La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen
Chapter 7
Seul l'amour établit une harmonie entre les individus. Cette harmonie peut être aperçue par l'intelligence, mais elle n'est sentie et réalisée que par le coeur. L'amour est l'intelligence descendue dans les fonds mêmes de l'âme. L'intelligence qui n'arrive point à l'amour, à la volonté, manque de puissance pour le développement de la vérité, elle n'en atteint point la vaste et sublime profondeur. La science, les lois, les institutions les plus sages, sont une lettre morte que l'amour seul peut transformer en parole vivante. C'est que l'intelligence n'est que le reflet du foyer d'amour, et à mesure que le foyer est plus actif, la lumière est plus vive. Des plus intimes profondeurs de l'amour jaillit la lumière de l'intelligence. Le génie, l'héroïsme, la morale, sont dus à l'amour, c'est par amour qu'il peut être compris, c'est par amour qu'il peut être régénéré, car l'amour seul crée l'amour.
NOTES:
[1] _John-Gabriel Borckman_.
[2] Ibsen. _Brand_.
[3] Ibsen. _Brand_.
[4] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Soutiens de la société).
[5] J.-.J. Rousseau. _Correspondance_. Lettre à Hume, t. IV, p. 597. Paris, MDCCCLII.
[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comédie de l'amour).
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CHAPITRE II
LA VERITE ET LA LUMIERE
«Un homme est condamné dans son oeuvre, s'il fait les choses à demi et ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses idées par des actes et non seulement par des paroles ou des sentiments.»[1]
Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une société ne se bâtit pas avec des mots, des sentiments ou des idées, elle ne se compose pas d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, même pour aimer, se posent toujours la question de Faust: «Par où commencer?»
Par où doit-il commencer, l'individu qui désire s'affranchir des servitudes sociales et devenir un être libre et conscient? «Par briser la chaîne des moeurs et des coutumes», répond Falk dans la _Comédie de l'Amour_. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions fausses. C'est la philosophie du _Canard Sauvage_. Les critiques qui prétendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pièce: «N'enlevez pas le mensonge au vulgaire, vous lui enlèveriez le bonheur en même temps», n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvégien. L'idée fondamentale du _Canard Sauvage_ est celle-ci: «Il vaut mieux détruire le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.»
L'esprit puissant de l'auteur de _Brand_ a parfaitement compris quel rôle considérable, prépondérant et néfaste, les préjugés et les mensonges jouent dans la société actuelle. Son théâtre est un cri de révolte contre cet état de choses. Malgré les progrès de la civilisation, malgré la diffusion de plus en plus grande des lumières scientifiques, le préjugé et le mensonge règnent encore en maîtres dans la société. Ils s'exercent de tous côtés. Il y a des préjugés de religions, des préjugés de nations, de classes, de conditions sociales. Il suffit qu'un de nos semblables appartienne à telle classe, à telle famille, à telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel défaut, tel travers.
Et ce qu'il y a de plus déplorable dans ces erreurs de jugement, c'est que nul ne peut s'en déclarer absolument exempt.
Le mensonge suppose un désordre dans la vie. Si l'on était ce qu'on devrait être, on n'éprouverait nullement le besoin de dissimuler ce qu'on est. Ah! les préjugés et les mensonges! ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde!
On peut tromper non seulement les autres, mais soi-même, et non pas par erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur. L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait quand il abuse les autres. «On peut nuire à la vérité sans mentir, lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche à égarer le prochain par caprice ou dans un but égoïste.»[2] L'intention positive de tromper est le trait caractéristique du mensonge. Mentir, c'est abuser les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.
«C'est une chimère de croire que l'esprit aille de lui-même au vrai. L'erreur lui est aussi naturelle que la vérité; il n'est pas bon en sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vérité, il ne l'atteint qu'en la cherchant péniblement; elle est une récompense plutôt qu'un privilège. Il ne peut, s'il pense, éviter l'erreur, et les exigences de la vie, son propre intérêt, les lois mêmes de la morale, exigent qu'il agisse et qu'il pense.
Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excès; le pessimisme n'est pas plus vrai que l'optimisme, même dans la théorie de la connaissance. _L'erreur peut être corrigée, si elle ne peut être évitée_.»[3]
Le mensonge, lui, peut être évité.
Les hommes, dit Tolstoï[4], qui ignorent la vérité et qui font le mal, provoquent chez les autres la pitié pour leurs victimes et le dégoût pour eux, ils ne font du mal qu'à ceux qu'ils attaquent; mais les hommes qui connaissent la vérité et qui font le mal sous le masque de l'hypocrisie, le font à eux-mêmes et à leurs victimes, et encore à des milliers d'autres hommes, tentés par le mensonge qui cache le mal.
«Nulle société ne peut vivre sainement en se nourrissant de mensonge.»[5]
«La fin de l'homme est d'être sincère.»[6]
Il faut donc chercher la vérité.
Croire en la Vérité, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner toutes choses par rapport à elle. Aimer la Vérité, c'est s'y soumettre dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrésistible, la rechercher toujours dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que conformément à elle. Si l'amour de la vérité est par lui-même l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrévocablement condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vérité dans la connaissance des lois morales a déjà supprimé l'iniquité de l'esclavage, les tortures judiciaires, les persécutions barbares; espérons qu'elle élargira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui ont été l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par suite de la parcelle de vérité qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre la vérité partout et toujours.
Dans les _Soutiens de la Société_, Dina, voulant aller en Amérique, demande à Johann qui en revient, si les gens de là-bas sont moraux.
JOHANN.--Moraux?
DINA.--C'est-à-dire s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu'ici.
JOHANN.--Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le pense. N'ayez aucune crainte à ce sujet.
DINA.--Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne fussent pas si nobles et si vertueux.
JOHANN.--Et comment les voudriez-vous?
DINA.--Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vérité en tout. Végéter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie future?--C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.
A force de s'inquiéter de l'avenir on oublie le présent. «Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.»[7]
«Le _mot futur_, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux: Notre _prochain_ amour! Notre _future_ femme, notre _seconde_ vie! La préoccupation de cette idée fait un mendiant de l'homme le plus fortuné. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit votre existence en détruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous arrêter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant? Non, il faut vous hâter de fuir, et toujours ainsi jusqu'à la mort.»
Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence, voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la vie d'outre-tombe est tout. «La souffrance ne nous atteint point, car rien ne nous touche en ce monde, sinon le désir d'en sortir.»[9] L'homme, disent ces prêcheurs, doit être tout entier dans l'attente des biens futurs; il ne doit considérer la vie présente que comme un rapide voyage dont la seule importance est de préparer notre éternel avenir. Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. «Le bonheur que nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.»[10] «Il faut chercher la vie, pour la faire passer avant toute chose.»[11]
Il faut vivre, car quand l'esprit commence à peine à s'éveiller, les forces physiques commencent déjà à décliner. Cette heure est à toi, tout le reste est folie!
Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vérité et de lumière.
Dans les _Revenants_, Mme Alving discute avec son fils le sentiment filial:
Mme ALVING.--Un enfant ne doit-il pas de l'amour à son père, malgré tout?
OSWALD.--Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance? Quand l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si éclairée sur tout autre point, tu croirais vraiment à ce vieux préjugé?
Mme ALVING.--Il n'y aurait donc là rien qu'un préjugé?
OSWALD.--Oui, tu peux en convenir, mère. C'est une de ces idées courantes que le monde admet sans contrôle. C'est un mensonge.
Et Mme Alving, ne poursuivant que la vérité, finit par être d'accord avec son fils.
L'enfant ne doit pas plus être à la discrétion de l'autorité familiale que l'homme à la discrétion de l'autorité gouvernementale. Il faut à l'enfant, comme au chêne, pour croître et devenir homme dans son individualité forte, l'espace et la liberté.
Dans la _Maison de Poupée_, Nora apprend que la société a le droit romain, le droit international, le droit administratif, le droit policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considérait la justice comme un sentiment qui fait partie intégrante de notre âme, elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi créée par la société pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui crée souvent le délit,--et elle déclare nettement que «ce sont de bien mauvaises lois».
NORA.--J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête.
HELMER.--Tu parles en enfant: tu ne comprends rien à la société dont tu fais partie.
NORA.--Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer qui des deux a raison, de la société ou de moi.
Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune idée toute faite sans l'avoir examinée, elle s'en va chercher la vérité, la lumière.
Lorsque le docteur Stockmann[12] est déclaré ennemi de la société pour lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui l'environne, mais, fort dans la vérité, il le quitte, il l'abandonne, il s'isole, il reste seul. Partout où il y a lutte entre les «soutiens de la société» et les indépendants, Ibsen prend toujours parti pour ces derniers. Apôtre du «moi individuel», il semble nous dire: Pour changer la société, il faut commencer par l'individu.
L'individu qui désire reconquérir la totalité de sa personnalité originale, doit se soustraire plus ou moins complètement à l'influence générale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-même, abandonner toutes les conventions mensongères, rechercher la vérité et la lumière, reconquérir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard au service de la société.
Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus éclairés et les plus dévoués de la société. «Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumières.»[13]
C'est surtout dans _Brand_ que s'exprime la puissance morale de l'individu.
NOTES:
[1] Ibsen. _Brand_.
[2] J. Bovon. _Morale chrétienne_, t, II, p. 9.
[3] Brochard. _De l'Erreur_, p. 280. Paris, F. Alcan.
[4] Voir notre ouvrage: _Pensées de Tolstoï_, p. 143.
[5] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).
[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comédie de l'amour).
[7] Pascal. _Lettre à Mademoiselle de Roanney_. Voir M. de Lescure. _Discours sur les passions de l'amour de Pascal_, p. 47.
[8] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comédie de l'amour).
[9] Tertullien. _Apol_., p. 41.
[10] Ibsen. _Lille Eyolf_ (Le petit Eyolf).
[11] Ibsen. _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts._ (Naar vi Döde Vaagner).
[12] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un ennemi du peuple).
[13] J.-J. Rousseau. _Oeuvres complètes_, t. III, p. 505.
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CHAPITRE III
L'EFFORT INDIVIDUEL LA VOLONTÉ, L'ACTION, LA LIBERTÉ, LA JUSTICE
I
Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant tout une question de force, de volonté, d'énergie, de lumière et de morale individuelles.
On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'après s'être jugé soi-même, de dresser le bilan de la société qu'après avoir dressé celui de sa propre vie. Brand, après avoir fait son examen de conscience, rejette les mensonges dans lesquels il a été élevé, il devient _lui-même_ et n'écoutant que la voix impérative de sa conscience, il se met à régénérer les âmes des autres.
Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements à sa mère, qui a toujours servi deux maîtres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son enfant unique à qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mère, il perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tâche de réformateur; il fait construire une _Eglise nouvelle_, mais le jour de son inauguration il découvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par un mensonge nouveau ... il jette à la mer les clefs de l'église, il entraîne le peuple dans les montagnes, vers la Nature....
On pourrait peut-être reprocher à Brand de refouler en lui les attaches les plus chères, si nous ne savions que «certains hommes ont le droit, non pas officiellement, mais par eux-mêmes, d'autoriser leur conscience à franchir certains obstacles, dans le cas seulement où l'exige la réalisation de leur idée. Tous ceux qui s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels,--plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et leur devoir même le leur défend.»[2]
Accablé par la responsabilité de la mission qu'il a juré d'accomplir, Brand ne voit qu'une chose: le but sacré auquel il doit aboutir. Le but lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: «On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu»[3] souffre cruellement. Et cette souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille où il veut combattre. «La douleur est une fonction intellectuelle, d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée.»[4]
Ibsen qui connaît la grandeur de la souffrance humaine, fait dire à Rébecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractère.
ROSMER.--C'est la joie qui ennoblit l'esprit.
RÉBECCA.--Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?
ROSMER.--Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.
C'est dans la douleur morale que les âmes fortes puisent leur consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beauté des âmes sont graduées sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme du génie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend l'échelle de la vie, le rire inconscient augmente; à mesure qu'on monte, on voit régner la beauté grave de la douleur. Elle embellit l'image de l'homme, elle grandit son coeur, elle élève sa pensée.
Ceux qui ne savent que se plaindre et gémir ne connaissent point la souffrance; la vraie douleur est discrète, c'est dans le silence qu'elle s'épanouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui qui porte en lui une capacité infinie de souffrir, ne connaît jamais le désespoir; c'est la pénétrante lumière de la douleur qui lui éclaire le chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour, elle est le tressaillement des âmes fortes, des esprits intelligents. Si l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour. L'amour et la douleur enseignent la bonté, la tendresse, la grâce; si l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. «De même qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que procure la musique, de même la sympathie pour la douleur d'autrui ne peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur.»[6]
Les âmes fortes et viriles portent en elles un trésor inépuisable d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illuminé l'âme de Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de consolation. Il est doux, par moments, d'être consolé par une âme tendre, mais personne n'aime à consoler. Pour consoler, il faut avoir beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrète prépare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir silencieusement.
Ni les imbécillités rieuses, ni les flétrissures, ne font courber le front des Brand. On devient peut-être un peu dur, mais les Brand ne sont pas des hommes aimables. Etre aimable est facile à ceux qui se plient volontiers, par nonchalance ou par calcul égoïste, aux travers, aux erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'être aimable, c'est d'être vrai, d'être juste, soi-même, c'est d'avoir du caractère.
Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup, a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa vie, et il peut dire: «Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande à la mer.» Une loi supérieure de justice, inscrite au fond du coeur de l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un côté, il doit en être de même du côté opposé. Brand nous prouve que c'est dans la volonté du sacrifice conscient que gît la force qui ressuscite. Brand demande _Tout ou Rien_. «Si tu donnais tout en réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.» Et il ajoute amèrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a pas d'infirme qui ne tienne à l'existence comme si le salut du monde et des âmes reposait sur ses chétives épaules!
Lorsqu'on demande à Brand: Combien durera la lutte?--il répond: Elle durera jusqu'à votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volonté entière, et que vous n'hésitiez plus lâchement devant cet ordre: _tout ou rien_! Quelles seront vos pertes? tous vos désirs, toutes les réserves que vous apportez au serment solennel; toutes les chaînes polies, dorées, qui vous font esclaves de la terre, tous les somnifères qui vous endorment! Ce que vous rapportera la victoire? Une volonté pure, une foi élevée une âme entière et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'à la vie, enfin une couronne d'épines sur chaque front: le voilà votre gain.
Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le premier. «Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montré, mais tu es le premier qui l'aies pris toi-même,»[7] lui dit un homme du peuple.
Si Brand demande _tout_, c'est qu'il a assez de force et de volonté pour _tout_ donner
II
Brand est l'incarnation de la force et de la volonté. Brand appartient à cette catégorie d'élus «qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir, de _souhaiter_ une chose, de _la désirer_, de _la vouloir_, avec tant d'âpreté, si impitoyablement, qu'à la fin, ils l'obtiennent»[8] ou ils succombent.
Ce n'est pas en réveillant de brillantes qualités qu'on guérira des âmes estropiées, _c'est de volonté qu'il s'agit_. C'est la volonté qui rend libre..., ou qui tue. Elle est toujours la même, chez le petit comme chez le grand, toujours entière au milieu de l'éparpillement de toutes choses!
«Venez à moi, dit Brand, hommes, qui vous traînez lourdement dans cette vie. Ame contre âme, dans une communion intime, nous allons tenter l'oeuvre de purification, abattre l'indécision, imposer silence au mensonge et réveiller enfin le jeune lion de la volonté!»
Il ne s'agit pas de gémir et de pleurer platoniquement sur la triste condition de la nature humaine, sur les misères du monde, il faut agir. «Là où se trouve l'action, se trouve la force.»[9]
L'activité maladroite produit toujours plus de résultats que la mollesse prudente. Si l'oisiveté peut tuer à la longue une volonté saine, l'action peut sauver une volonté malade. _Homines sunt voluntates_, a dit saint Augustin. La volonté c'est l'homme même.
Au milieu de ce tourbillon d'images, de désirs, de passions qui s'agite en nous, nous démêlons clairement une force irréductible, capable de régler tout ce mouvement: la volonté. «Je veux, je ne veux pas», ces mots gouvernent notre intelligence, notre sensibilité, notre esprit, tout notre être. Il ne suffit plus de dire avec Descartes: _Cogito, ergo sum_; il faut dire: J'agis, donc je vis. Je ne suis _moi_ qu'autant que j'agis. Pour qu'une âme d'homme ait de la dignité, de la beauté morale, il faut que la volonté y règne en souveraine. La volonté, qui est la faculté essentiellement active de l'homme, concentre la puissance de toutes les autres facultés en vue de l'action qui est la manifestation suprême de la vie humaine. La destinée de l'homme, qui est le total de ses actes, est d'autant plus élevée, d'autant plus noble, d'autant plus utile, qu'elle se compose d'actes plus conformes au vrai, au bien, au juste, au beau, c'est-à-dire de manifestations plus pures de l'emploi de la volonté. La volonté, c'est la _pensée voulue_.«La pensée _voulue_, la pensée réfléchie, la véritable pensée humaine en un mot, ne saurait exister sans que se produise une de ces _volitions_ toujours _intentionnelles_ qu'on nomme idées-motrices[10]. «Vivre, c'est vouloir; vivre, c'est agir; mais agir réellement, c'est agir avec conscience, avec la décision de dominer ses propres actes, de leur imposer une unité, de leur imprimer la forme de l'idéal que l'on porte en soi. La conscience, c'est l'âme dans la plénitude de ses facultés et de ses forces. La volonté est le principe de notre activité consciente, c'est elle qui donne le rayonnement et la valeur à notre vie. Sans volonté, il n'y a pas de caractère et sans caractère, il n'y a pas d'homme.
«Voici ce qui est écrit en caractères de feu par une main éternelle, dit Brand: Sois ferme jusqu'à la fin, on ne marchande pas la couronne de vie. Pour te purifier, ce n'est pas assez des sueurs de l'angoisse, il faut encore le feu du martyre; si tu ne _peux_ pas, tu seras certes pardonné; mais si tu ne _veux_ pas, jamais!»
«Délivrer la volonté ou succomber!» crie-t-il de toutes les fibres de son âme. L'homme capable de pousser ce cri sublime, dira et fera ce qu'il a à dire et à faire, malgré tous les obstacles, toutes les montagnes. «Réduites par la montagne, les paroles résonnent longtemps quand on parle à voix forte et pleine.»[11]
Quand donc l'humanité guérie des mensonges s'élèvera-t-elle jusqu'à la volonté consciente! Brand nous fait voir que la volonté consciente engendre la liberté et la justice. «Au-dessus de la volonté, dit-il, règne un Dieu de liberté et de justice.»