mangeait peu, mais bien; ses sujets faisaient de même; rien ne troublait leur sérénité; chacun était libre de couper son blé en herbe, de le laisser mûrir, ou de garder le grain pour les prochaines semailles. C'était vraiment là un roi philosophe, qui faisait de la philosophie sans le savoir; et ce qui montre bien qu'il était sage sans avoir appris la sagesse, c'est le cas très merveilleux où il pensa se perdre, et son peuple avec lui, pour avoir voulu s'instruire dans les saines maximes.
Il advint qu'une année, vers la lin du carême, ce bon roi fit venir son maître d'hôtel, qui avait nom Fripesaulcetus ou quelque chose d'approchant, afin de le consulter sur une grave question. Il s'agissait de savoir ce que Sa Majesté mangerait le dimanche de Pâques.
--Sire, dit le ministre de l'intérieur du monarque, vous ne pouvez faire autrement que de manger des œufs.
Or les évêques de ce temps-là avaient meilleur estomac que ceux d'aujourd'hui, en sorte que le carême était fort sévère dans tous les diocèses du royaume. Le bon roi n'avait donc guère mangé que des œufs pendant quarante jours. Il fit la moue et dit:
--J'aimerais mieux autre chose.
--Mais, sire, dit le cuisinier, qui était bachelier ès lettres, les œufs sont un manger divin. Savez-vous bien qu'un œuf contient la substance d'une vie tout entière? Les Latins croyaient même que c'était le résumé du monde. Ils ne remontaient jamais au déluge--mais ils parlaient de reprendre les choses à l'œuf, _ab ovo._ Les Grecs disaient que l'univers naquit d'un œuf pondu parla Nuit aux ailes noires; et Minerve sortit tout armée du crâne de Jupiter, à la façon d'un poulet qui crèverait à coups de bec la coquille d'un œuf trop avancé. Je me suis souvent demandé, pour ma part, si notre terre n'était pas simplement un gros œuf, dont nous habitons la coque; voyez combien cette théorie s'accommoderait avec les données de la science moderne: le jaune de cet œuf gigantesque ne serait autre que le feu central, la vie du globe.
--Je me moque de la science moderne, dit le roi: mais je voudrais varier mes repas.
Sire, dit le ministre Fripesaulcetus, rien n'est plus facile. Il est nécessaire que vous mangiez des œufs à Pâques; c'est une manière de symboliser la résurrection de Notre-Seigneur. Mais nous savons dorer la pilule. Les voulez-vous durs, brouillés, en salade, en omelette au rhum, au truffes, aux croûtons, aux lines herbes, aux pointes d'asperges, aux haricots verts, aux confitures, à la coque, à l'étouffée, cuits sous la cendre, pochés, mollets, battus, à la neige, à la sauce blanche, sur le plat, en mayonnaise, chaperonnés, farcis? voulez-vous des œufs de poule, de canard, de faisan, d'ortolan, de pintade, de dindon, de tortue? désirez-vous des œufs de poisson, du caviar à l'huile, avec une vinaigrette? faut-il commander un œuf d'autruche (c'est un repas de sultan) ou de roc (c'est un festin de génie des _Mille et une Nuits_), ou bien tout simplement de bons petits œufs frits à la poêle, ou en gâteau avec une croûte dorée, hachés menu avec du persil et de la ciboule, ou liés avec de succulents épinards? aimez-vous mieux les humer crus, tout tièdes?--ou enfin daignerez-vous goûter un sublimé nouveau de ma composition où les œufs ont si bon goût, qu'on ne les reconnaît plus,--c'est d'un délicat, d'un éthéré,--une vraie dentelle....
--Rien, rien, dit le roi. Il me semble que vous m'avez dit là, si je ne me trompe, quarante manières d'accommoder les œufs. Mais je les connais, mon cher Fripesaulcetus--vous me les avez fait goûter pendant tout le carême. Trouvez-moi autre chose. Le ministre, désolé, voyant que les affaires de l'intérieur allaient si mal, se frappa le front pour chercher une idée--mais ne trouva rien.
Alors le roi, maussade, fit* appeler son magicien. Le nom de ce savant était Nébuloniste, si j'ai bonne mémoire; mais le nom ne fait rien à l'affaire. C'était un élève des mages de la Perse; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Chakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale suprême des gymnosophistes. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui tirer les cartes.
--Sire, dit Nébuloniste, il ne faut faire apprêter vos œufs d'aucune des manières qu'on vous a dites; mais vous pouvez les faire couver.
--Parbleu, répondit le roi, voilà une bonne idée: au moins je n'en mangerai pas. Mais je ne vois pas bien pourquoi.
--Grand roi, dit Nébuloniste, permettez-moi de vous conter un apologue.
--À merveille, répondit le monarque, j'adore les histoires, mais je les aime claires. Si je ne comprends pas, puisque tu es magicien, tu me l'expliqueras. Commence donc.
--Un roi du Népal, dit Nébuloniste, avait trois filles. La première était belle comme un ange; la seconde avait de l'esprit comme un démon; mais la troisième possédait la vraie sagesse. Un jour qu'elles allaient au marché pour s'acheter des cachemires, elles quittèrent la grande route et prirent un chemin de traverse par les rizières qui tapissent les rives du fleuve.
Le soleil passait obliquement entre les épis penchés et les moustiques dansaient une ronde parmi ses rayons. À d'autres endroits les hautes herbes entrelacées formaient des bosquets où flottait une ombre délicieuse. Les trois princesses ne purent résister au plaisir de se nicher dans l'un d'eux: elles s'y blottirent, causèrent quelque temps en riant, et finirent par s'endormir toutes trois, lassées par la chaleur. Comme elles étaient de sang royal, les crocodiles qui prenaient le frais au ras de l'eau, sous les glaives ondulés des épis trempés dans la rivière, n'eurent garde de les déranger. Ils venaient seulement les regarder de temps en temps et avançaient leur mufle de corne brune pour les voir dormir. Tout à coup ils replongèrent sous l'eau bleue, avec un grand clapotement, ce qui réveilla les trois sœurs en sursaut.
Elles aperçurent alors devant elles une petite vieille ratatinée, toute ridée, toute cassée, qui trottinait en sautillant, appuyée sur une canne à béquille. Elle portait un panier couvert d'une toile blanche.
--Princesses, dit-elle d'une voix chevrotante, je suis venue pour vous faire un cadeau. Voici trois œufs entièrement semblables; ils contiennent le bonheur qui vous est réservé dans votre vie; chacun d'eux en renferme une égale quantité; le difficile, c'est de le tirer de là.
Disant ces mots, elle découvrit son panier, et les trois princesses virent en se penchant trois grands œufs d'une blancheur immaculée, reposant sur un lit de foin parfumé. Quand elles relevèrent la tête, la vieille avait disparu.
Elles n'étaient pas fort surprises; car l'Inde est un pays de sortilèges. Chacune prit donc son œuf et s'en revint au palais en le portant soigneusement dans le pan relevé de son voile, rêvant à ce qu'il en fallait faire.
La première s'en alla droit à la cuisine, où elle prit une casserole d'argent. «Car, se disait-elle, je ne puis rien faire de mieux que de manger mon œuf. Il doit être excellent.» Elle le prépara donc suivant une recette hindoue et le savoura au fond de son appartement. Ce moment fut exquis; elle n'avait rien goûté d'aussi divinement bon; jamais elle ne l'oublia.
La seconde prit dans ses cheveux une longue épingle d'or dont elle perça deux petits trous aux deux bouts de l'œuf. Puis elle y souffla si bien quelle le vida et le suspendit à une cordelette de soie. Le soleil passait à travers la coque transparente, qu'il irisait de ses sept couleurs; c'était un scintillement, un chatoiement continuels; à chaque seconde la coloration changeait et on avait devant les yeux un nouveau spectacle. La princesse se perdit dans cette contemplation et y trouva une joie profonde.
Mais la troisième se souvint qu'elle avait une poule de faisant qui couvait justement. Elle fut à la basse-cour glisser doucement son œuf parmi les autres; et, le nombre de jours voulu s'étant écoulé, il en sortit un oiseau extraordinaire, coiffé d'une huppe gigantesque, aux ailes bariolées, à la queue parsemée de taches étincelantes. Il ne tarda pas à pondre des œufs semblables à celui d'où il était né. La sage princesse avait ainsi multiplié ses plaisirs, parce qu'elle avait su attendre.