La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen

Chapter 5

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Faut-il restreindre la liberté de la presse? Jamais! «C'est un grand péché que de tuer une pensée libre.»[8] La liberté peut dégénérer et devenir licence, mais la liberté n'est pas et ne sera jamais la licence. D'ailleurs, on ne supprime pas le mal par le mal. Personne ne peut ni donner ni restreindre la liberté. Quand la presse deviendra digne de la liberté, elle la prendra elle-même, si elle ne l'a pas; en tous cas, elle saura en user. Aucune atteinte juridique à la presse ne peut être tolérée. «Dans un état social vraiment assis, l'action de la presse est très utile comme contrôle; sans la presse, des abus extrêmement graves sont inévitables. C'est aux classes honnêtes à décourager par leur mépris, la presse scandaleuse.»[9] La parole et la pensée doivent être libres. L'homme ne serait pas l'homme, s'il ne parlait librement. Arrêter l'essor de la pensée, c'est rabaisser la dignité humaine. «Ce qu'il y a de mieux en nous, c'est la pensée.»[10]

La liberté de la presse est sacrée, il faut qu'elle puisse toujours se produire librement, c'est l'un des biens de la civilisation, mais si

«Penser librement est beau Penser juste est encore plus beau.»[11]

Et c'est par la justice qu'on acquiert souvent la liberté, car elle ne s'octroie pas, il faut la conquérir. La liberté de parler et d'écrire,--lorsqu'on ne la comprend pas, c'est-à-dire lorsqu'on ne la porte pas dans son âme,--ne sert aux moralement faibles qu'a manifester leur jalousie pour les moralement supérieurs, en déversant sur eux leur malfaisante raillerie sinon leurs mensonges diffamatoires.

Le jour où l'on comprendra que l'invective ne remplace jamais la libre discussion, que les impuissants seuls substituent l'injure à la raison, que l'on combat mieux ses adversaires par des arguments solides que par des insultes, qu'on flagelle mieux les hypocrites avec la vérité, la justice, qu'avec la violence, la calomnie; le jour où l'on comprendra que la liberté de tout homme s'arrête là où elle viole la liberté d'autrui, la presse, comme toutes les autres institutions, deviendra libre, et sa langue barbare et indécente sera purifée. La corruption du langage amène la corruption des idées; elle fausse l'esprit qui devient incapable de distinguer la vérité de l'erreur. Le coupable n'est pas le lecteur, mais l'écrivain qui manque à la première condition de son apostolat.

En attendant cet âge d'or, n'oublions point que «la liberté de propager l'erreur et le mal par la parole et la presse a pour correctif naturel la liberté de propager par les mêmes moyens la vérité et le bien».[12] Que les honnêtes gens en usent.

Passons à la famille.

NOTES:

[1] Ibsen. _De unges forbund_.

[2] Ibsen. _Rosmersholm_.

[3] Ibsen. _En folkefiende_ (Un ennemi du peuple).

[4] Les journaux sont très répandus en Norvège. Tout paysan reçoit un journal.

[5] _Union des jeunes_.

[6] _Ennemi du peuple_.

[7] _Rosmersholm_.

[8] Ibsen. _Kongsemmerne_(Les Prétendants à la couronne).

[9] Renan. _La réforme intellectuelle et morale_, p. 91.

[10] Ibsen. _Le petit Eyolf_, Allmers.

[11] Inscription placée au fronton de l'Université d'Upsal.

[12] Le Play. _Réforme sociale_.

* * * * *

CHAPITRE IV

LA FAMILLE

La famille a la plus grande part dans la corruption et dans la dégradation de la société actuelle. Le véritable mal est là, il faut avoir le courage de se l'avouer. Dans la _Comédie de l'amour_, dans le _Canard sauvage_, dans les _Revenants_, dans la _Maison de poupée_, Ibsen nous le dit avec une force et une franchise stoïciennes. «Votre mariage, crie Falk,[1] mais c'est l'accord de deux positions convenables, ce n'est point de l'amour!» L'amour qui seul devrait former les unions, en est banni; c'est le code qui y préside. Le notaire rédige le contrat où chacun stipule ses intérêts, où le mari discute le chiffre de la dot, où la femme fait ses calculs, où l'on cherche à se tromper mutuellement. «L'amour a cessé d'être une passion, c'est une science cataloguée, une profession, avec ses corporations, son drapeau; les fiancés et les époux en forment les cadres et les remplissent avec une cohésion semblable à celle des plantes de la mer.»[2] L'amour n'est plus un sentiment divin, c'est un vice. D'après les règles de la civilisation moderne, ce n'est pas la femme que l'homme épouse, c'est sa dot, son bien, sa fortune. Les mariages, pour la plupart, ne sont qu'un marché immoral où deux jeunes gens se vendent à prix d'or.

«Le mariage[3] doit constituer une union que deux êtres n'accomplissent que par amour réciproque et pour atteindre leurs fins naturelles. Mais ce motif n'existe à proprement parler que très rarement de nos jours. Au contraire, le mariage est considéré par la plupart des femmes comme une sorte de refuge dans lequel elles doivent entrer à tout prix, tandis que l'homme, de son côté, en pèse et en calcule minutieusement les avantages matériels. Et la brutale réalité apporte même dans les mariages où les motifs égoïstes et vils n'ont eu aucune action, tant de troubles et d'éléments de désorganisation que ceux-ci ne comblent que rarement les espérances que les époux caressaient dans leur jeune enthousiasme et dans tout le feu de leur premier amour.»

Or, le mariage actuel n'est qu'une forme légale de la prostitution qui amène la diminution graduelle de la fécondité et l'accroissement de la dépopulation.

La cause de l'affaiblissement de la natalité est connue: la volonté de l'homme la détermine. «Nous ne sommes pas assez riches pour nous donner ce luxe-là.» Les enfants sont une charge qui diminue les jouissances égoïstes des parents. Les riches ne veulent pas laisser trop de copartageants de leur fortune; les moins riches craignent de succomber sous le poids d'une famille nombreuse. Seules, les familles misérables ont beaucoup d'enfants. Plus la richesse et l'aisance s'accroissent, plus le nombre des enfants diminue. Les pauvres sont moins abstentionnistes que les riches parce qu'ils n'ont pas le soin de l'héritage à laisser en partage, et parce que les classes travailleuses étant plus dépourvues de plaisir que la classe, dite supérieure, se laissent aller au besoin génésique. D'ailleurs, les unions se font plus librement parmi les ouvriers.

L'union libre, la société dirigeante la repousse et la flétrit.

Le pasteur Manders[4] appelle foyer, le foyer domestique où un homme vit avec sa femme et ses enfants.

«OSWALD, peintre.--Oui, ou avec ses enfants et la mère de ses enfants.

LE PASTEUR.--? Mais ... miséricorde!

OSWALD.--Quoi?

LE PASTEUR.--Vivre avec ... la mère de ses enfants?

OSWALD.--Oui ... préféreriez-vous qu'on la repoussât?

LE PASTEUR.--Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui ont ... ne fût-ce qu'un peu d'éducation, s'accommodent d'une existence de ce genre, aux yeux de _tout le monde_?

OSWALD.--Eh! que voulez-vous qu'ils fassent? Une jeune fille pauvre.... Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils fassent?

LE PASTEUR.--Ce que je veux qu'ils fassent? Je vais vous dire, moi, ce qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent vivre loin l'un de l'autre!

OSWALD.--Ce discours ne vous servirait pas à grand'chose auprès de nous autres, jeunes hommes, passionnés, amoureux.

LE PASTEUR.--Et les autorités qui tolèrent de telles choses, qui les laissent s'accomplir en plein jour! Et cette immoralité s'étale effrontément, elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cité!...»

Les pasteurs Manders exaltent la famille. «Elle est la base de l'État,» disent-ils. «Est-ce que la famille n'est pas la base de la société? Un agréable chez soi, des amis fidèles, un petit cercle bien choisi, dans lequel nul élément discordant ne vient apporter le trouble?»[5]

Oui, la famille est un des éléments les plus puissants de la société, mais si la famille antique présentait vraiment une unité sociale, la famille d'aujourd'hui en est moins qu'un reflet faible et pâle: elle n'est plus qu'un centre de corruption.

Le vieux fêtard Werlé[6], après avoir constitué sa richesse sur les ruines d'Ekdal, après une vie de débauche, cause de la mort de sa femme, a l'idée de régulariser sa fausse position et de se remarier avec Mme Sverby, femme digne de lui sous tous les rapports. Pour éviter les «mauvaises langues et les méchants propos», il fait appel à son fils Grégoire qui vit, solitaire, dans les usines.

GRÉGOIRE.--Ah! c'est comme cela! Madame Sverby étant en jeu, on avait besoin d'un joli tableau de famille dans la maison, quelques scènes attendrissantes entre le père et le fils. La vie de famille!

Quand l'avons-nous menée ici? Jamais, aussi loin que vont mes souvenirs. Mais aujourd'hui il en faut un peu, cela aurait si bonne façon, si l'on pouvait dire qu'entraîné par la piété filiale, le fils est rentré à la maison pour assister aux noces de son vieux père! Que resterait-il de tous ces bruits qui représentent la pauvre défunte succombant aux chagrins et aux souffrances? Pas un écho, le fils les aurait fait évanouir.

WERLÉ.--Grégoire!... Ah! je le vois bien: il n'est personne au monde que tu respectes moins que moi.

GRÉGOIRE.--Je t'ai vu de trop près.

WERLÉ.--Tu m'as vu par les yeux de ta mère.

GRÉGOIRE.--Cette nature confiante était prise dans un filet de perfidies, habitant sous le même toit ... que d'autres femmes ... ses servantes ... sans se douter que son foyer reposait sur un mensonge! Ton existence m'apparaît, quand je la regarde, comme un champ de carnage jonché de cadavres....

Dans le même drame Hialmar interroge sa femme sur son passé. Elle finit par reconnaître sa liaison avec Werlé, dévoilée à son mari par Grégoire.

HIALMAR.--Comment as-tu pu me cacher une pareille chose?

GINA.--Oui, ça n'est pas bien à moi; j'aurais dû te l'avouer depuis longtemps.

HIALMAR.--Tu aurais dû me le dire tout de suite. Au moins j'aurais su qui tu étais.

GINA.--M'aurais-tu épousée tout de même, dis?

HIALMAR.--Comment peux-tu le supposer?

GINA.--Voilà pourquoi je n'ai rien osé dire. Je ne pouvais pourtant pas faire mon propre malheur!

Telles sont les bases de la famille actuelle: mensonge et corruption; instrument de profit comme pour Gina,[7] pour Stensgard[8] ou instrument de plaisir égoïste comme pour Helmer[9].

L'homme et la femme souffrent de cet état de choses, mais la femme en souffre davantage. L'homme, dit Bebel[10], de qui provient le plus souvent le scandale dans le mariage, sait, grâce à sa situation prépondérante, se dédommager ailleurs.

La femme ne peut que bien rarement prendre aussi les chemins de traverse, d'abord parce que s'y lancer est plus dangereux pour elle, en sa qualité de partie prenante, et ensuite parce que chaque pas fait en dehors du mariage lui est compté comme un crime que ni l'homme ni la société ne pardonnent. La femme est obligée de considérer le mariage comme un asile, car en dehors du mariage la société lui fait une situation qui n'a rien d'enviable.

L'intérêt matériel enchaîne l'un à l'autre des êtres humains. L'une des parties devient l'esclave de l'autre et est contrainte, par «devoir conjugal», de se soumettre à ses caresses les plus intimes, qu'elle a peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements. Un pareil mariage n'est-il pas pire que la prostitution? La prostituée est encore jusqu'à un certain point libre de se soustraire à son honteux métier, elle a le droit de se refuser à vendre ses caresses à un homme qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui plaît pas. Mais une femme vendue par le mariage est tenue de subir les caresses de son mari, quand bien même elle a cent raisons de le haïr et de le mépriser.

Considérer la femme comme leur égale répugne aux préjugés des hommes. La femme, pour eux, doit être soumise, obéissante, confinée exclusivement dans son ménage; elle doit comprimer ses pensées, ses aspirations personnelles, dût-elle périr intellectuellement de cette situation opprimée. Que de souffrances morales, que de pleurs, de nuits sans sommeil, brisant pour toujours l'organisme de ces pauvres êtres, anéantissant leurs espérances!

Mme Alving[11] est l'une de ces admirables et malheureuses figures. Elle a reçu dans sa jeunesse «quelques renseignements où il ne s'agissait que de devoirs et d'obligations». Pendant vingt ans elle a vécu là-dessus, souffrant silencieusement auprès de son mari malade et débauché. Une seule fois seulement, lasse de vivre auprès d'un fou qu'elle n'aimait pas, elle se précipite chez le jeune pasteur qu'elle aime et dont elle se sent aimée. «Me voici, prends-moi!» «Femme, répond le faux disciple de Jésus, retournez chez celui qui est votre époux devant la loi!»

L'élan qui l'a poussée vers le bonheur et la liberté a été vite réfréné; elle est redevenue la femme austère pour qui la vie est une vallée de larmes et qui ne peut répandre autour d'elle la lumière et la gaîté d'une âme heureuse. Durant vingt ans cette femme admirable eut le courage de cacher à tous les misères de sa vie domestique. «J'ai supporté bien des choses dans cette maison, avoue-t-elle plus tard. Pour retenir mon mari les soirs et les nuits j'ai dû me faire le camarade de ses orgies secrètes. J'ai dû m'attabler avec lui en tête-à-tête, trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités, j'ai dû lutter corps à corps avec lui pour le mettre au lit. J'avais mon fils, c'est pour lui que je souffrais tout. Mais lorsque j'ai reçu le dernier outrage, quand j'ai vu dans les bras de mon mari ma propre bonne ... alors....» Alors, elle se révolte, elle veut apprendre à son fils «la vraie vie....» Nora[12], révoltée également par le mensonge de sa vie conjugale, abandonne tout à fait et la maison et ses enfants....

Et c'est cette famille qui est appelée à former la jeune génération!

«La famille doit être un arbre puissant dont les racines plongent à une grande profondeur dans le sol, tandis que les cimes montent haut vers le ciel et que les branches protectrices couvrent un large espace. Or, elle est réduite à l'état d'un maigre arbuste sans racines, dont le pauvre feuillage est impuissant à donner un abri.»[13]

Les rejetons vigoureux et multipliés ne sortent que d'une famille forte. Ceux qui ont été élevés d'une manière absurde ne peuvent pas élever les autres d'une manière sensée. Une multitude d'aveugles ne donnera jamais un voyant, une réunion de malades ne fera jamais un homme bien portant.

Quand on songe à la jeune génération qui s'élève au sein de ce milieu corrompu et déséquilibré, une douleur, une épouvante, vous étreint l'âme....

NOTES:

[1] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comédie de l'amour).

[2] _Ibid._

[3] Bebel. _La femme_, p. 68.

[4] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).

[5] Ibsen. _Samfundets stötter_ (Soutiens de la société).

[6] Ibsen. _Vildanden_(Canard sauvage).

[7] _Canard sauvage_.

[8] _Union des jeunes_.

[9] _Maison de Poupée._

[10] _La Femme_.

[11] _Revenants_.

[12] Ibsen. _Et Dukkehejem_(Maison de poupée).

[13] M. Guérin. _Evolution sociale_, p. 323.

* * * * *

CHAPITRE V

LA JEUNE GÉNÉRATION

La décadence, la désorganisation de la famille porte vite ses fruits et la jeune génération trouve le moyen de surpasser ses créateurs et ses maîtres.

L'éducation qu'on lui donne a pour but de fortifier en elle les vues, les aspirations, les idées des a soutiens de la société», et, par là, de perpétuer les mensonges conventionnels. Au foyer domestique ou à l'école, la méthode est toujours la même. «On fait autant de mensonges à l'école qu'à la maison; partout on ne fait que mentir aux enfants.»[1]

Sachant que l'enfant n'est pas sensible aux calculs d'intérêt et de parti, que la pureté de sa jeune âme ne lui permet pas encore de se méfier des maîtres trop complaisants, ces derniers se pressent de remplir son cerveau, sa mémoire de fausses notions et d'idées absurdes.

Transmettre aux enfants leurs maladies physiques et morales ne suffit pas aux parents, ils leur enseignent, dès leur enfance, que le Dieu invisible a tout prévu ici-bas,--la nécessité de la propriété et de la misère, du luxe et de la faim, de l'oisiveté des uns et du travail démesuré des autres. On leur enseigne que tout dans la société est parfait et qu'ils n'ont qu'à continuer l'oeuvre de leurs ancêtres. On détruit en eux tout: la promptitude et la franchise de l'esprit, la puissance de la volonté individuelle, l'intelligence et la conscience virginales.

L'éducation a pour but de tuer dans l'enfant tout germe d'initiative personnelle: on ne lui apprend ni à penser, ni à vouloir, ni à vivre par lui-même. On travaille sur l'enfant, sur l'élève, comme sur une chose, ou comme sur un animal dont on veut dompter les énergies. Et cet état de chose n'est pas particulier à tel ou tel pays, il est général, il est universel.

«Demandez à cent jeunes français, sortant du collège, à quelles carrières ils se destinent; les trois quarts vous répondront qu'ils sont candidats aux fonctions du gouvernement. La plupart ont pour ambition d'entrer dans l'armée, la magistrature, les ministères, l'administration, les finances, les consulats, les ponts et chaussées, les mines, les tabacs, les eaux et forêts, l'université, les bibliothèques et archives, etc., etc. Les professions indépendantes ne se recrutent, en général, que parmi les jeunes gens qui n'ont pas réussi à entrer dans une de ces carrières.»[2]

Dès l'enfance on a tué dans l'homme toute initiative, toute volonté, tout respect pour sa personnalité, pour son individualité. «Les moeurs n'ont guère permis jusqu'à maintenant qu'on respectât l'individualité de l'enfant comme celle d'un égal futur, et peut-être d'un supérieur en développement intellectuel et moral. Rares sont les parents qui voient dans leur fils un être dont les idées et la volonté sont destinées à grandir d'une manière originale, et rare l'instituteur qui ne cherche à dicter aux élèves ses opinions, sa morale particulière, et n'essaie de faciliter sa besogne en imposant l'obéissance.»[3]

Et lorsque plus tard la vie leur dévoile la vraie lumière, leurs âmes sont déjà trop imprégnées d'impressions, d'idées fausses. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des machines faites pour être dirigées par un mécanisme extérieur et artificiel. Il faut être fort, il faut porter en soi des germes d'une individualité puissante, pour pouvoir se débarrasser de toutes les erreurs, de tous les mensonges, de toutes les souillures morales qu'on a si soigneusement entretenus en nous pendant nos jeunes années. La majorité constitue cette légion de dégénérés dont Ibsen nous présente quelques types caractéristiques.

Le Dr Raak dans la _Maison de poupée_, Ulrik Brendel dans _Rosmersholm_, Laevborg dans _Hedda Gabler,_ Oswald dans les _Revenants_, la bohémienne Gerd dans _Brand_, tous ces êtres ne se dominent guère, maladies héréditaires, folie, ivresse, il y a quelque chose qui les obsède, des souvenirs qui les hantent, des _revenants_ dont ils ne peuvent pas se défaire. «Nous sommes tous des revenants. Ce n'est pas seulement le sang de nos père et mère qui coule en nous, c'est encore une espèce d'idée détruite, une sorte de croyance morte, et tout ce qui en résulte. Cela ne vit pas, mais ce n'en est pas moins là, au fond de nous-mêmes et jamais nous ne parvenons à nous en délivrer. Et puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misérable peur de la lumière!»[4]

«Je vous connais à fond, dit Brand, âmes lâches, esprits inertes! Il vous manque ce battement d'ailes de la volonté, ce frémissement anxieux qui élève les cantiques jusqu'au ciel.» L'esprit morne, le pas traînant, ils s'avancent lourds et fatigués. A leur air sombre, on dirait qu'ils sentent un fouet derrière eux. Leurs fronts portent le voile du vice. Leurs regards plongent dans les ténèbres. C'est l'image du péché, ce n'est plus l'image de Dieu. Qui donc leur criera: «Je sens courir dans mes veines le fleuve brillant de la jeunesse. Vigoureux rejeton, je suis né de l'amour de deux êtres beaux, jeunes, ardents, tandis que toi, fragile créature sans énergie, sans vie, tu es né de l'union morne et glacée de deux êtres liés par un contrat qui ne peut exciter en eux la flamme des sens!»[5]

Ils sont tous malades, physiquement et moralement. «Mon épine dorsale, la pauvre innocente, se plaint le docteur Raak[6], doit souffrir à cause de la joyeuse vie qu'a menée mon père quand il était lieutenant.»

Oswald[7], peintre, n'a jamais mené une vie orageuse sous aucun rapport et pourtant «il se sent brisé d'esprit», il ne peut plus travailler, il est comme «un mort-vivant». Il a de très violentes douleurs à la tête, spécialement à l'occiput, comme s'il avait le crâne dans un cercle de fer, de la nuque au sommet. Toute sa force est paralysée, il ne peut pas se concentrer et arriver à des images fixes. Sa maladie s'explique: son père fut alcoolique tout en étant chambellan.

Tous ces êtres sont las, fatigués de vivre, à peine entrés dans la vie. Leur moral est égal à leur physique. «Les désirs, sentiments, passions, qui donnent au caractère son ton fondamental, ont leurs racines dans l'organisme, sont prédéterminés par lui.»[8] Quel abaissement des caractères et de la volonté!

Jamais le sens moral n'eut une voix moins puissante, jamais la conscience ne parla moins dans le monde. La soif des jouissances matérielles paraît avoir étouffé tout sentiment supérieur. La loi du plaisir exclusif engendre fatalement tous les égoïsmes et tarit dans leur source tous les sentiments élevés de l'âme. La dégénérescence des moeurs ne consiste pas seulement dans l'accomplissement des actes immoraux, elle existe aussi dans la _pensée_ corrompue, dans l'imagination malade. On ne croit qu'à la force brutale, à l'argent, aux impulsions extérieures; on ne croit plus à la conscience, à la volonté, à l'amitié.

Borckman[9] regrette amèrement de s'être confié à un ami qui l'a trahi. Cette trahison le fait maudire L'amitié: «Savoir tromper, c'est en cela que consiste l'amitié», dit-il.[10]

Et comment en serait-il autrement? _Hoc sentio, nisi in bonis amicitiam esse non posse_. L'amitié réelle ne peut exister que dans le bien. Et le bien leur est étranger! Les larges horizons se rétrécissent, on ne sait plus aimer, on ne connaît même plus les haines vigoureuses, le _caractère_ s'efface, le _caractère_ disparaît. «Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.»[11] On n'a plus le respect de soi-même, il n'y a pas de sentiments généreux, ni dévouement, ni désintéressement.

Cabotins, arrivistes, ils sont envieux, fats, vaniteux, sans principes, sans bases. L'un de ces «jeunes», l'avocat Stensgard[12], est le type admirable de l'arriviste moderne. Il fonde l'_Union des jeunes_ pour combattre le vieux parti politique et particulièrement le vieux chambellan, mais il suffit d'une simple invitation à dîner de la part de celui-ci pour qu'il oublie tous ses discours enflammés, toutes ses promesses, même son désir d'épouser Mlle Monsen, car il s'aperçoit que la fille du chambellan même est beaucoup plus riche et que c'est un parti plus avantageux.

Et lorsqu'il apprend qu'elle est ruinée et que Mlle Monsen ne veut plus de lui, il se décide à épouser--également trop tard--une riche aubergiste, à laquelle, étant très prévoyant, il faisait aussi une cour assidue.

On fonde des Unions, des Cercles, des Ecoles, des Ligues, pour mieux masquer, dans l'anonymat, le vide de ceux qui s'y réfugient. Que de nullités peuvent abriter des noms pompeux comme _Union des jeunes_! Toute leur morale, c'est celle du succès. _Honesta quaedam scelera successus facit_.[13]

Et dès qu'un esprit indépendant s'éloigne de ces _Unions_ pour ne suivre qu'un chemin droit et librement choisi, les médisances, les calomnies, les perfidies, les hostilités basses, les intrigues le poursuivent de toutes parts.

Seuls, les forts continuent le combat, n'écoutent que la voix de leur conscience, sans se laisser décourager, et ne prêtent qu'un sourire de pitié aux parasites, qui en médisent. Les autres, les faibles, perdent leur foi en eux-mêmes et tombent empoisonnés.