La Politique Du Paraguay Identite De Cette Politique Avec Celle
Chapter 4
Dès le 24, le ministre des affaires étrangères de la République, Don José de Herrera, répondait par un _memorandum_ qui opposait 46 procès-verbaux de vols, de meurtres, d'abigéats, de rapts d'hommes, de femmes et d'enfants commis par des Brésiliens, aux 59 griefs contenus dans la note émanée du cabinet de San-Christoval.
Le premier paragraphe de ce _memorandum_ met à jour la pensée qui se cache derrière la réclamation brésilienne; il est ainsi conçu:
«La situation difficile qui est faite à mon pays et qui a été amenée par une invasion méditée, organisée et pourvue d'armes, sur les territoires argentin et brésilien, a produit la guerre la plus ruineuse et la moins justifiée, sans que jusqu'ici les autorités de ces deux territoires aient mis le moindre obstacle aux attentats commis.»
Les négociations se poursuivirent pendant près de trois mois sans amener aucun résultat satisfaisant.
Le 4 août, le conseiller Saraïva adressa au gouvernement oriental un _ultimatum_, qui accordait six jours à ce gouvernement, pour faire droit à la réclamation du Brésil.
Cet _ultimatum_ était, en réalité, un ordre donné à l'escadre de charger et de pointer ses canons.
Que pensera le lecteur impartial d'une pression aussi brutale?
Un pareil procédé ne rappelle-t-il pas la manière d'agir de ces gentilshommes nocturnes, si communs en Italie et en Espagne, qui menacent de saccager une habitation et d'en exterminer les propriétaires, si une somme déterminée ne leur est pas comptée dans les 24 heures?
Pour peu qu'on sache lire dans les documents de ce genre, on trouvera la formule sacramentelle des susdits gentilshommes, au fond de l'acte inexorable du ministre brésilien.
On donnait donc six jours à l'Etat Oriental pour s'exécuter, s'il ne voulait pas être soumis par la force.
Deux ans après, la Prusse se montra moins magnanime envers la Saxe, le Hanovre et la Hesse, lorsqu'elle les somma de rallier son drapeau. Quelques heures de réflexion seulement leur furent accordées pour se décider; et comme ces Etats souverains ne répondirent pas immédiatement, ils furent immédiatement conquis.
L'Espagne y avait mis moins de façon, au début de son différend avec le Chili et le Pérou. Elle s'était bravement emparée des îles Chinchas, en attendant que son escadre bombardât avec la même vaillance une ville sans défense, Valparaiso.
Ainsi que nous l'avons déjà constaté, l'ancien droit de la force, dont le christianisme a fait justice, venait d'être ressuscité par l'Espagne catholique. Invoqué à son tour par le Brésil, également dévoué à l'Eglise romaine, ce droit allait bientôt être pratiqué par la Prusse protestante.
Nous n'affirmerons pas que ce dernier Etat ait voulu imiter l'empire des noirs; mais il est incontestable que cet empire a été entraîné par l'exemple de l'Espagne, lorsque ses bâtiments cuirassés ont lancé leurs bombes incendiaires sur l'Assomption privée de ses défenseurs.
Mais n'anticipons pas sur les futurs événements.
Au milieu de l'anarchie où s'agitait l'Uruguay, exiger qu'une réparation fût accordée dans un délai de 6 jours, c'était demander l'impossible et, par conséquent, c'était intimer nettement, audacieusement, cyniquement, à la République Orientale de se résigner à être conquise.
Dans les circonstances critiques où ils se trouvaient, les ministres de ce malheureux pays se montrèrent admirables de modération digne et de fermeté calme.
Dans une nouvelle note, envoyée le 9 août, M. José de Herrera déclare qu'il ne se refuse pas à donner satisfaction au Brésil, quant aux griefs qui seraient reconnus fondés; toutefois, il proclame l'inopportunité de la réclamation, et il termine par une proposition d'arbitrage, en se fondant sur les principes du Congrès de Paris, acceptés par le Brésil et récemment invoqués par cet empire pour régler ses propres différends avec le gouvernement britannique.
Cette demande, d'autant plus juste, d'autant plus légitime qu'elle s'appuyait sur un précédent qui datait de la veille, fut néanmoins repoussée, le lendemain, par M. José Antonio Saraïva, et ce, au grand regret du Corps diplomatique étranger, qui, dès lors, ne pouvait plus se méprendre sur le but réel de la mission confiée au ministre brésilien.
Il est important de signaler à cette place une offre de médiation faite, sur la sollicitation du gouvernement oriental, par le cabinet de l'Assomption à celui de San-Christoval, et que le ministre paraguayen notifia aux gouvernements amis, le 17 août, ainsi que l'établit péremptoirement la réponse du ministre des Etats-Unis, M. Charles Washburn, au ministre du Paraguay, à la date du 12 novembre 1864.
En présence de cette offre amicale, certes, mais dont l'acceptation pouvait amener une solution différente de celle qu'elle poursuivait, la diplomatie brésilienne craignit d'avoir été devinée. Toutefois, dans l'espoir d'endormir les craintes du Paraguay, elle n'hésita pas à recourir à un de ces procédés qu'une plume, amie tout à la fois de la vérité et des convenances, répugnera toujours à appeler du nom qui le caractérise.
De chaleureux remerciements furent adressés au ministre paraguayen, avec cette déclaration que la tournure pacifique des négociations rendait une médiation inutile.
C'était là, il faut bien en convenir, une manoeuvre perfide, laquelle, pour être dans l'esprit de la tradition portugaise, ne mérite pas moins d'être signalée au mépris public.
Pendant que cette affirmation éhontée d'une prochaine solution _pacifique_ parvenait au maréchal Lopez, le ministre Saraïva se montrait intraitable envers le gouvernement de Montevideo, et précipitait la rupture qu'il était chargé d'amener. Il annonça à ce gouvernement, le lendemain de la réception de la note de M. José Herrera, c'est-à-dire le 10 août, que «des instructions allaient être expédiées à l'amiral, baron de Tamandaré, et aux chefs des corps d'armée stationnés sur la frontière, afin qu'ils procédassent à des représailles.»
La rupture, on le voit, était un fait accompli.
Dès lors, le conflit brasilo-oriental allait entrer dans sa deuxième phase par l'intervention énergique, cette fois, du Paraguay.
Cet Etat a été trop souvent engagé dans des négociations avec l'empire esclavagiste, pour ne pas connaître à fond les pratiques de la diplomatie brésilienne. Aussi le maréchal Lopez surveillait-il avec soin ceux qui prétendaient l'abuser, et, par conséquent, il ne pouvait être la dupe des fausses assurances qui lui étaient données.
Vingt jours seulement s'étaient écoulés depuis la déclaration hostile du conseiller Saraïva, et déjà, à la date du 30 août, le ministre des affaires étrangères de l'Assomption protestait, dans une note loyale, mais ferme, contre l'occupation _permanente_ ou _temporelle_, par le Brésil, de quelque point du territoire oriental; cette occupation étant «attentatoire à l'équilibre des Etats de la Plata, qui intéresse la République du Paraguay, en tant que garantie de sa sécurité, de sa prospérité et de la paix.»
La note se termine par cette phrase comminatoire qui pose nettement un _casus belli_:
«Son Excellence le Président de la République proteste de la manière la plus solennelle contre un pareil acte, en repoussant, dès ce moment, toute responsabilité pour les conséquences ultérieures de la présente déclaration.»
Le Brésil crut à une rodomontade, et ses bataillons franchirent la frontière de l'Uruguay.
Et ses bâtiments de guerre procédèrent au blocus du littoral oriental.
Ah! si le cabinet de San-Christoval avait su que le petit peuple du Paraguay possédait une énergie à toute épreuve; que ses ressources étaient à la hauteur du patriotisme de ses enfants, et, enfin, qu'il était prêt, pour conserver son indépendance, à faire ces «étonnants sacrifices» dont parlaient ses consuls de 1813, s'il avait pu prévoir la résistance formidable qui lui serait opposée, les sanglants échecs qui l'attendaient sur les bords des fleuves platéens, la perturbation économique que cette guerre lointaine causerait dans tout l'empire et jusque dans les cités de l'Uruguay et de l'Etat Argentin, le Brésil aurait certainement réfléchi devant l'_ultimatum_ du gouvernement paraguayen.
Mais, répétons-le, le Brésil dédaigna de s'arrêter devant une protestation qui n'était, dans la pensée de ses hommes d'Etat, qu'une puérile bravade; aussi, refusant d'admettre l'éventualité d'un choc avec les forces paraguayennes, il poussa en avant ses escadrons et ses vaisseaux.
La guerre était donc réellement engagée entre l'Empire des noirs et la République du Paraguay, par le fait seul de l'entrée sur le territoire oriental des soldats brésiliens, et, naturellement, le provocateur, c'était le Brésil.
Le maréchal Lopez releva fièrement le défi qui lui était adressé; il envoya un corps d'armée de 10,000 hommes au secours du gouvernement oriental.
Disons tout de suite que ces troupes, par suite de circonstances que nous expliquerons plus tard, ne purent barrer le chemin aux Impériaux et qu'elles n'empêchèrent ainsi, ni le sac de Paysandù et le massacre de ses héroïques défenseurs, ni la prise de Montevideo et l'occupation de cette capitale par les Brésiliens, auxquels s'étaient joints, depuis l'assassinat de Léandro Gomez, Florès et ses dignes compagnons.
Comme l'a proclame hautement le sénateur Frias, dans le Congrès argentin (21 juillet 1866), les baïonnettes brésiliennes venaient de renverser «le gouvernement le plus honnête qu'ait jamais possédé la République de l'Uruguay.»
Nous reviendrons, dans un chapitre spécial, sur la capitulation de Paysandù, cruellement violée par les vainqueurs, et aussi sur celle d'Uruguayana, violée non moins ignominieusement, à l'égard des Paraguayens, par les Brésiliens et leurs alliés.
A cette heure, nous devons nous borner à indiquer la marche des événements qui ont déterminé l'intervention armée du Paraguay dans le conflit brasilo-oriental.
Cette partie de notre tâche est remplie.
Que les plumes dévouées à l'empire esclavagiste ne cherchent donc plus à présenter le Paraguay comme l'agresseur; qu'elles s'abstiennent, par pudeur, de qualifier d'_actes contraires au droit des gens_ l'invasion de la province brésilienne de Matto-Grosso, et la prise du vapeur qui conduisait à son poste le gouverneur de cette province.
L'agresseur, ici, cela est désormais établi, n'était autre que le cabinet de San-Christoval qui, n'ayant tenu aucun compte de la protestation du maréchal Lopez, avait, par cela seul, accepté la rupture dont il était menacé.
Le _casus belli_ posé pour le cas où l'armée des noirs et des mulâtres franchirait la frontière orientale, a été signifié bien avant l'occupation de Matto-Grosso et la capture du steamer _Marques-de-Olinda_; conséquemment, le double fait de l'occupation et de la capture est conforme aux lois de la guerre; il ne saurait, dès lors, être imputé à crime au cabinet de l'Assomption.
Nous n'ignorons pas que, devant la réprobation générale qui s'élève contre eux, de chaque côté de l'Atlantique, l'Empire et ses alliés s'évertuent à décliner la terrible responsabilité du sang versé depuis près de cinq ans; mais nous savons aussi que, quoique obstinément, habilement pratiqué, ce système de dénégations audacieuses ne saurait prévaloir contre le témoignage accablant des dates.
Or, ces dates, qui représentent un réquisitoire foudroyant, les voici:
_Ultimatum_ adressé au gouvernement oriental par le ministre brésilien, Antonio Saraïva... 4 août 1864.
Déclaration de guerre lancée contre la République de l'Uruguay par le même Saraïva. 10 août 1864.
Protestation du Paraguay posant un _casus belli_. 30 août 1864.
Note de M. José Bergès, ministre des affaires étrangères du Paraguay, corroborant cette protestation. 3 sept. 1864.
Envahissement du territoire oriental par le Brésil et occupation par les esclavagistes de la ville orientale de Melo. 16 oct. 1864.
Capture du navire brésilien _Marques-de-Olinda_ dans les eaux du Paraguay. 12 nov. 1864.
Occupation de la province de Matto-Grosso par les Paraguayens. 24 déc. 1864.
Osera-t-on soutenir encore que la responsabilité de cette guerre incombe au Paraguay?
Nous userons du même procédé--le témoignage des dates--pour justifier l'attitude prise par le cabinet de l'Assomption à l'égard de la République Argentine.
II
Provocations de Buenos-Ayres
Nous avons dit précédemment que Florès, en déchaînant la guerre civile dans la République Orientale, était soutenu par le Brésil et par Buenos-Ayres.
Le _Memorandum_ de don José de Herrera, dont nous avons cité le premier paragraphe, affirme hautement cette entente, hostile à son pays, de l'Empire et de l'Etat Argentin avec le chef de bandes oriental.
Nous citerons encore ce témoignage, non suspect, celui-là, du sénateur Frias qui, en plein congrès, disait, au sujet de l'expédition de Florès:
«Le gouvernement de Montevideo ne nous a point offensés, et, cependant, nous n'avons pas su le respecter. La neutralité n'a pas été réelle... Le feu de la sédition fut attisé par nous-mêmes et, comme personne ne l'ignore, il fut attisé aussi d'un autre côté.»
Cet autre côté, c'est le Brésil.
Le gouvernement du Paraguay aurait manqué à tous ses devoirs, s'il était resté indifférent à un état de choses qui «affectait la tranquillité et la prospérité d'une République soeur et amie et ne pouvait avoir qu'une influence funeste sur les intérêts généraux du Paraguay.»
Ainsi que le déclare le ministre des affaires étrangères, dans son Mémoire présenté au Congrès paraguayen, le 5 mars 1865.
Déjà, le 2 septembre 1863, le maréchal Lopez, dont la vigilance ne pouvait être prise en défaut, avait demandé des explications au général Mitre, au sujet des sympathies par trop évidentes qu'il nourrissait à l'endroit de Florès, lesquelles sympathies faussaient la politique de neutralité à laquelle Buenos-Ayres était tenue vis-à-vis de l'État Oriental.
La réponse du gouvernement argentin, à la date du 2 octobre, n'ayant pas été trouvée satisfaisante, le cabinet de l'Assomption lança, le 6 février 1864, une note très-explicite qui portait que:
«Vu l'impossibilité d'obtenir les explications demandées, il suivrait à l'avenir ses propres inspirations, selon la portée des faits qui pourraient compromettre l'autonomie de l'État Oriental, au sort duquel il ne lui était pas permis de rester indifférent, soit par rapport à la dignité nationale, soit pour ses propres intérêts dans le Rio de la Plata.» (Même Mémoire, du 5 mars 1865.)
Recueillons cette date du 6 février 1864 qui doit servir de point de départ à notre démonstration.
La guerre était donc engagée entre le Paraguay et le Brésil.
Le premier de ces États comprenant que, par suite de sa position géographique, il serait forcé, pour les besoins de sa défense, de franchir la frontière argentine, envoya une note, à la date du 14 janvier 1865, au cabinet de Buenos-Ayres, à l'effet d'être autorisé à traverser le territoire de la province de Corrientes «au cas où ses armées y seraient obligées par les opérations de la guerre dans laquelle il est engagé avec l'Empire du Brésil.»
Le gouvernement du Paraguay était d'autant mieux fondé à demander cette autorisation, qu'il invoquait un précédent qui s'appliquait en tout point au cas actuel.
En effet, en 1855, le transit par les eaux argentines avait été accordé à l'Empire, dont les bâtiments de guerre se dirigeaient avec des intentions hostiles vers le Paraguay.
En conséquence, José Bergès, ministre des affaires étrangères de ce dernier Etat, rappelait le précédent de 1855, pour obtenir une juste réciprocité du cabinet de Buenos-Ayres.
Excipant de la neutralité qui était imposée à son pays, le ministre argentin, Rufino Elizalde, repoussa la réclamation du Paraguay, dans sa dépêche du 9 février 1865. Il y a plus: interprétant à sa guise les devoirs de cette même neutralité, le gouvernement argentin ne craignait pas d'abandonner à l'escadre brésilienne, destinée à opérer contre le Paraguay, la ville et le territoire de Corrientes, pour y établir des dépôts de charbon, de vivres et de munitions.
Ce n'est pas tout: de même que le comité des exilés orientaux avait publiquement fonctionné à Buenos-Ayres, afin de préparer l'invasion de Florès; un comité révolutionnaire, composé de 8 émigrés paraguayens, s'était constitué sous les veux de l'autorité locale, dans le but avoué de recruter des auxiliaires et de marcher ensuite, sous le drapeau national, contre la patrie paraguayenne.
C'était là, on le voit, le noyau d'une petite armée de Condé, qui se proposait d'unir ses efforts à ceux du duc de Brunswick, nous voulons dire: du président Mitre, afin de satisfaire des rancunes malsaines et des haines insensées.
Ce n'est pas tout encore: comme nous l'apprend M. José Bergès dans son Mémoire présenté le 5 mars au Congrès paraguayen, non content de répondre par un refus à la légitime réclamation du cabinet de l'Assomption, le gouvernement de Buenos-Ayres profita de l'occasion pour «demander des explications, avec beaucoup d'instance, relativement à la réunion de forces paraguayennes sur le territoire de la rive gauche du Paranà, en déclarant que la propriété de ce territoire est contestée par la République Argentine.»
Enfin, à ce même moment, la presse buenos-ayrienne, subventionnée, se déchaînait avec une violence inouïe contre la nation et le gouvernement paraguayens.
Cette presse, qui a un caractère officiel, «fait des voeux pour le triomphe du Brésil sur le Paraguay, se constituant ainsi comme l'organe du comité révolutionnaire et travaillant en faveur du Brésil.»
C'est M. Bergès qui, sans passion, mais avec la juste sévérité que donne la conscience du droit, résume en ces termes le système d'attaques sourdes, de manoeuvres tortueuses, d'expédients perfides, derrière lequel Buenos-Ayres dissimule mal son désir de rompre avec le Paraguay et de joindre ses forces à celles de l'empire esclavagiste.
Ainsi placé entre l'hostilité déclarée du Brésil et la fausse neutralité de Buenos-Ayres, quel parti devait prendre le chef du gouvernement paraguayen?
Devait-il attendre que le président Mitre eût détaché son masque trompeur et que le Brésil, grâce à la complicité de ce président, eût renforcé l'arsenal de guerre établi sur le territoire argentin, en vue de barrer le chemin à l'ennemi et d'empêcher ainsi tout mouvement offensif de sa part contre les territoires transparanéens?
Ç'aurait été là, convenons-en, un rôle de dupe; or, ce rôle ne pouvait être accepté par l'homme remarquable auquel le peuple paraguayen a confié ses destinées.
Nous avons dit que le refus de Buenos-Ayres d'accorder le transit sur le territoire de Corrientes portait la date du 9 février 1865.
A la réception de cette dépêche, le maréchal Lopez convoque un Congrès extraordinaire qui se réunit le 5 mars.
Le 18 du même mois, le Congrès approuve la conduite du président de la République et déclare la guerre à l'État Argentin.
Le 29 mars, le cartel est communiqué officiellement au gouvernement de Buenos-Ayres.
Le 15 avril, enfin, un corps paraguayen occupe Corrientes, localité choisie par le Brésil, ne l'oublions pas, pour être la base de ses futures opérations.
Disons tout de suite que ce coup, heureusement conçu et hardiment exécuté, pouvait produire des conséquences fécondes pour les libertés platéennes, en créant une situation nouvelle que les ennemis du Paraguay n'avaient pas su prévoir.
En effet, en même temps qu'il s'emparait des magasins où les Impériaux avaient accumulé des approvisionnements de toute sorte, destinés aux forces qui allaient opérer contre lui, le maréchal Lopez détenait une position on ne peut plus favorable à la défense des intérêts considérables, identiques à ceux de son pays, que menaçait l'alliance du Brésil et de Buenos-Ayres.
L'équilibre des États de la Plata, que cette alliance se proposait de fausser, sinon de détruire, pouvait encore être maintenu dans sa complète intégrité, si le vieil Urquiza arborait, à côté du drapeau paraguayen, le glorieux étendard qui abrita un instant sous ses plis les provinces affranchies du joug de leur orgueilleuse métropole.
Quels magnifiques résultats aurait nécessairement produits l'accord de ces deux hommes: Lopez et Urquiza!
D'abord, le traité du 1er mai 1865 n'aurait pas été conclu et, dès lors, la République Argentine ne se serait pas épuisée d'hommes et d'argent pour aider le Brésil à reconquérir sa province de Matto-Grosso.
Ayant à franchir une distance moindre que celle qui séparait les Paraguayens du territoire oriental, les Gauchos d'Entre-Rios seraient arrivés à temps pour dégager Montevideo.
Ou bien, combinant leur action avec celle du colonel Estigarribia et du major Duarte, ils auraient manoeuvré de façon à empêcher la boucherie du Yatay et la capitulation d'Uruguayana.
Ou bien encore, ils auraient laissé passer l'escadre brésilienne qui se dirigeait vers Corrientes; se massant alors en aval du rio Paranà, ils auraient placé entre deux feux l'armée des noirs et des mulâtres.
Défendu dans de pareilles conditions, Corrientes devenait le rempart où se seraient brisés tous les efforts des esclavagistes.
En supposant que ceux-ci eussent réussi à traverser le Paranà, leur avant-garde se serait choquée contre les soldats du maréchal Lopez, pendant que l'arrière-garde aurait été chargée par les Gauchos d'Urquiza, auxquels se seraient joints les contingents des autres provinces qui avaient combattu à leur côté, et vaincu avec eux à Cepeda.
En somme, les Impériaux devant faire face aux adversaires redoutables que nous connaissons, et ayant derrière eux des populations hostiles qui auraient intercepté les communications, auraient été réduits à cette alternative: ou de périr sous la triple étreinte du fer, de la faim et des fièvres paludéennes, ou de battre prudemment en retraite, à la faveur de leurs bâtiments cuirassés.
Il est hors de doute que les Brésiliens auraient pris ce dernier parti, tant pour échapper à une destruction complète, que pour aller combattre chez eux l'insurrection qu'y auraient provoquée les proclamations d'Estigarribia, appuyées de la présence de son corps d'armée.
Dans tous les cas, la terre platéenne aurait été délivrée pour longtemps, sinon pour toujours, de ses implacables ennemis, et la paix aurait ramené la prospérité dans ces belles contrées, aujourd'hui ravagées, ensanglantées, ruinées par une guerre fratricide.
L'ancien général des Provinces Argentines n'a pas répondu à l'appel loyal que lui adressait l'allié naturel de ces mêmes Provinces.
Soit qu'il fût amolli par les délices de sa résidence de San-José; soit que l'âge eût amorti son énergie; soit qu'il nourrît une basse jalousie contre le président Lopez, ou qu'il ne crût pas aux formidables moyens d'action que possédait le chef paraguayen; pour toutes ces causes réunies, peut-être, Urquiza rallia ses Gauchos, mais il garda une attitude expectante.
A notre avis, ce fut là une faute.
Et cette faute qui a fait couler déjà des torrents de sang platéen au profit du Brésil, pourra, si le Paraguay succombe, entraîner des conséquences funestes pour les Provinces Argentines et pour Urquiza, personnellement.
Celui-ci a perdu une occasion unique de reprendre, pour la mener à bonne fin, cette fois, l'oeuvre généreuse et vraiment patriotique qu'il avait ébauchée à Cepeda.
Trompé dans son espoir de ce côté, le Paraguay ne perdit pas courage.
Comme on lui laissait entièrement supporter tout le fardeau de cette guerre essentiellement platéenne, il se décida à en recueillir seul l'honneur, tout en étant bien résolu à partager les bénéfices de la victoire avec les provinces riveraines qui, cependant, l'abandonnaient.
Tel est l'historique, rigoureusement exact, de l'occupation, par le Paraguay, d'un point du territoire qui lui était interdit, à l'heure même où cette partie du territoire argentin servait de place d'armes au Brésil.