La philosophie zoologique avant Darwin

Chapter 1

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LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN

PAR

EDMOND PERRIER

Professeur au Muséum d'histoire naturelle

PARIS ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

1884

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER.--Introduction.

Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les mythologies et les philosophies de l'antiquité.

CHAPITRE II.--Aristote.

Premières notions sur les analogies et les homologies des organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes animales.

CHAPITRE III.--La période romaine.

Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien; Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs.

CHAPITRE IV.--Le moyen âge et la renaissance.

Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers micrographes.--Préjugés encore régnant au XVIe siècle.

CHAPITRE V.--Évolution de l'idée de l'espèce.

Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray: définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la fixité des espèces; la nomenclature binaire.

CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe siècle.

E. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé et l'état futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'emboîtement des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes; analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie de l'individu.

CHAPITRE VII.--Buffon.

Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de modifications dans les espèces.--Espèces éteintes; lutte pour la vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de continuité.

CHAPITRE VIII.--Lamarck.

Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des besoins, des habitudes.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation des espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Opposition à la théorie des cataclysmes généraux.--Importance des causes actuelles.--Généalogie du règne animal.--Origine de l'homme.

CHAPITRE IX.--Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.

Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues; principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces; les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de l'unité de plan de composition aux animaux articulés; retournement du vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les espèces fossiles et les espèces vivantes.

CHAPITRE X.--Georges Cuvier.

Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre scientifique; les révolutions du globe; théories des créations successives et des migrations.--Création de la paléontologie.--Caractère des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création spéciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhésion au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la corrélation des formes; loi de la subordination des caractères.--Les quatre embranchements du règne animal.

CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.

Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.

CHAPITRE XII.--Gœthe.

Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des plantes; la structure des végétaux, le végétal idéal.--Travaux d'anatomie comparée; recherche du type idéal du squelette.--Transformisme de Gœthe.

CHAPITRE XIII.--Dugès.

Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la constitution des organismes; loi de multiplicité ou de répétition des parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.

CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature.

Idées de Schelling.--Oken: les polarités et la genèse de l'univers.--Le mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires; les éléments anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: extension de la théorie de la vertèbre.

CHAPITRE XV.--La théorie des types organiques et ses conséquences.

Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie, homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de composition de la bouche des insectes.--Audouin: unité de composition du squelette des animaux articulés.--H. Milne Edwards: le type articulé; identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps; loi de la division du travail physiologique, son importance générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les articulés; identité des deux phénomènes; signification des zoonites; parallèle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux inférieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.

CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz.

Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La possibilité d'une classification démontre l'existence de Dieu.--L'existence d'un plan de la création et la doctrine du transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des espèces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractères des divisions zoologiques des divers degrés.--Définition nouvelle des espèces. Désaccord de cette définition avec les faits.--Réalité de l'espèce.--Causes de l'isolement physiologique des espèces.

CHAPITRE XVII.--Les animaux inférieurs.

Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le polymorphisme.--Owen: la parthénogenèse et la métagénèse.--Théorie de la reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Théorie générale de la reproduction agame.

CHAPITRE XVIII.--La théorie cellulaire et la constitution de l'individu.

Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs propriétés générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de l'œuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules, ou éléments anatomiques de l'organisme; signification de l'œuf.--Définition de la cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore Geoffroy Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infériorité.--M. de Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale.

CHAPITRE XIX.--L'embryogénie.

L'épigénèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse et l'organogénèse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryogénie considérée comme une anatomie comparée transitoire.--Arguments à l'appui de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et la paléontologie.

CHAPITRE XX.--L'espèce et ses modifications.

Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable du problème de l'espèce; manières directes de résoudre ce problème.--Essais de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus critérium de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch. Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Isidore Geoffroy Saint-Hilaire: théorie de la variabilité limitée.--Comparaison des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles Darwin.--Conclusion.

NOTES

PRÉFACE

L'évolution des idées est assez semblable à celle des êtres vivants. Elles naissent ordinairement humbles et cachées parmi les idées plus anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs aînées, au milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se différencient peu à peu, atteignent un certain degré de puissance, se transforment et meurent, après avoir engendré d'autres idées qui auront un sort semblable.

La même destinée n'attend pas toutes celles qui appartiennent à une même famille; les unes s'éteignent sans avoir joué aucun rôle, exercé aucune influence, provoqué aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient d'abord presque entièrement, deviennent, pour un temps, les grandes directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnaître, s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le père. C'est pourquoi il est presque impossible d'écrire une histoire des idées que tout le monde s'accorde à déclarer impartiale; c'est pourquoi tout homme qui croit apporter une idée neuve au trésor de l'humanité se voit aussitôt assailli par les réclamations d'une foule de soi-disant précurseurs à qui il n'a manqué pour assurer le règne de leur pensée que le talent de la faire vivre.

C'est aussi pourquoi, en écrivant ce petit livre, dont nos auditeurs au Jardin des Plantes connaissent déjà quelques chapitres, nous n'avons jamais eu l'intention de présenter un exposé complet des conceptions diverses auxquelles l'étude des animaux a conduit les zoologistes. L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les détails relatifs à l'enfance des grands hommes. De même, nous avons négligé les aperçus nuageux, les idées mal nées, infirmes, toutes celles qui n'ont laissé aucune postérité, pour nous attacher surtout à celles qui, fortes et vigoureuses, ont contribué, pour une part plus ou moins grande, à l'établissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous avons pris ces idées dans la période où elles ont accompli la partie durable de leur œuvre, au moment où elles ont remué et fécondé les intelligences.

C'était, pensons-nous, le seul moyen d'écrire un livre clair, précis, utile et court.

Avec la complicité de quelques Français mal inspirés, on a beaucoup trop médit de la science française, beaucoup trop rabaissé le rôle qu'elle a joué dans l'épanouissement de cette splendide science biologique qui rayonne aujourd'hui, même sur les conceptions des hommes politiques. La France n'est pas, Dieu merci! demeurée aussi étrangère qu'on a bien voulu le dire à la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de pays ont fourni autant de savants ayant eu au même degré le souci des idées générales, ayant exposé leurs idées avec plus de clarté et de mesure. Nous avons eu l'agréable devoir de le constater, et nous osons espérer l'avoir fait avec la plus grande impartialité, autant vis-à-vis des savants étrangers que vis-à-vis de ceux de nos contemporains dont nous avons eu à discuter les doctrines.

Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons dû préciser cependant en quoi les idées actuelles sont en progrès sur celles qui les ont précédées et dont elles procèdent en grande partie; nous avons dû conserver les tendances de la biologie moderne, le but qu'elle poursuit, la méthode à laquelle elle doit s'astreindre pour y parvenir. Cette méthode, elle est à peine arrivée aujourd'hui à s'en rendre maîtresse.

Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une révolution profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur façon de raisonner, dans leur manière d'exposer les faits et de les enchaîner entre eux, cette révolution est loin d'être faite. La vieille méthode, que les physiciens appelaient un peu dédaigneusement jadis la _méthode des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour établir un désaccord entre la conception maîtresse et les conceptions secondaires qu'on cherche à y rattacher. On demeure frappé en étudiant les écrits des plus grands naturalistes de voir combien leur méthode diffère de la méthode des physiciens, et la différence réside beaucoup moins dans l'opposition entre l'observation et l'expérimentation proprement dite que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au composé, pour rattacher les effets à leur cause.

Longtemps les naturalistes se sont bornés à _comparer_, tandis que les physiciens s'efforçaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes cherchent eux aussi à expliquer, à leur tour, les phénomènes qu'ils observent; ils renoncent à faire incessamment appel à la métaphysique dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une étrange fortune, a cédé son vrai nom à d'autres sciences qui lui auront au moins rendu le service de créer la méthode dont elle n'aurait jamais dû se départir. Mais, jusqu'à la période contemporaine, c'est malheureusement toujours à la métaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de s'élever à quelque conception un peu générale des rapports des êtres vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui existe dans une harmonie établie par une volonté extérieure au monde qu'il étudie. Le _principe de continuité_ de Leibnitz ne suppose dans l'esprit de ses disciples Linné et Bonnet aucune relation de cause à effet entre les phénomènes qu'il doit relier entre eux; la continuité des phénomènes, les gradations que présentent les organismes, l'échelle des êtres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuité qui existe dans la pensée de l'intelligence directe de l'univers. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner à son tour--et Cuvier ne s'y méprend pas--d'autre raison de l'_unité de plan de composition_ qu'il admet dans le règne animal qu'une sorte de rapport mystérieux entre les êtres vivants et leur Créateur. En proclamant l'existence de quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits, Cuvier ne s'écarte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il ramené, dès qu'il veut remonter tant soit peu au delà des faits, au principe des causes finales ou à l'hypothèse de la préexistence de l'animal dans son germe. Les disciples les plus immédiats de Cuvier, Richard Owen, en exposant sa _théorie des archétypes_, Louis Agassiz, en développant la série de ses idées sur l'_espèce_ et sur la _classification_, ne font d'ailleurs nullement mystère de leurs tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une série de tableaux présentant sous ses divers aspects la pensée de Dieu. Il est d'ailleurs bien difficile d'arriver à une autre conception du monde vivant dès qu'on se range à cette hypothèse, toute métaphysique elle aussi, de la _fixité des espèces_, née à une époque où l'on savait bien peu de choses du règne animal et que les connaissances acquises ont depuis si bien battue en brèche que l'espèce fixe supposée ne peut plus recevoir de définition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette hypothèse, de relation nécessaire ni entre les formes vivantes, ni entre les formes et le milieu dans lequel elles sont placées, ce que les naturalistes considèrent comme des explications sont tantôt de simples généralisations, comme la _loi de conformité organique_ de Dugès, la _loi des générations alternantes_ de Steenstrup, tantôt la constatation des moyens employés par la nature pour perfectionner ses œuvres, comme cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards a tiré un si brillant parti, mais qui ne cesse d'être un _moyen_ de la nature pour devenir un _procédé réel_ que si l'on admet pour les êtres vivants la possibilité de se compliquer graduellement et par conséquent de se transformer.

En vain les naturalistes de la première moitié de ce siècle espèrent-ils échapper à ce reproche de se laisser induire en métaphysique en évoquant à chacune des plus belles pages de leurs écrits un être indéfini qu'ils décorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles spéciaux dans leurs encyclopédies et leurs dictionnaires. La Nature, c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De toutes façons, partout où la Nature intervient, il ne saurait y avoir explication, au sens où les physiciens entendent ce mot.

Expliquer un ensemble de phénomènes, c'est découvrir un élément simple qui leur est commun, en déterminer exactement les propriétés et démontrer que les divers phénomènes considérés résultent des modifications diverses que subit cet élément sous l'action de causes, elles-mêmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute méthode d'exposition qui prend l'homme ou les vertébrés comme point de départ pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter d'explication; c'est assez dire que chercher à «expliquer» les groupes inférieurs du règne animal au moyen de conceptions résultant de l'étude des seuls vertébrés, c'est prendre le contre-pied du procédé qu'emploient toutes _les sciences expérimentales_. Toutes les difficultés que l'on éprouve encore à définir l'_individu_, à définir l'_espèce_ sont des difficultés en quelque sorte artificielles, en ce sens que nous les avons créées nous-mêmes; elles résultent des conceptions trop étroites suggérées jadis par une étude trop exclusive des animaux supérieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dégager suffisamment.

Aujourd'hui que, grâce au perfectionnement de nos moyens d'investigation, il a été possible de réduire les êtres vivants en des éléments qui leur sont communs, et qui ont eux-mêmes en commun tout un ensemble de substances ayant des propriétés fondamentales identiques, les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a été possible d'établir une chaîne continue entre les êtres formés d'un seul de ces éléments et ceux qui en contiennent des milliards, à une époque où l'embryogénie démontre que même les plus compliqués de ces derniers résultent de la multiplication d'un élément d'abord unique, l'_œuf_, les véritables explications, les explications telles que les conçoivent les physiciens et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus téméraire d'espérer que l'histoire des êtres vivants pourra être présentée sous la forme didactique, propre aux sciences expérimentales, et nous avons fait un premier essai dans ce sens en écrivant notre livre: _Les colonies animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en évidence les liens de causalité qui unissent les phénomènes complexes à ceux d'un degré moindre de complexité, former ainsi des ensembles de plus en plus étendus, et ne pas s'illusionner sur la portée d'un système de critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et dans lequel on s'imagine avoir établi la vanité des explications, en choisissant habilement un point inexpliqué ou dont l'explication délicate n'a pas été comprise pour l'opposer à l'ensemble des faits expliqués.

Puissions-nous, en écrivant l'histoire des anciens systèmes, avoir contribué à montrer dans quel sens se trouve la voie véritable!

Edmond Perrier.

LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN

CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les mythologies et les philosophies de l'antiquité.

De tout temps, l'homme a essayé de pénétrer l'origine des êtres vivants qui l'entourent, de se donner une explication, si grossière fût-elle, des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent à lui. Dès l'éveil de son intelligence, il a examiné d'un œil particulièrement curieux les animaux qui, sans cesse agités, venaient indiscrètement mêler leur existence à la sienne. Ne pouvant comprendre la raison d'être de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets, tour à tour étonné de leurs merveilleux instincts, effrayé de leur force redoutable, charmé de l'éclat de leurs couleurs, de la grâce de leurs mouvements, de l'élégance de leurs formes, il a commencé par en faire les messagers des puissances invisibles qui régissent l'univers et souvent même des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les animaux jouent un rôle considérable. Obligé à un combat sans trêve par les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commencé par l'offrir modestement à ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades sauvages la leur conservent encore.