Part 4
Mais l'ambre étincelait aussi, et le prix en était inestimable. Cette richesse jaune emplissait l'obscurité de la hutte. Le vieil homme gardait ses petits yeux rivés dessus. La femme tournait autour de l'étrangère, et, plus familière maintenant, passait les colliers et les bracelets près de ses cheveux pour comparer les couleurs. Coupant avec une lame de silex les mailles déchirées d'un filet, un des jeunes hommes jetait vers la fille blonde des regards furieux de désir: c'était le cadet. Sur un lit d'herbes sèches qui craquaient à ses mouvements, le fils aîné gémissait lamentablement. Sa femme venait d'accoucher; elle traînait le long des pilotis, avant noué son enfant sur le dos, une sorte de chalut qui servait à la pèche nocturne, tandis que l'homme, étendu, poussait des cris de malade. Penchant la tête de côté, renversant la figure, il regardait avec la même avidité que son père le panier plein d'ambre, et ses mains tremblaient de convoitise.
Bientôt, avec des gestes calmes, ils invitèrent la vendeuse d'ambre à couvrir sa corbeille, se groupèrent autour du foyer et firent mine de tenir conseil. Le vieux discourait en paroles pressées; il s'adressait au fils aîné, qui clignait très rapidement des paupières. C'était le seul signe d'intelligence du langage; le morne voisinage des bêtes aquatiques avait fixé les muscles de leurs figures dans une placidité bestiale.
Il y avait au bout de la chambre de branches un espace libre: deux poutres mieux équarries que le reste du plancher. On fit signe à la vendeuse d'ambre quelle pourrait s'y coucher après qu'elle eut grignoté une moitié de poisson sec. Près de là un filet simple, en poche, devait servir à capter, la nuit, sous l'habitation, les poissons qui suivaient le courant très faible du lac. Mais il semblait qu'on n'en ferait pas usage. Le panier plein d'ambre fut placé de leurs bras rassurants à la tête de la dormeuse, en dehors des deux planches où elle s'était étendue.
Puis, après quelques grognements, le copeau résineux fut éteint. On entendait couler l'eau entre les pilotis. Le courant frappait les perches de battements liquides. Le vieux dit quelques phrases interrogatives, avec une certaine inquiétude; les deux fils répondirent par un assentiment, le second, toutefois, non sans quelque hésitation. Le silence s'établit tout à fait parmi les bruits de l'eau.
Tout à coup, il y eut une courte lutte au bout de la chambre, un frôlement de deux corps, des gémissements, quelques cris aigus, et un long souffle d'épuisement. Le vieux se leva à tâtons, pris le filet en poche, le lança, et, tirant soudain dans leur glissière les planches où s'était couchée la vendeuse d'ambre, il découvrit l'ouverture qui servait à la pêche de nuit. Ce fut un engouffrement, deux chutes, un bref clapotis: le copeau de résine, allumé, agité au-dessus du trou d'eau ne laissa rien voir. Alors le vieux saisit le panier d'ambre, et, sur le lit du fils aîné, ils se divisèrent le trésor, la femme quêtant les grains qui roulaient, épars.
Ils ne tirèrent le filet qu'au matin, lis coupèrent les cheveux au cadavre de la vendeuse d'ambre, puis rejetèrent son corps blanc sur les pilotis, en pâture aux poissons. Quant au noyé, le vieux lui enleva de son couteau de silex une rondelle du crâne, amulette qu'il enfonça dans le cerveau du mort pour lui servir pendant sa vie future. Puis ils le déposèrent hors de la hutte, et les femmes, se déchirant les joues et s'arrachant les cheveux, poussèrent les ululations solennelles.
LA FILLE DU MOULIN
Madge!
La voix monta par l'ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s'envolait devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et droite coupait la petite chambre. L'échelle qui montait jusqu'au faite intérieur était poudrée de farine.
--Madge, viens-tu? reprit la voix.
Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu lui chatouillait la peau, tandis qu'elle regardait, un peu penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s'y arrondissait comme une tête rase. Les ailes tournantes frôlaient presque l'herbe courte ou leurs images noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'ânes semblaient avoir gratté leur dos au ventre du mur faiblement cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du monticule, un sentier, creusé d'ornières desséchées, s'inclinait jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.
--Madge, on s'en va! cria encore la voix.
--Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.
La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de l'âne qui tâtait l'herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le derrière de l'animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge resta seule, sa tête passée dans la lucarne.
Comme ses parents l'avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté des médecins. Leur avis fut d'envoyer Madge à la campagne, et de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle était au moulin, elle s'enfuyait dès l'aurore sous le petit toit, d'où elle considérait l'ombre tournoyante des ailes.
Tout à coup elle frémit, de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu'un avait soulevé le loquet de la porte.
--Qui est là? demanda Madge par l'ouverture carrée.
Et elle entendit une faible voix:
--Si l'on pouvait avoir un peu à boire: j'ai bien soif.
Madge regarda à travers les échelons. C'était un vieux mendiant de campagne. Il avait un pain dans son bissac.
--Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait pas faim.
Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces et les cimetières, avec une certaine horreur.
Elle cria:
--Attendez un peu!
Puis descendit l'échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:
--Vous êtes bien vieux, dit-elle--et vous avez si soif?
--Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.
--Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j'aime le plâtre. Tenez.
Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle dit:
--Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a la pompe.
Elle lui montra le manche recourbe. Le vieux mendiant se pencha. Tandis qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le pain de son bissac et l'enfonça dans un tas de farine.
Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.
--Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.
--Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.
--Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim, je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l'eau de l'étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.
--De la pâte crue! dit le mendiant. On m'a donné un pain, merci bien, mademoiselle.
--Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi, si j étais aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.
--Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis bien las.
--Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu'il descendait la pente du tertre. N'est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l'eau de l'étang, si vos dents sont mauvaises. L'étang est très profond.
Madge écouta jusqu'à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira doucement le pain de la farine, et le regarda. C'était une miche noire de village, maintenant tachée de blanc.
--Pouah! dit-elle. Si j'étais pauvre, je volerais du pain blond dans les belles boulangeries.
Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue violette entre les dents serrées, elle tâchait d'imiter l'image qu'elle se faisait d'une personne noyée.
Après qu'on eut mangé la soupe:
--Maître, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a longtemps, longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain avec des os d'hommes morts?
Le meunier dit:
--C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre qu'une société a voulu m'acheter, pour fouiller. Plus souvent je démolirais mon moulin. Ils n'ont qu'à ouvrir les vieilles tombes, dans leurs villes. Elles pourrissent assez.
--Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il le mangeait--oui, il le mangeait.
Le garçon Jean haussa les épaules. L'ahan du moulin s'était tu. Le vent n'enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient cessé de lutter. L'une pesait sur l'autre, silencieusement.
--Jean m'a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu'on peut retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l'eau, et il s'arrête juste sur le noyé.
--Est-ce que je sais, dit le meunier. C'est pas des occupations de jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!
--C'est mademoiselle Madge qui m'a demandé, répondit le garçon.
--Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. 11 n'y a pas de vif-argent ici. Peut-être qu'on trouverait des noyés dans l'étang.
Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il s'était noyé dans l'étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des os d'homme mort.
BLANCHE LA SANGLANTE
Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine; posant ses deux mains sur deux chevaliers armés, il les faisait plier jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la glèbe, à travers la boue, frappant de sa main épaisse le dos des hommes crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était rouge par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des viandes craquaient entre ses mâchoires.
Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable: la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées, la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un tablier de cordonnier, des alênes, des marteaux plats; et dans un coin un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné, clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite fille tournait la tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues; et la bouche était celle d'une femme, tranchée dans la face pâle comme une coupure saignante.
C'était Blanche d'Ovrebreuc; son père était devenu, peu de jours avant, par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs, l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux. L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg, était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembourgeois s'arrangeraient-ils de cela.
Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya les dettes pour garderies terres. L'ayant épousée par juste mariage, il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle, sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils froncés, l'œil pâle, errait par le château comme une chatte malade, ayant connu les épousailles cruelles de Guillaume de Flavy.
Elle ne comprenait pas et ne pouvait comprendre. Elle était bien différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour son barbier: quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de la main, il jetait les viandes dont il ne voulait plus à la figure de ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant gardé le gouvernement de son vin et de ses mangeailles. Il ramenait les plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et la mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os qui lui faisaient des encoignures au corps: elle vivota quelque temps, presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible, devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il eût pris du poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait abandonné les terres, chargées de dettes, et se frottait les mains, en chantonnant, pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus, il voulut avoir l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée, composa de son écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi. Guillaume saisit les papiers au passage; le vieux gémit; les valets le mirent en basse-fosse et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils trouvèrent un cadavre sec, les dents fixées dans un soulier dont les rats avaient rongé la pointe.
La petite Blanche devint extraordinairement gourmande. Elle mangeait des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes, elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière; on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir: elle renversait un gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le visage des convives, comme une fontaine vivante. Chancelante après le repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre le mur, comme un homme.
Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment les terres. Étant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume. Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors avec délicatesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de lin vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte, qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui lit raison, le verre en main, et la lit boire et rire, et lui donna des sucreries, raillant son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se baigne, en battant des ailes, dans une ornière pleine.
Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot, se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.
Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la figure: il se lit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes, d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guillaume enfla; la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux aspect des chairs mortifiées.
Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hurlant de douleur; la petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et elle regardait Guillaume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.
À peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne, que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait, l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts étouffés de cottes de mailles, de sourds choquements d'armes, le guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.
Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son mari: il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages, tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé, au-dessus du lit.
La tête noire du bâtard y passa: il rampait avec précaution. D'un bond, il fut à genoux sur la poitrine de Guillaume et lui assena sur la tête deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne qui ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge à Guillaume avec une langue-de-bœuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et roula par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol, gisant sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait dans le cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et qu'elle n'était pas assez forte pour se dégager.
Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc, vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face gonflée et dit de sa voix enfantine trois _Pater_ et un _Ave_ parmi les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres d'avoine.
LE PAPIER ROUGE
Je feuilletais à la Bibliothèque Nationale un manuscrit ancien, lorsque mon attention fut éveillée par un nom étrange qui me passait sous les yeux. Le manuscrit contenait des «lays» presque tous copiés dans le _Jardin de Plaisance_, une farce à quatre personnages, et le récit des miracles de sainte Geneviève; mais le nom qui me frappa était inscrit sur deux feuillets rapportés à l'aide d'un onglet. C'était un fragment de chronique datant de la première moitié du XV e siècle. Et voici le passage qui avait retenu mon regard:
«L'an quatorze cent trente-sept, l'hiver fut froid, et y eut notable famine pour les récoltes détruites par grosse grêle et forte.
«_Item_, plusieurs du plat pays entrèrent à Paris environ la fête Notre-Seigneur, disant qu'il y avait diables par la campagne ou larrons étrangers, capitaine Baro Pani et ses suppôts, tant hommes que femmes, pillant et troussant gens. Lesquels viennent, comme ils disent, du pays d'Égypte, et ont un langage propre, et leurs femmes ont des jeux dont elles enseignent les simples. Et sont ceux tant larrons et meurtriers que plus ne se peut. Et sont de très mauvais gouvernement.»
La marge du feuillet portait la mention suivante:
«Ledit capitaine de bohémiens et ses gens furent pris par les ordres de monseigneur le prévôt et menés au dernier supplice, excepté toutefois une de leurs femmes qui échappa.
«_Item_, convient de noter ici que la même année fut appointé maître Étienne Guerrois clerc criminel de la prévôté, en lieu et place de maître Alexandre Cachemarée.»
Je ne puis dire ce qui excita ma curiosité dans cette courte note, le nom du capitaine Baro Pani, l'apparition des Bohémiens dans la campagne de Paris en 1437, ou ce singulier rapprochement que faisait hauteur des lignes marginales entre le supplice du capitaine, l'évasion d'une femme et le déplacement d'un clerc au criminel. Mais j'éprouvai l'envie invincible d'en savoir plus long. Je quittai donc aussitôt la Bibliothèque, et, gagnant les quais, je suivis la Seine pour aller fouiller les Archives.
En passant dans les rues étroites du Marais, le long des grilles du bâtiment national, sous le porche sombre du vieil hôtel, j'eus un instant de découragement. Il nous est reste si peu de «criminel» du quinzième.... Trouverais-je mes gens dans les Registres du Châtelet? Peut-être avaient-ils fait appel au Parlement... peut-être ne rencontrerais-je qu'une sinistre note au _papier rouge._ Je n'avais jamais consulté le Papier-Rouge, et je décidai d'épuiser le reste avant d'en venir là.
La salle des Archives est petite; les hautes fenêtres ont de minuscules carreaux anciens; les gens qui écrivent sont courbés sur leurs liasses comme des ouvriers de précision; au fond, sur un pupitre en estrade, le conservateur surveille et travaille. L'atmosphère est grise, malgré la lumière, à cause du reflet des vieux murs.
Le silence est profond; aucun bruit ne monte de la rue: rien que le froissement du parchemin qui glisse sous le pouce et la plume qui crie. Lorsque je tournai la première feuille du registre pour 1437, je crus que j'étais devenu, moi aussi, clerc criminel de monseigneur le prévôt. Les procès étaient signés: AL. CACHEMARÉE. L'écriture de ce clerc était belle, droite, ferme; je me figurai un homme énergique, d'aspect imposant afin de recevoir les dernières confessions avant le supplice.
Mais je cherchai vainement l'affaire des Bohémiens et de leur chef. Il n'y avait qu'un procès de sorcellerie et de vol dressé contre «une qui a nom princesse du Caire». Le corps de l'instruction montrait qu'il s'agissait d'une fille de la même bande. Elle était accompagnée, dit l'interrogatoire, d'un certain «baron, capitaine de ribleurs». (Ce baron doit être le Haro Pani de la chronique manuscrite.) Il était «homme bien subtil et affiné», maigre, à moustaches noires, avec deux couteaux dans la ceinture, dont les poignées étaient ouvragées d'argent; «et il porte ordinairement avec lui une poche de toile où il met la drone, qui est un poison pour le bétail, dont les bœufs, vaches et chevaux soudain meurent, qu'ils ont mangé du grain mélangé avec la _droue_, par étranges convulsions».
La princesse du Caire fut prise et menée prisonnière au Châtelet de Paris. On voit par les questions du lieutenant criminel qu'elle était «âgée de vingt-quatre ans ou environ»; vêtue d'une cotte de drap quelque peu semée de fleurs, à ceinture tressée de fil en manière d'or; elle avait des yeux noirs d'une fixité singulière, et ses paroles étaient accompagnées de gestes emphatiques de sa main droite, qu'elle ouvrait et refermait sans cesse, en agitant les doigts devant sa figure.