La porte des rêves

Part 2

Chapter 24,028 wordsPublic domain

Dès que j'eus saisi le sens des paroles du divin Platon, une lumière éclatante se fit en moi. L'âme n'était point différente de la vie: c'était le souffle animé qui peuple le corps; et, dans l'amour, ce sont les âmes qui se cherchent lorsque les amants se baisent sur la bouche: l'âme de l'amante veut habiter dans le beau corps de celui qu'elle aime, et l'âme de l'amant désire ardemment se fondre dans les membres de sa maîtresse. Et les infortunés n'y parviennent jamais. Leurs âmes montent sur leurs lèvres, elles se rencontrent, elles se mêlent, mais elles ne peuvent pas émigrer. Or, y aurait-il un plaisir plus céleste que de changer de personnes en amour, que de se prêter ces vêtements de chair si chaudement caressés, si voluptueusement voulus? Quelle étonnante abnégation, quel suprême abandon que de donner son corps à l'âme d'un autre, au souille d'un autre! Mieux qu'un dédoublement, mieux qu'une possession éphémère, mieux que le mélange inutile et décevant de l'haleine; c'est le don supérieur de la maîtresse à son amant, le parfait échange si vainement rêvé, le terme infini de tant d'étreintes et de morsures.

Or j'aimais Béatrice, et elle m'aimait. Nous nous l'étions dit souvent, tandis que nous lisions les mélancoliques pages du poète Longus, où les couplets de prose tombent avec une cadence monotone. Mais nous ignorions autant l'amour de nos âmes que Daphnis et Chloé ignoraient l'amour de leurs corps. Et ces vers du divin Platon nous révélèrent le secret éternel par où les âmes amantes peuvent se posséder parfaitement. Et, dès lors, Béatrice et moi nous ne pensâmes plus qu'à nous unir ainsi pour nous abandonner l'un à l'autre. Mais ici commença l'indéfinissable horreur. Le baiser de la vie ne pouvait nous marier indissolublement. _Il fallait que l'un de nous se sacrifiât à l'autre. Car le voyage des âmes ne saurait être une migration réciproque._ Nous le sentions bien tous deux, mais nous n'osions nous le dire. Et j'eus l'atroce faiblesse, inhérente à l'égoïsme de mon âme d'homme, de laisser Béatrice dans l'incertitude. La sculpturale beauté de mon amie se mit à décliner. La lampe rose cessa de s'allumer à l'intérieur de son visage d'albâtre. Les médecins donnèrent à son mal le nom d'anémie; mais je savais que c'était son âme qui se retirait de son corps. Elle évitait mes regards anxieux avec un sourire triste. L'amaigrissement de ses membres devint excessif. Son visage fut bientôt si pâle que les yeux seuls y brillaient d'un feu sombre. Les rougeurs apparaissaient et s'évanouissaient sur ses joues et ses lèvres comme les dernières vacillations d'une flamme qui va s'éteindre. Alors je sus que Béatrice allait m'appartenir entièrement dans peu de jours, et malgré ma tristesse infinie une joie mystérieuse s'étendit en moi.

Le dernier soir, elle m'apparut sur les draps blancs comme une statue de cire vierge. Elle tourna lentement sa figure vers moi, et dit: «Au moment où je mourrai, je veux que tu me baises sur la bouche et que mon dernier souffle passe en toi!»

Je crois que je n'avais jamais remarqué combien sa voix était chaude et vibrante; mais ces paroles me donnèrent l'impression d'un fluide tiède qui me toucherait. Presque aussitôt ses yeux suppliants cherchèrent les miens, et je compris que l'instant était venu. J'attachai mes lèvres sur les siennes pour boire son âme.

Horreur! infernale et démoniaque horreur! _Ce n'est pas l'âme de Béatrice qui passa en moi, c'est sa voix!_ Le cri que je poussai me fit chanceler et blêmir. Car ce cri aurait dû s'échapper des lèvres de la morte, et c'est de ma gorge qu'il jaillissait. _Ma voix était devenue chaude et vibrante, et elle me donnait l impression d'un fluide tiède qui me toucherait._ J'avais tué Béatrice et j'avais tué ma voix; la voix de Béatrice habitait en moi, une voix tiède d'agonisante qui me terrifiait.

Mais aucun des assistants ne parut s'en apercevoir: ils s'empressaient autour de la morte pour accomplir leurs fonctions.

La nuit vint, silencieuse et lourde. Les flammes des cierges montaient tout droit et très haut, léchant presque les tentures pesantes. Et le dieu de la Terreur avait étendu sa main sur moi. Chacun de mes sanglots me faisait mourir de mille morts: il était exactement semblable aux sanglots de Béatrice quand, devenue inconsciente, elle se lamentait de mourir. Et, tandis que je pleurais, agenouillé près du lit, le front sur les draps, c'étaient ses pleurs à elle qui semblaient s'élever en moi, sa voix passionnée qui semblait flotter dans l'air, plaignant sa misérable mort.

N'aurais-je pas dû le savoir? La voix est éternelle; la parole ne périt pas. Elle est la migration perpétuelle des pensées humaines, le véhicule des âmes; les mots gisent desséchés sur les feuilles de papier, comme les fleurs dans un herbier; mais la voix les fait revivre de sa propre vie immortelle. Car la voix n'est autre chose que le mouvement des molécules de l'air sous l'impulsion d'une âme; et l'âme de Béatrice était en moi, mais je ne pouvais comprendre et sentir que sa voix.

Maintenant que nous allons être délivrés, ma terreur s'apaise; mais elle va se renouveler; je la sens arriver, cette horreur inexprimable; la voici qui nous saisit,--car je râle, et mon râle, qui est chaud et vibrant, plus tiède que l'eau de ma baignoire, _c'est le râle de Béatrice!_

ARACHNÉ

Her waggon-spokes made of long spinners' legs; The cover, of the wings of grasshoppers; Her traces of the smallest spider's web; Her collars of the moonshine's watery beams.... (SHAKESPEARE. _Romeo and Juliet._)

Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé; mais je me ris de vos précautions et de vos terreurs. Car je serai libre le jour où je voudrai; le long d'un fil de soie que m'a lancé Arachné, je fuirai loin de vos gardiens et de vos grilles. Mais l'heure n'est pas encore venue--elle est proche cependant: de plus en plus mon cœur défaille et mon sang pâlit. Vous qui me croyez fou maintenant, vous me croirez mort: tandis que je me balancerai au fil d'Arachné par delà les étoiles.

Si j'étais fou, je ne saurais pas si nettement ce qui est arrivé, je ne me rappellerais pas avec autant de précision ce que vous avez appelé mon crime, ni les plaidoiries de vos avocats, ni la sentence de votre juge rouge. Je ne rirais pas des rapports de vos médecins, et je ne verrais pas sur le plafond de ma cellule la figure glabre, la redingote noire et la cravate blanche de l'idiot qui m'a déclaré irresponsable. Non, je ne le verrais pas--car les fous n'ont pas d'idée précise; au lieu que je suis mes raisonnements avec une logique lucide et une clarté extraordinaire qui m'étonnent moi-même. Et les fous souffrent au sommet du crâne; ils croient, les malheureux! que des colonnes de fumée fusent, en tourbillonnant, de leur occiput. Tandis que mon cerveau, à moi, est d'une telle légèreté qu'il me semble souvent avoir la tête vide. Les romans que j'ai lus, auxquels je prenais plaisir jadis, je les embrasse maintenant d'un coup d'œil et je les juge à leur valeur; je vois chaque défaut de composition--au lieu que la symétrie de mes propres inventions est tellement parfaite que vous seriez éblouis si je vous les exposais.

Mais je vous méprise infiniment; vous ne sauriez les comprendre. Je vous laisse ces lignes comme dernier témoignage de ma raillerie et pour vous faire apprécier votre propre insanité quand vous trouverez ma cellule déserte.

Ariane, la pâle Ariane, auprès de laquelle vous m'avez saisi, était brodeuse. Voilà ce qui a fait sa mort. Voilà ce qui fera mon salut. Je l'aimais d'une passion intense; elle était petite, brune de peau et vive des doigts; ses baisers étaient des coups d'aiguille, ses caresses, des broderies palpitantes. Et les brodeuses ont une vie si légère et des caprices si mobiles que je voulus bientôt lui faire quitter son métier. Mais elle me résista; et je m'exaspérais en voyant les jeunes gens cravatés et pommadés qui guignaient sa sortie de l'atelier. Mon énervement était si grand que j'essayai de me replonger de force dans les études qui avaient fait ma joie.

J'allai prendre avec contrainte le vol. XIII des _Asiatic Researches_, publié à Calcutta en 1820. Et machinalement je me mis à lire un article sur les Phansigar. Ceci m'amena aux Thugs.

Le capitaine Sleeman en a longuement parlé. Le colonel Meadows Taylor a surpris le secret de leur association. Ils étaient unis entre eux par des liens mystérieux et servaient comme domestiques dans les habitations de campagne. Le soir, à souper, ils stupéfiaient leurs maîtres avec une décoction de chanvre. La nuit, grimpant le long des murs, ils se glissaient par les fenêtres ouvertes à la lune et venaient silencieusement étrangler les gens de la maison. Leurs cordelettes étaient aussi de chanvre, avec un gros nœud sur la nuque pour tuer plus vite.

Ainsi, par le Chanvre, les Thugs attachaient le sommeil à la mort. La plante qui donnait le haschich au moyen duquel les riches les abrutissaient comme avec de l'alcool ou de l'opium servait aussi à les venger. L'idée me vint qu'en châtiant ma brodeuse Ariane avec la Soie je me l'attacherais tout entière dans la mort. Et cette idée, logique assurément, devint le point lumineux de ma pensée. Je n'y résistai pas longtemps. Quand elle posa sa tête penchée sur mon cou pour s'endormir, je lui passai autour de la gorge avec précaution la cordelette de soie que j'avais prise dans sa corbeille; et, la serrant lentement, je bus son dernier souffle dans son dernier baiser.

Vous nous avez pris ainsi, bouche contre bouche. Vous avez cru que j'étais fou et qu'elle était morte. Car vous ignorez qu'elle est toujours avec moi, éternellement fidèle, parce quelle est la nymphe Arachné. Jour après jour, ici, dans ma cellule blanche, elle s'est révélée à moi, depuis l'heure où j'ai aperçu une araignée qui tissait sa toile au-dessus de mon lit: elle était petite, brune, et vive des pattes.

La première nuit, elle est descendue jusqu'à moi, le long d'un fil; suspendue au-dessus de mes yeux, elle a brodé sur mes prunelles une toile soyeuse et sombre avec des reflets moirés et des fleurs pourpres lumineuses. Puis j'ai senti près de moi le corps nerveux et ramassé d'Ariane. Elle m'a baisé le sein, à l'endroit où il couvre le cœur,--et j'ai crié sous la brûlure. Et nous nous sommes longuement embrassés sans rien dire.

La seconde nuit, elle a étendu sur moi un voile phosphorescent piqué d'étoiles vertes et de cercles jaunes, parcouru de points brillants qui fuient et se jouent entre eux, qui grandissent et qui diminuent et qui tremblotent dans le lointain. Et, agenouillée sur ma poitrine, elle m'a fermé la bouche de la main; dans un long baiser au cœur elle m'a mordu la chair et sucé le sang jusqu'à me tirer vers le néant de l'évanouissement.

La troisième nuit, elle m'a bandé les paupières d'un crêpe de soie mahratte où dansaient des araignées multicolores dont les yeux étaient étincelants. Et elle m'a serré la gorge d'un fil sans fin; et elle a violemment attiré mon cœur vers ses lèvres par la plaie de sa morsure. Alors elle s'est glissée dans mes bras jusqu'à mon oreille, pour me murmurer: «Je suis la nymphe Arachné!»

Certes, je ne suis pas fou; car j'ai compris aussitôt que ma brodeuse Ariane était une déesse mortelle, et que de toute éternité j'avais été désigné pour la mener avec son fil de soie hors du labyrinthe de l'humanité. Et la nymphe Arachné m'est reconnaissante de l'avoir délivrée de sa chrysalide humaine. Avec des précautions infinies, elle a emmailloté mon cœur, mon pauvre cœur, de son fil gluant: elle l'a enlacé de mille tours. Toutes les nuits elle serre les mailles entre lesquelles ce cœur humain se racornit comme un cadavre de mouche. Je m'étais éternellement attaché Ariane en lui étreignant la gorge de sa soie. Maintenant Arachné m'a lié éternellement à elle de son fil en m'étranglant le cœur.

Par ce pont mystérieux je visite à minuit le Royaume des Araignées, dont elle est reine. Il faut traverser cet enfer pour me balancer plus tard sous la lueur des étoiles.

Les Araignées des Bois y courent avec des ampoules lumineuses aux pattes. Les Mygales ont huit terribles yeux scintillants: hérissées de poils, elles fondent sur moi au détour des chemins. Le long des mares où tremblent les Araignées d'Eau, montées sur de grandes jambes de faucheux, je suis entraîné dans les rondes vertigineuses que dansent les Tarentules. Les Épeires me guettent du centre de leurs cercles gris parcourus de rayons. Elles fixent sur moi les innombrables facettes de leurs yeux, comme un jeu de miroirs pour prendre les alouettes, et elles me fascinent. En passant sous les taillis, des toiles visqueuses me chatouillent la figure. Des monstres velus, aux pattes rapides, m'attendent, tapis dans les fourrés.

Or la reine Mab est moins puissante que ma reine Arachné. Car celle-ci a le pouvoir de me faire rouler dans son char merveilleux qui court le long d'un fil. Sa cage est faite de la dure coque d'une gigantesque Mygale, gemmée de cabochons à facettes, taillés dans ses yeux de diamant noir. Les essieux sont les pattes articulées d'un Faucheux géant. Des ailes transparentes, avec des rosaces de nervures, la soulèvent en frappant l'air de battements rythmiques. Nous nous y balançons pendant des heures; puis tout à coup je défaille, épuisé par la blessure de ma poitrine où Arachné fouille sans cesse de ses lèvres pointues. Dans mon cauchemar je vois penchés vers moi des ventres constellés d'yeux et je fuis devant des pattes rugueuses chargées de filets.

Maintenant je sens distinctement les deux genoux d'Arachné qui glissent sur mes côtes, et le glouglou de mon sang qui monte vers sa bouche. Mon cœur va bientôt être desséché: alors il restera emmailloté dans sa prison de fils blancs,--et moi je fuirai à travers le Royaume des Araignées vers le treillis éblouissant des étoiles. Par la corde de soie que m'a lancée Arachné, je m'échapperai ainsi avec elle,--et je vous laisserai--pauvres fous--un cadavre blême avec une touffe de cheveux blonds que le vent du matin fera frissonner.

BARGETTE

À la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire. L'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles. Contre la cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent. Par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à l'horizon.

Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda, et des géraniums.

Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe:

--Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l'écluse?

--Ça va, répondit Mahot.

Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l'enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.

--Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne.

Il ajouta:

--L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que nous avons passé par là.

--Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est parce qu'il a la peau brune, mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur les chalands.

Et une petite voix fluette leur répondit:

--Où allez-vous, la barge?

--On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien.

--Où il y a du soleil? dit la petite voix.

--Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.

Et la petite voix reprit, après un silence:

--Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?

Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire.

--Voyez donc--_la barge!_ dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.

--On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.

La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa cabane.

La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne, et, l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.

L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.

--Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.

--Non, dit l'Indien, c'est une moinette; la gosse de l'écluse. Elle est là, parole d'honneur. Mince!

Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore, et elle dit de sa voix menue:

--Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.

--Dans le soleil? dit Mahot.

--Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des choses... qui vont dans l'eau, des... citrouilles--non--des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des... citrouilles. Non... je ne sais plus... aidez-moi.

--Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?

--Oui, dit la petite. Des... tortues.

--Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?

--C'est papa qui m'a appris.

--Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?

--Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les... citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il va trop de vent. J'aurais enlevé les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.

La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le remorqueur sifflait en avant.

--Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil--voilà tout.--Pas vrai, l'Indien?

--Pour sûr, dit-il.

--Pour sûr? répéta la petite. Menteurs! Je sais bien, allez.

L'Indien haussa les épaules.

--Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.

Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates: et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.

La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur le bord du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.

--C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?

Bargette secoua la tête.

Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes:

--Menteurs! cria une voix fluette.

L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de nouveau, s'enfuyant derrière la côte:

--Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!

JEANIE

L'amoureux de Jeanie était devenu matelot, et elle était seule, toute seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait jusqu'à l'Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d'amour. Et elle attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n'y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu'à Jeanie.

Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait les fleurs d'eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs s'inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant:

--Sur la mer il y a un bateau--dans le bateau il y a une chambre--dans la chambre il y a une cage--dans la cage il y a un oiseau--dans l'oiseau il y a un cœur--dans le cœur il y a une lettre--dans la lettre il y a écrit: J'AIME JEANIE.--J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le cœur, le cœur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans la cage, la cage est dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin sur la grande mer.

Et, comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, la voyant simple et douce, l'anneau d'or au doigt, lui offraient du pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un baiser blanc.

Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais elle ne les rendait jamais--car les baisers infidèles que rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang.

Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s'était embarqué. Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d'Amérique, pensa Jeanie.

Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; d'autres n'étaient que d'étroits escaliers faits de dalles anciennes.