La Politique Du Paraguay Identite De Cette Politique Avec Celle
Chapter 15
L'Etat Oriental s'étend sur une superficie de 30 millions d'hectares. Sa population, considérablement réduite par les guerres antérieures avec le Brésil et Buenos-Ayres, les sanglantes divisions intestines et les exils volontaires qui en sont la conséquence fatale; mais, sans cesse alimentée par l'immigration européenne, pouvait être raisonnablement estimée au début du conflit actuel, à 300,000 âmes, soit, d'après la proportion ci-dessus, 30,000 hommes aptes au service militaire.
Récapitulons:
Brésil 400,000 hommes (non compris 400,000 esclaves)
République Argentine 124,000 --
Uruguay 30,000 -- ________
Total: 554,000 hommes
que, à un moment donné, les trois États confédérés pourraient mettre sur pied.
Pour résister à des forces aussi considérables, quelles étaient les ressources du Paraguay?
La superficie du territoire paraguayen est la même que celle de la Bande-Orientale: 30 millions d'hectares, comptant environ 1,300,000 habitants. Les femmes étant comprises pour la moitié de ce chiffre, la population virile est représentée par 650,000 individus, dont le cinquième est 130,000.
La base de ce calcul peut être repoussée, car, en temps ordinaire, on ne prend pas un homme sur cinq pour faire face à l'ennemi. Nous avons pressé l'argumentation, en nous plaçant dans le cas extrême où l'honneur national demanderait des sacrifices exceptionnels. Or, nous avons établi, d'après les paroles mêmes de l'empereur Dom Pedro II, que _l'honneur national_, que _la dignité nationale_ étaient réellement engagés dans cette guerre.
Dans des cas de ce genre, ce n'est pas le cinquième de la population mâle qui est appelé sous les drapeaux; c'est la nation tout entière qui doit se lever en masse pour courir aux frontières. L'enthousiasme populaire de la nation française en 1792 est là pour le prouver.
Du reste, que nous prenions un cinquième ou un vingtième de la population, du moment où nos calculs reposent sur une base commune pour tous les belligérants, nous arriverons toujours à cette conclusion que, en soutenant le choc de leurs ennemis, les Paraguayens se battaient dans la proportion de 1 contre 4 et au delà.
Ce n'est pas tout encore. _L'Albion_, de Liverpool, nous apprend que, sous le rapport de l'armement, les alliés avaient une supériorité marquée sur leurs ennemis. Ainsi, leur infanterie était pourvue d'armes à percussion et principalement de carabines Minié; leur cavalerie, de la carabine Spenser. L'artillerie du Brésil possédait des canons rayés du meilleur système connu en Europe et en Amérique, et ses monitors portaient des canons Armstrong de 150.
Quant aux Paraguayens, ils n'avaient aucuns navires de guerre à opposer aux cuirassés impériaux. Leur infanterie était, en partie, armée de fusils à silex, et leurs plus fortes pièces d'ordonnance, placées sur les remparts d'Humaïta, consistaient en canons de 68, ancien modèle.
La feuille anglaise ajoute textuellement:
«Complétement séparé du monde civilisé, le maréchal Lopez ne pouvait procurer à ses soldats une partie du bien-être qui abondait chez les alliés. Sa position l'empêchait, soit d'acheter, soit de construire ces navires cuirassés que le marquis de Caxias recevait tout faits, armés et pourvus de tout[53]. Il ne pouvait donc baser sa résistance que sur les ressources, incomparablement insuffisantes, qu'offrait le Paraguay. Une ressource, toutefois, ne lui a jamais fait défaut, et elle a suffi pour combler tous les vides: c'est le patriotisme, le courage et le dévoument de ces braves Paraguayens, si mal connus et tant insultés.»
[Note 53: Les monitors brésiliens étaient au nombre de 18, dont plusieurs, entre autres le _Brazil_ et la _Némésis_ (depuis débaptisée) sortaient des fabriques françaises.
La France étant en paix avec les Etats belligérants, on pourrait supposer que son gouvernement a voulu favoriser un de ces Etats, le plus fort, au détriment d'un autre, le plus faible, en ne s'opposant pas à la sortie des cuirassés construits sur son territoire et destinés à agir contre le Paraguay. L'explication de ce fait, hostile, en apparence, est bien facile, et nous nous empressons de la donner.
Sans attendre les réclamations du ministre qui représentait alors, (1865) à Paris, la République Paraguayenne, le gouvernement français ordonna de mettre l'_embargo_ sur le _Brazil_ qui venait d'être construit à la Seyne. Cette mesure, que commandait une neutralité loyale, contraria vivement le cabinet de San-Christoval. Ce cabinet envoya immédiatement en France un ministre plénipotentiaire, ce fameux baron de Penedo que nous avons fait connaître à nos lecteurs, avec la mission d'obtenir la livraison du _Brazil_. Les négociations entamées à ce sujet réussirent parfaitement, grâce à l'inaction persistante du représentant de l'Etat Paraguayen à Paris. L'embargo fut levé, sans qu'aucune opposition se fut produite, et le _Brazil_ partit pour sa destination.
La _Némésis_ avait été mise sur les chantiers Armand, de Bordeaux, par ordre du même diplomate paraguayen. Par suite de quelles circonstances ce cuirassé, commencé pour le compte du Paraguay, fut terminé aux frais du Brésil, et alla tranquillement rejoindre l'escadre qui opérait sur les rives du Paranà? C'est ce qu'il nous serait impossible de dire. Ce que nous savons, par exemple, c'est que plusieurs autres monitors sont sortis des eaux françaises, postérieurement à la déclaration de guerre, sans que le gouvernement français eût été averti que ces bâtiments appartinssent à l'empire esclavagiste.
Il en a été de même pour les autres cuirassés qui ont été construits en Angleterre. Or, le ministre paraguayen, à Paris, était également accrédité auprès du gouvernement de ce pays. Aucune réclamation ne leur ayant été adressée par le principal intéressé, les gouvernements de France et de la Grande-Bretagne n'ont pas dû intervenir dans une affaire qui conservait à leurs yeux un caractère purement commercial.
Seul, l'ex-ministre du Paraguay, qui se trouve actuellement à Buenos-Ayres, malgré les ordres formels de son gouvernement, pourrait expliquer le silence qu'il a gardé à cette époque; silence extrêmement regrettable, puisqu'il a permis au Brésil de former cette escadre cuirassée qui lui donnait une incontestable supériorité sur ses ennemis, et sans laquelle il n'occuperait pas aujourd'hui la capitale du Paraguay.]
Dans les conditions que nous venons d'indiquer, il semble qu'il devait être bien facile pour les alliés de remplacer les 10,000 hommes tombés sous le feu des batteries de Curupaïty, et de reprendre une vigoureuse initiative. Les réserves de l'armée ne suffisaient-elles pas pour rétablir l'avantage, en faveur des gros bataillons? Comme au Paraguay, le patriotisme des citoyens ferait le reste.
Quoique procédant d'une logique sévère, ce raisonnement est victorieusement combattu par les faits qui ont suivi l'échec de Curupaïty.
Nous avons dit quelle était la situation commerciale et économique à Buenos-Ayres et dans la capitale de l'Empire esclavagiste. Un document, provenant d'une source officielle, apprécie en ces termes l'effet produit sur les troupes confédérées par la journée du 22 septembre.
«Avec les restes impuissants de son armée, il (l'ennemi) s'était renfermé, immobile, dans ses retranchements de Tuyuty. Son escadre avait perdu quelques-uns de ses meilleurs vaisseaux cuirassés et n'osait pas se présenter devant nos batteries...
»D'un autre côté, les événements de la guerre le forçaient à nous respecter et à nous craindre, et la résolution de nous subjuguer, si obstinée jusque-là, était fortement ébranlée.
»La guerre lui paraissait donc sans avantage désormais, et la paix devenait pour lui une nécessité[54].»
[Note 54: Circulaire adressée de Luque, le 28 octobre 1868, par le ministre des affaires étrangères du Paraguay, Luis Caminos, aux gouvernements des puissances amies, au sujet de la guerre et de la conspiration découverte à l'Assomption. Voir à la fin du volume la note A.]
On nous dira peut-être: l'auteur de cette pièce a jugé les choses un point de vue des intérêts de son pays; dans tous les cas, il nous est suspect par cela seul qu'il est Paraguayen.
Ce mode de récuser ceux qui peuvent apporter dans la discussion des vérités désagréables, nous paraît trop absolu; mais, n'importe; nous ne nous y arrêterons pas. Bien plus, nous céderons la parole, sur la question qui nous occupe, au ministre d'un des États confédérés.
L'impartialité de celui-là ne sera pas contestée, sans doute.
M. Andrès Lamas, il est bon de l'apprendre au lecteur, est l'ami particulier du président Mitre, sur l'esprit duquel il exerce depuis longtemps une grande influence. Ses sympathies pour le Brésil sont également connues.
Quoique sa résidence fût à Rio-de-Janeiro, comme ministre plénipotentiaire de l'État Oriental, M. Lamas avait quitté son poste pour se rendre à Buenos-Ayres, au moment de la négociation du traité du 1er mai 1865. Après la signature de ce traité, il retourna à Rio, sans même s'arrêter à Montevideo. L'opinion publique lui attribue la pensée première de la triple alliance.
Nous ajouterons encore, afin de bien faire connaître le personnage que nous allons mettre en scène, que M. Lamas avait été désigné par le Brésil à Florès, comme devant être le successeur de celui-ci à la présidence de la République de l'Uruguay. Florès avait promis de soutenir la candidature de M. Lamas, en même temps que Mitre patronerait à Buenos-Ayres celle du docteur Elizalde, dont le dévouement à l'empire brésilien était aussi éprouvé que celui de M. Andrès Lamas.
Ces faits étant établis, nous laisserons parler le diplomate oriental.
Voici ce que nous trouvons dans une note adressée, le 28 février 1867, par M. Andrès Lamas, à M. Coelho da Sa è Albuquerque, ministre secrétaire d'État aux affaires étrangères du Brésil:
«Le traité (celui du 1er mai 1865) a été rédigé sous l'empire d'une _illusion_ que les événements subséquents ont complétement et douloureusement fait évanouir.»
Les _événements_ auxquels il est fait ici allusion, sont ceux qui se sont accomplis devant Curupaïty.
Le ministre oriental ne cache son opinion, ni sur cette guerre, «_où, à tort ou à raison_, son pays est maintenant engagé,» ni sur le traité «qui contient des clauses qu'il ne convient pas de _qualifier_.»
Cet aveu d'un diplomate qui parle au nom de son gouvernement, n'est-il pas la condamnation la plus formelle de la triple alliance? Pourquoi M. Lamas a-t-il rempli un rôle officiel dans cette guerre qu'il désapprouve? Pourquoi a-t-il coopéré à l'exécution de ce traité qu'il n'ose «qualifier?»
Ceci est une affaire à régler entre lui et sa conscience.
Toujours est-il que M. Lamas est revenu loyalement sur sa première opinion, et qu'il demande hautement qu'on accepte la médiation «providentielle» des États-Unis. Lui, qui n'a jamais partagé cette illusion de croire que la guerre contre l'État Paraguayen serait «une simple promenade militaire;» lui, qui sait que l'armée du Paraguay est «la plus disciplinée et la plus aguerrie de l'Amérique,» il reconnaît la nécessité de faire la paix, parce que, dit-il, patriotiquement:
«Aujourd'hui, nous sommes en présence des plus terribles réalités[55].»
[Note 55: Cette phrase et les mots guillemetés qui précèdent sont extraits de la note du 28 février 1867. Voir à la fin du volume la note B.]
Ces _terribles réalités_, répétons-le, ne sont autres que les désastreux effets produits parmi les populations de la Plata et jusqu'à Rio-de-Janeiro, par la sanglante défaite des confédérés à Curupaïty.
Mais, de l'aveu même des hommes d'État de la triple alliance, la partie était donc perdue pour eux, à partir du 22 septembre 1866?
Ce point représente le pivot de notre argumentation; en conséquence, il importe de l'établir solidement.
La division orientale avait été anéantie. Bien qu'elle figurât encore dans l'effectif, elle n'existait plus que nominalement et à l'état de légende. N'ayant plus de ses nationaux à commander, Florès s'était retiré à Montevideo.
Les troupes argentines, si vaillantes au combat, avaient été décimées maintes fois, et surtout à l'affaire de San Cosme, où elles avaient soutenu, seules, le choc de l'ennemi. A Curupaïty, leur élan avait été admirable; mais, cette magnifique bravoure que les Brésiliens secondaient mollement s'était brisée contre les foudroyantes murailles de la petite citadelle paraguayenne.
Restaient l'armée de terre et l'escadre impériales. Ces troupes avaient été fortement éprouvées, moins par les «balles perdues» dont parle _el Pueblo_ de Buenos-Ayres, que par le choléra, les fièvres et l'acclimatation. Les noirs bataillons du Brésil avaient donc fait des pertes sensibles. Quant aux farouches mulâtres de Rio-Grande, comme, en toute rencontre, ils avaient hardiment chargé l'ennemi, leurs rangs s'étaient considérablement éclaircis. De son côté, l'escadre cuirassée avait perdu, nous l'avons constaté, plusieurs de ses meilleurs bâtiments. Terrifiée, comme l'armée de terre, elle n'osait pas se présenter devant les batteries d'Humaïta.
Tel est l'aspect qu'offrait, après l'insuccès de Curupaïty, l'armée confédérée: cette armée si brillante, si fière, si arrogante à Uruguayana, lorsqu'elle paradait devant l'empereur Dom Pedro, après l'odieux partage des soldats qui venaient de capituler.
Des 40,000 hommes auxquels s'étaient rendus les 5,500 Paraguayens affamés d'Estigarribia, il n'en restait pas la moitié sous les armes et, encore, nous savons si ces troupes démoralisées étaient capables de reprendre une offensive vigoureuse.
Nous n'ignorons pas que le maréchal Caxias, avant d'accepter le commandement de l'armée brésilienne, avait exigé que son gouvernement fît un suprême effort, en vue de remplir les cadres, à cette heure, désespérément dégarnis. Les ministres de Rio-de-Janeiro, qui avaient placé leur dernier espoir dans l'_habileté_ (ce mot ne tardera pas à être expliqué) du pacificateur de Rio-Grande, battirent le rappel sur tous les points du territoire et parvinrent, en effet, M. Lamas nous dira bientôt par quels moyens, à expédier quelques nouveaux contingents sur les bords du Paranà. Mais, ni par leur nombre, ni par l'esprit qui les animait, ces recrues n'étaient capables de changer la face des choses. Pour arracher les forces confédérées à l'état de marasme et de découragement où elles étaient arrivées, il aurait fallu réorganiser les cadres et combler les vides, à défaut de vieux soldats éprouvés, avec des volontaires pleins d'ardeur et d'enthousiasme, prêts à donner leur vie pour la patrie qui les appelait sous les drapeaux.
Or, nous avons signalé, dans un précédent chapitre, les dispositions fort peu belliqueuses des populations argentines; nous avons constaté l'attitude hostile de certaines provinces, la révolte des milices de certaines autres; nous avons prouvé, enfin, que ce n'était qu'en les chargeant de chaînes qu'on parvenait à diriger vers le théâtre de la guerre quelques malfaiteurs tombés dans les traquenards de la police, quelques vagabonds ramassés dans la rue, quelques malheureux arrachés nuitamment à leur famille.
Déclarons tout de suite que les choses se passaient de la même manière au Brésil, mais, cependant, avec un caractère plus marqué d'expédients violents et ignominieux.
Les Argentins ont bien prouvé, trop prouvé, certes, depuis la proclamation de leur indépendance, que le bruit du canon et le heurt des sabres formaient une musique agréable pour leurs oreilles. Leur humeur batailleuse est connue; si, donc, ils n'ont pas rallié l'armée du président Mitre, c'est uniquement parce qu'ils désapprouvaient la politique de ce président, et qu'ils considéraient la guerre contre le Paraguay comme une lutte fratricide, qui ne pouvait profiter qu'à l'ennemi séculaire de la race hispano-américaine.
Au Brésil, au contraire, la guerre avait compté, au début, de nombreux partisans. Mais l'enthousiasme s'était refroidi, à mesure qu'on avait eu à enregistrer un nouveau revers. Après Curupaïty, alors qu'il aurait fallu redoubler d'efforts et s'imposer de plus grands sacrifices, le gouvernement ne rencontra dans les populations qu'apathie et mauvais vouloir.--L'honneur du drapeau était engagé; qu'importe! Le mobile de cet élan généreux qui poussait le peuple paraguayen tout entier aux frontières et qui fait dire à l'_Albion_, de Liverpool: «En vérité, il est douteux que l'histoire ait jamais présenté un spectacle plus extraordinaire de fidélité spontanée, de courage indompté et de puissance à savoir souffrir»; ce mobile qui s'appelle: l'amour du pays, le souci de sa dignité, le patriotisme, enfin, était un mot vide de sens pour la nation, nous voulons dire, pour l'agglomération brésilienne.
Déjà, nous avons traité cette délicate question dans un autre de nos ouvrages[56], et nous avons démontré que le noble, le viril sentiment de la solidarité des citoyens, pour la défense de l'honneur national, ne pouvait prévaloir sur l'intérêt particulier, parmi des populations abruties, dégradées par l'exercice du pouvoir absolu. Notre indignation éclatait en ces termes:
«C'est la patrie commune, ou, plutôt, c'est une mère éplorée, humiliée, blessée au coeur, depuis la défaite de Curupaïty, qui appelle ses enfants à son secours.
[Note 56: L'OUVERTURE DE L'AMAZONE. Paris, 1867, pages 8, 9, 19, 11 et 12.]
Comme le lien familial n'existe pas pour eux, les enfants font la sourde oreille et ne répondent pas à ce pressant appel.»
Nous citions plusieurs faits à l'appui de notre opinion, entre autres: le refus des gardes nationaux de la capitale de rallier l'armée, et la suspension, pour ce motif, de leurs officiers; les troubles qui venaient d'éclater simultanément à Bahia et à Pernambuco, toujours à l'occasion du service militaire, et, encore, la déplorable nécessité qu'accusait le décret du 6 novembre 1866, de remplacer les volontaires absents par des esclaves immédiatement affranchis.
L'empereur Dom Pedro donnait ainsi l'exemple des sacrifices demandés à la propriété. Le décret susdit libéra 400 esclaves, sur les 25,000 qui composaient le troupeau humain de la couronne.
Nous ignorions, à cette époque, à quelles extrémités plus fâcheuses encore devait être réduit le cabinet de San-Christoval, pour expédier quelques centaines de recrues à l'armée du Paranà. M. Andrès Lamas a déchiré tous les voiles, à cet égard. Dans une deuxième note adressée, le 7 mars 1867, au ministre brésilien Coelho da Sa è Albuquerque, le diplomate oriental expose ainsi la situation:
«Le jour même où est parvenue ici la première nouvelle du DÉSASTRE (le mot y est) de Curupaïty, M. le ministre argentin et moi nous avons exprimé à l'honorable prédécesseur de Votre Excellence la nécessité d'envoyer un nouveau corps d'armée.
»Depuis cette conférence, le Brésil a envoyé de nombreux, mais de petits contingents. Néanmoins, cet effort du gouvernement impérial a suffi à peine pour réparer les pertes qu'a subies et que subit encore l'armée des alliés. La manière dont ces renforts sont expédiés n'est pas de nature à produire le _moindre effet moral_...
»Il est démontré, du moins pour moi, que l'armée actuelle est, par le nombre, par la composition et par la direction, incapable de donner à la guerre une prompte fin.»
Sans se préoccuper de l'effet que produiraient ses paroles «vibrantes d'indignation contenue et de profonde amertume» (textuel), M. Andrès Lamas s'écrie courageusement:
«Ne fabriquons pas, Monsieur le Ministre, des vérités de convention, d'amour-propre et de courtoisie.
»La vérité est que l'armée ne possède pas de réserves convergeant sur son plan d'opérations, et, ce qui est plus grave, _elle ne peut en avoir_.
»Dans la situation intérieure du Rio de la Plata, situation amenée par la guerre actuelle, nos Républiques ne peuvent envoyer de troupes nouvelles; au contraire, elles retirent une partie de celles qu'elles avaient déjà expédiées sur le Paraguay...
»Que Votre Excellence ne se blesse pas d'entendre la vérité; qu'elle me permette de dire _ce que je vois_.
»Aujourd'hui, le Brésil forme les contingents qu'il envoie dans le Paraguay par trois moyens seulement:
»1º L'enrôlement forcé, accompagné de menaces d'une extrême violence. _De mes propres yeux, j'ai vu_ les recrues qu'on amenait de la province de Minas. Elles viennent sous escorte, _avec un carcan et une chaîne de fer qui les prennent au cou_. JAMAIS JE N'AI ASSISTÉ À UN SPECTACLE PLUS DOULOUREUX!
»2º Les esclaves libérés, en échange de titres de noblesse et de décorations honorifiques[57].
[Note 57: Le bon citoyen qui envoyait _un_ esclave se battre pour lui, recevait la décoration de la _Rose_ ou celle du _Christ_. Celui qui donnait _deux_ esclaves à la patrie était nommé baron, etc., etc.]
»3º Les condamnés au bagne[58].»
Vous avez bien lu. Nous retrouvons ici les chaînes dont les gouverneurs argentins chargeaient les _volontaires_ qu'ils expédiaient à l'armée _nationale_; mais avec cette aggravation du carcan, dont l'idée pouvait seule être inspirée par l'usage de la _chicote_.
[Note 58: Voir à la fin du volume la note C.]
Une feuille grave et estimée, de Londres, l'_Observer_, confirme en ces termes l'appréciation du ministre oriental, au sujet du recrutement forcé:
«Dans certains districts de l'Empire, des troubles se sont produits, parce que les autorités militaires, non contentes de la conscription, ont recours à des moyens _exceptionnels_, pour enrôler _de force_ les recrues que réclame la guerre.»
Et le journal anglais ajoute, dans le même numéro du 8 mars 1868:
«Des soldats de cette espèce ne sont pas fort à craindre, pour des patriotes aussi indomptables que les Paraguayens.»
La remarque finale est très-juste; elle fait mieux comprendre la démoralisation de l'armée, après l'attaque de Curupaïty; nous n'accepterons cependant, dans les lignes précédentes, le mot _exceptionnels_, qu'à propos du carcan. Quant aux chaînes dont on chargerait les recrues récalcitrantes, elles sont d'un emploi usuel, grâce au mode adopté pour le recrutement des troupes impériales. On ne sait pas assez en Europe que la _presse_ florit toujours au Brésil, en même temps que l'esclavage, et que les chaînes sont nécessaires pour paralyser la résistance des malheureux qu'on conduit--contraints et forcés--au dépôt de leur régiment.
Nous avons sous les yeux, à cette heure même, un document officiel qui ne laisse pas subsister le moindre doute à ce sujet, en expliquant le peu de sincérité du serment prêté au drapeau.
De 1836, date de sa création, à 1854, le corps de la marine impériale a reçu:
Hommes enrôlés 2,913
Sur lesquels: Ont déserté 1,668 Retournés, ou capturés 717 -------- Perte totale: 951[59]
[Note 59: Extrait d'un rapport adressé à l'empereur Dom Pedro II, le 22 avril 1867, par la section de la guerre et de la marine du conseil d'Etat de l'Empire du Brésil. Ce rapport a été approuvé par l'empereur, le 24 août de la même année.]
Que pense le lecteur de la composition d'un corps de 2,913 hommes, sur lesquels 1,668--plus de la moitié!--prennent la fuite, afin de se soustraire à l'honneur de servir leur pays?
De 1855 à 1865, le même corps a reçu:
Hommes enrôlés 3,814
Sur lesquels: Ont déserté 1,706 Retournés ou capturés 896 -------- Perte totale: 810 hommes.