La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen

Chapter 4

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Tous les «soutiens de la société» qu'Ibsen nous présente ont chacun au moins un point noir qu'il leur faut dissimuler. Ils accumulent les richesses par tous les moyens, au détriment des autres, et ils veulent faire croire que la fortune leur a donné une nature supérieure et le droit de diriger à leur gré le troupeau humain, qu'ils considèrent comme une classe inférieure à eux. Ils s'érigent en classe dirigeante, ils prétendent maintenir sous leur tutelle la masse des travailleurs qui les nourrit par ses travaux pénibles et incessants. Ils généralisent des idées, ils composent des phrases, des formules, et ils les lancent dans la foule, comme un dogme religieux ou politique. Les phrases générales sont devenues une monnaie courante. L'aphorisme de Guizot: «Parler, c'est gouverner» est devenu la loi conductrice des hommes politiques dont le consul Bernick[5] est le type autorisé.

«Notre industrieuse petite ville, dit-il, s'inspire, Dieu merci, d'idées saines et morales, que nous avons tous contribué à faire germer, et que nous continuerons à développer de notre mieux, chacun dans notre sphère. Vous, monsieur le Vicaire, appliquez votre bienfaisante activité à l'école et à la famille. Nous autres, les hommes du travail pratique, nous servirons la société en y répandant le bien-être; et nos femmes et nos filles continueront comme par le passé leurs oeuvres de bienfaisance.»

Bernick est l'homme le plus riche et le plus influent de la ville, tout le monde s'incline devant lui, sa maison passe pour une maison modèle, sa vie pour une vie modèle, mais cette bonne réputation, ce bonheur, reposent sur un terrain fangeux, sur des mensonges. Sa fortune, il l'a volée et a fait croire que c'est un autre, un associé, qui se l'est appropriée; il a aimé aussi, dans sa jeunesse, une femme qu'il abandonna pour en épouser une autre plus riche. Pendant toute sa vie il n'a eu que deux cultes, celui de l'hypocrisie et celui du mensonge, pas d'autre. Lui, l'homme le plus considéré de la ville, le plus heureux, le plus riche, le plus puissant et le plus honoré, il a laissé accabler un innocent sous le poids de sa propre faute, et lorsque quinze ans plus tard l'innocent, revenu d'Amérique où il avait été obligé de se réfugier, demande que Bernick dise à tous la vérité, celui-ci s'écrie: «A l'heure même où j'ai le plus besoin de toute ma considération! c'est impossible!»

Et tout le monde lui accorde cette considération, car on ne mesure point la valeur d'un homme politique à la puissance de ses idées, ni à ses moyens pour les faire aboutir, mais à son éloquence vide, pleine de lieux communs et de formules sans fond. Ou se laisse entraîner et éblouir par des discours ronflants, des déclamations pompeuses et un verbiage sonore, mais dépourvu d'idées et de sentiments.

On ne vit que sur des mots, des mots, toujours des mots! On demande à Monsen[6] s'il renoncerait à s'occuper de ses intérêts privés si les électeurs portaient leur choix sur lui. «Mes intérêts privés en souffriraient sûrement; mais, si l'on croit que le bien public l'exige, je mettrai de côté toute considération personnelle»,--et il s'empare de la fortune d'un autre et disparaît.

Les politiciens d'Ibsen prêchent le respect de l'ordre, mais qu'est donc leur ordre, sinon la sécurité des spéculateurs ne tremblant pas pour leurs biens mal acquis!

«Quand on se mêle à la vie publique, dit Bratsberg[7], on se trouve quelquefois forcé à des compromis et on ne peut pas conserver aussi bien son indépendance de caractère et de conduite.»

Et ces gens sont les maîtres de la société!

Lorsque, il y a dix-neuf siècles, en présence d'une foule où il y avait certainement des pauvres et des ouvriers, Jésus de Nazareth déclara qu'il était plus aisé de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille que de voir un riche entrer dans le royaume des cieux, les riches qui entendirent cette parole durent trouver qu'elle ne servirait guère à apaiser les haines sociales. Et puisque le royaume des cieux leur est refusé, ils décidèrent de conquérir celui de la Terre. Ils tâchent d'imposer leurs principes aux autres. Et on les suit. En les voyant bien posés dans le monde et entourés de considération, bon nombre de natures faibles viennent à eux, fières d'être admises en si bonne compagnie. Celles qui résistent le payent cher.

Kropp, chef d'usine du consul Bernick, fait avertir Aune, contremaître dans cette usine, de cesser les conférences qu'il fait chaque samedi aux ouvriers.

«AUNE.--Comment! je croyais qu'il m'était permis de consacrer mon temps libre à être utile à la société.

KROPP.--Le consul dit que c'est ainsi qu'on la désorganise.

AUNE.--Ma société n'est pas celle du consul.

KROPP.--Avant toutes choses vous avez à remplir votre devoir envers la société du consul Bernick,car c'est lui qui vous fait vivre.»[8]

Telle est leur justice. _Fiat justitia, percat mundus!_ Et l'on parle de liberté!

«Liberté, égalité, fraternité n'ont plus le même sens qu'au temps de la guillotine. Et les politiciens ne veulent pas le comprendre, et je les hais. Ils ne désirent que des révolutions politiques, extérieures, et ce qu'il faut; c'est la révolte de l'esprit humain.»[9]

Hélas! tout le monde ne peut pas se révolter. L'intolérable situation, que le consul Bernick crée à son ouvrier Aune, le prouve. Je ne puis ne pas citer ici le court dialogue qui présente si magistralement tout un drame social.

«L'action sociale est faite de drames, comme la pensée est faite de phrases. Un drame est une phrase qui a pour mots des actes humains.»[10]

Le consul Bernick, sans vouloir augmenter le nombre de ses ouvriers, exige d'Aune que le bateau d'Etat, _l'Indian-Girl_, qu'on répare dans ses usines, soit prêt en quelques jours à prendre la mer:

AUNE.--Mais c'est impossible. A fond de cale, le bateau est tout pourri, monsieur le Consul.

BERNICK.--Il me le faut, autrement, je vous congédie.

AUNE.--Me congédier? moi dont le père et le grand-père ont travaillé toute leur vie sur ce chantier! Avez-vous bien réfléchi, monsieur le Consul, à ce que vous feriez en renvoyant ainsi un vieil ouvrier? Croyez-vous que tout finisse pour lui avec un changement de maître? Je voudrais que vous en vissiez un que l'on vient de chasser, rentrer, le soir, dans sa maison, et poser ses outils derrière la porte.... C'est à moi que les miens jetteront la pierre au lieu de vous la jeter. Ils ne me feront pas de reproches, ils n'en auront pas le courage; mais de temps en temps, je sentirai qu'ils me regardent d'un air interrogateur et qu'ils se disent: «En somme, il doit bien l'avoir mérité.»

BERNICK.--C'est ainsi que va le monde. Il faut que le navire soit prêt; je ne veux pas que la presse m'attaque; je veux qu'elle me soit favorable et me soutienne pendant que j'élabore une grande affaire.

AUNE.--Un pauvre ouvrier peut avoir aussi des intérêts à sauvegarder ... des intérêts de famille.... Ainsi on travaillera ... et _l'Indian Girl_ pourra prendre la mer après-demain.... Mais je ne réponds de rien....

Et le navire prend la mer, et, mal réparé, il coule, et il y a des victimes.... Le consul Bernick en était averti à temps.... Mais que lui importe? Il a sa bonne presse....

Le fossé qui sépare les hommes et les classes devient comme une immense tranchée où vont se précipiter, poussés par l'intérêt, par le besoin, par la haine, tous les membres de notre société malade. Jamais la question sociale n'a été plus aiguë; dans un siècle où s'entassent richesses sur richesses, où se reflètent lumière sur lumière, les hommes, souvent les meilleurs, meurent de faim, les parents tuent leurs enfants pour ne pas les entendre crier: du pain! Et on appelle cela: _civilisation_! Honte et horreur!

L'exploitation du travail par le capital est la règle de notre corps social, elle amène le paupérisme, cette tache hideuse, cette lèpre de l'humanité, cette mauvaise conseillère de l'homme.

Le travail est une loi écrite à la première page de l'histoire de l'univers, mais personne ne doit échapper à cette loi. Le travail naturel est un état de félicité; il procure à celui qui s'y livre une jouissance intime, exquise. Il y a en celui qui travaille un accroissement de vie saine et forte, dont le sentiment lui est délicieux. Mais le travail forcé, excessif, est une souffrance. Le travail est la loi inviolable sous le niveau de laquelle tous doivent plier; il doit régner du haut en bas de la société. Mais est-il juste que les uns travaillent à l'excès et que les autres mènent une vie oiseuse? Est-il juste que la richesse fainéante profite des produits du travail de ceux qui peinent démesurément? La capital est le lot du petit nombre, et c'est la foule qui travaille, c'est la foule qui est exploitée. Les grosses fortunes s'accroissent et la misère se généralise. L'argent devient le maître, il donne ou refuse du travail, c'est-à-dire du pain, à l'ouvrier qui est à sa merci. Celui-ci travaille sans relâche, sans repos, n'ayant jamais de loisir, tant que sa poitrine a un souffle, tant que ses bras lui obéissent, tant qu'on lui donne du travail. Et lorsqu'on le lui refuse, il se retrouve sur le pavé de la rue, sans abri, sans argent; il ne peut attendre de personne ni appui ni secours; plus malheureux qu'un cheval hors de service qu'on abat par charité, il est condamné à voir sa femme, ses enfants, lentement, mourir de faim. N'est-ce pas là le vrai esclavage? L'esclavage n'est pas venu, comme on se plaît à le croire, de la guerre; il a été l'aliment et même la cause des guerres. L'esclavage vient du capital ou accumulation des revenus, car, tant qu'il n'y eut pas excédent de revenus ou lorsque l'excédent était trop faible, l'esclavage ne pouvait s'établir. Mais au fur et à mesure du développement du capital marchait à sa suite cette institution néfaste qui permettait à certains hommes de s'approprier le travail de leurs semblables en leur donnant en échange un minimum de subsistance ou, comme aujourd'hui, un minimum de salaire. C'est une violation et une atteinte injustifiable à la dignité humaine. Cet ordre de choses permet aux puissants du jour d'accaparer une plus large part de la fortune commune, il crée le despotisme, il augmente le nombre des prolétaires, et l'antagonisme des classes en est le fruit inévitable. Le jour où les hommes ont le droit d'acheter les services d'autrui, l'esprit de solidarité va en s'affaiblissant et toutes les tendances se portent vers la possession des richesses.

Plus les jouissances des uns deviennent bruyantes, plus les souffrances des autres apparaissent humiliantes. «Le capital est fils du travail; la propriété est fille du capital», disent les riches. Mais si la propriété est fille du travail, pourquoi les vrais travailleurs n'arrivent-ils jamais à la propriété, même par un travail opiniâtre, pénible, qui trop souvent les tue? Pourquoi les prolétaires, les «déclassés» se recrutent-ils généralement parmi ceux qui travaillent et non pas parmi les riches, les oisifs? Demandez à ces travailleurs qui consument leur vie dans une misère permanente, si leur travail leur vaut jamais des droits à la propriété? Ceux qui ne meurent pas avant l'âge achèvent leur misérable existence dans un état épouvantable. Ce n'est pas dans leurs rangs que se forment des propriétaires contents et satisfaits.

Et l'exploitation capitaliste tue non seulement les mineurs, les salariés, les ouvriers de fabriques et d'usines, mais aussi les ouvriers de la pensée, travailleurs intellectuels, vivant au jour le jour, sans pouvoir penser au lendemain, à la maladie, au chômage. Ils travaillent tant qu'ils portent en eux une étincelle de vie; cette étincelle éteinte, ils tombent, épuisés, cassés. Et les autres, les riches, les oisifs, les paresseux, les vrais parasites, leur crient: «Déclassés!»

«Pour que les grands jouissent et prospèrent, disent-ils, il faut que les petits souffrent et végètent.» Le faut-il? Malheureux, ils ne voient donc pas que les _petits_ bougent? Leur réveil sera affreux, car l'homme le plus terrible est celui qui a faim. Ne voient-ils donc pas se former cette force nouvelle, d'une puissance écrasante, _la grève_, qui se développe avec une rapidité inouïe? Elle devient de plus en plus redoutable, elle s'approche et, comme la foudre, elle éclatera le jour où on l'attendra le moins.

«D'un coté, les riches et leurs clients s'efforcent de représenter l'organisation actuelle du travail et la répartition des biens comme un résultat du libre jeu des lois naturelles, ferment les yeux sur la misère où croupissent des millions de leurs semblables, déclarent inévitables les maux qu'il leur est impossible de nier, couvrent d'un badigeon rose les fissures de la muraille, trouvent tout excellent, tout délicieux, dans un monde où rien ne leur manque, et pour le reste se reposent sur la fusillade et sur le canon. D'un autre côté, la classe ouvrière, sans propriété, dépendant pour son existence immédiate du travail qu'il plaît à d'autres de lui accorder en s'en appropriant le bénéfice, est loin d'admirer cet ordre de choses. Ne le jugeant pas immuable, elle ne veut plus s'en contenter et s'organise à peu près dans tous les pays pour le transformer par les voies révolutionnaires ou par des crimes.»[11]

Car l'ouvrier Aune a commis un crime, mais à qui la faute? Il est las du travail déprimant auquel le condamne sa misère. La douleur morale et physique, si patiente qu'elle soit, a des limites. La misère est un guide terrible; elle mine la raison, la pensée humaine, elle engendre la haine, elle est ténèbres et chaos. C'est la misère qui conduit les classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales. La souffrance devient convulsion et la compression se transforme en explosion; l'obéissance passive devient révolte, et lorsque l'effort du labeur est résolu par l'effort de la colère, de l'exaspération, alors, c'est horrible, ces hommes doux, qui sont las de souffrir, deviennent des monstres....

Encore une fois, à qui la faute? N'est-ce pas à ceux qui établissent deux lois, deux morales, les unes pour eux, les autres pour le peuple! Et on appelle cela: Fraternité! Combien Blanqui[12] a-t-il raison de dire que «la fraternité n'est que l'impossibilité de tuer son frère».

La fraternité, aujourd'hui! une hypocrisie, un piège, un poignard! La fraternité de Caïn!--L'inquisition disait: mon frère! à sa victime sur le chevalet. Ce mot: _la fraternité_ sera bientôt un sarcasme comme cette autre parole: pour l'amour de Dieu! devise de charité divine, devenue l'ironie suprême de l'égoïsme et de l'insensibilité. Faible, l'homme se laisse réduire à un minimum en raison même de sa faiblesse. Fort, il empiète et dévore dans la mesure de sa force. Il ne s'arrête qu'aux barrières infranchissables. _Homo homini lupus_.

«Aucun homme de sens ne peut soutenir qu'il soit juste qu'une faible minorité jouisse de tous les avantages de la vie, sans les avoir gagnés par son travail ou mérités d'une façon quelconque, tandis que l'immense majorité vient au monde condamnée à une vie de labeur incessant, pour trouver à grand'peine une substance précaire.»[13]

Qui donc ne se sent pas pris d'une immense pitié pour ces déshérités de la vie, pour ces pauvres gens qui peinent et qui souffrent, qui n'ont pas ici-bas leur part de soleil et de bonheur? ... Oui, l'ouvrier Aune a commis un crime, mais n'est-ce pas le crime du consul Bernick qui l'a engendré? Les crimes des hommes qui se disent supérieurs poussent à la dégradation ces êtres, affaiblis par le travail exagéré, par la misère, aptes à subir si profondément l'influence extérieure.

Les riches et les forts n'ont même pas besoin d'entourer leurs vices et leurs crimes d'ombre et de mystère, ils peuvent les pratiquer au grand jour; pour les défendre, ils ont tout à leur disposition: l'argent, la force publique, la presse.

NOTES:

[1] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Les Soutiens de la société).

[2] Lamartine. _Harmonies_.

[3] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).

[4] _Un Ennemi du peuple_.

[5] Ibsen. _Samfundets Stötter_ (Soutiens de la Société).

[6] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).

[7] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).

[8] Ibsen. _Soutiens de la Société_.

[9] Lettre d'Ibsen à Brandès. G. Brandès. _Moderne Geister,_ p. 431.

[10] G. Tarde. _Les Transformations du pouvoir_, p. 10. Paris, F. Alcan.

[11] Charles Secrétan. _Etudes sociales_, p. 5.

[12] _Critique sociale_, t. II, p. 96.

[13] Stuart Mill. _La Révolution de 1848_, p. 90-91.

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CHAPITRE III

LA PRESSE

La presse est le représentant attitré des «soutiens de la société». C'est par sa voix qu'ils répandent leurs mensonges. Le journal joue aujourd'hui le rôle le plus important qu'il soit possible d'imaginer, son influence est immense, il dirige en maître incontesté les destinées des peuples. Ibsen nous montre en quelles mains néfastes se trouve, généralement, cette force puissante. «Je rédige mon journal, dit Aslaksen dans l'_Union des jeunes_[1], d'après le principe suivant: c'est le grand public qui fait vivre les journaux, mais le grand public est le mauvais public, il lui faut donc un mauvais journal. Tous les numéros de ma feuille sont conçus dans cet esprit. D'ailleurs, mon journal est ma seule source dévie.»

Le _Phare_[2] est l'organe du parti radical. Son rédacteur en chef, Pierre Mortensgaard, est très content de l'évolution du pasteur Rosmer, il est convaincu que cette nouvelle recrue est d'une grande importance pour son parti, mais il déclare à Rosmer que s'il veut servir la cause libérale, il lui faut garder le silence sur son apostasie, car «des libres-penseurs, le parti en compte suffisamment, ce qui lui manque, ce sont des hommes respectables, animés de sentiments chrétiens».

Autrefois les écrivains, les savants passaient une partie de leur vie à étudier les moeurs d'une époque avant d'en écrire l'histoire; aujourd'hui, les _reporters,_ souvent d'intelligence bornée, parlent sur tous les sujets sans en connaître un mot. Ils débitent des contes risibles, des scandales navrants, des histoires mensongères. Ce sont eux qui écrivent l'histoire contemporaine à laquelle ils donnent la couleur de leur journal, d'où la vérité est bannie: leur seul but est de débiter leur marchandise. La presse est devenue une institution industrielle. Le reporter est l'âme du journal, la source la plus féconde de sa prospérité matérielle. Le public ajoute moins d'importance aux articles de fond qu'aux nouvelles diverses. Les journaux qui font fortune sont ceux qui arrivent à avoir la primeur des attentats et des scandales. Ils ne cherchent que la glorification du vice sous toutes ses formes, les plus triviales comme les plus raffinées. Quelle triste école d'inconscience, de légèreté, de servilisme! A quel déplorable spectacle la presse nous fait assister! L'injure n'a plus de bornes, toutes les bassesses sont déchaînées, tout est atteint: talent, honneur, probité, vertu. Souvent cela va jusqu'au crime. L'absurdité de ses polémiques n'est égale qu'à la valeur morale de ses louanges pompeuses. Oeuvre de désagrégation et de haine, elle crée un courant de lâcheté et de bassesse, de délation, de calomnie et de honte. Les reporters ont remplacé l'étincelle divine des sentiments généreux par la bouffonnerie et le grotesque.

Le scepticisme des temps présents est le fruit de ces feuilles qui sont un poison moral pour les masses. Les oeuvres sérieuses n'ont pas le temps de mûrir. Chacun mange son blé en herbe et vit pour le moment. On ne cherche ni la justice ni la vérité, mais le mot drôle; et une boutade, dite spirituelle, fait accepter les idées les plus absurdes, les plus révoltantes.

Petra Stockmann[3] refuse de traduire pour le _Journal du peuple_ une nouvelle anglaise parce que «c'est une histoire tendant à prouver qu'il y a une providence surnaturelle qui protège tous les gens soi-disant bons et qui à la fin leur donne toujours raison, tandis que les gens soi-disant mauvais reçoivent leur châtiment.

LE RÉDACTEUR HOVSTAD.--Mais c'est très gentil. C'est justement ce que le public demande.

PETRA.--Et c'est cela que vous voulez offrir à votre public? Vous savez bien que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle.

HOVSTAD.--Vous avez parfaitement raison, seulement un rédacteur ne peut pas toujours agir comme il veut. On est souvent forcé de s'incliner devant l'opinion du public dans les questions de peu d'importance. La politique est au fond la cause principale de la vie, du moins pour un journal; et, pour gagner le public aux idées politiques, il ne faut pas l'effrayer. Quand les lecteurs trouvent une histoire morale dans le rez-de-chaussée du journal; ils sont plus disposés à avaler et à digérer ce que nous publions au-dessus; ils se rassurent.»

Le journal s'est acquis, sur les esprits les plus éclairés comme sur les couches profondes une puissance sans pareille. Les réclames éhontées, dissimulées sous forme d'articles sont rédigées dans le but de tromper le public et causent la ruine des honnêtes travailleurs qui amassent péniblement un petit pécule.

Le peuple qui n'a ni les loisirs ni les moyens d'analyser sa volonté, ses désirs, ses idées, de les émettre librement, puise ses jugements dans le journal. C'est lui qui plie et façonne à son gré l'opinion publique, c'est lui qui la remue ou l'endort.[4] Le journal est, pour les esprits simples, un oracle infaillible, ils croient ce qu'il propage, ils répètent ses raisonnements. On est trop pressé pour penser soi-même, on accepte et on fait siennes les appréciations les plus erronées, les opinions toutes faites sans examen ni analyse. On ne se demande pas si les jugements qu'on adopte ont été inspirés par la vérité ou le mensonge, par l'équité ou la passion.

Et dire que la presse pourrait être pour la société la source de toutes les vertus! La presse est ce qu'il y a de meilleur au monde lorsqu'elle vibre à l'unisson des grandes et nobles émotions, lorsqu'elle rend lucides les problèmes importants et combat les abus, lorsqu'elle sert la vérité et la justice. Malheureusement elle est mise souvent au service des ambitions personnelles les moins avouables et des cupidités les plus affreuses. Chaque jour, le poison est répandu par torrents, tandis que le remède se distribue goutte à goutte. Ah! certes, ce n'est pas la presse qu'il faut accuser, mais ses représentants, les hommes, les individus, les «soutiens de la société» qui la dirigent, les Aslaksen[5], les Hovstad[6], les Mortensgaard[7].

«Pierre Mortensgaard, dit le précepteur Brendel, est maître de l'avenir. Pierre Mortensgaard a en lui le don de la toute-puissance. Il peut faire tout ce qu'il veut ... car il ne fait jamais plus qu'il peut. Pierre Mortensgaard est capable de vivre sans idéal. Et cela, c'est précisément le grand secret de la conduite et de la victoire. C'est le résumé de toute la sagesse du monde.»

Le journal pourrait être le gardien le plus sûr du progrès, l'avant-garde de la justice, marchant à la conquête de la lumière, c'est lui qui pourrait arracher la foule aux suggestions funestes, lui dévoilant les desseins pervers de ses vrais ennemis, c'est lui qui pourrait l'affranchir du joug moral et matériel qui pèse sur sa tête depuis des siècles. Quelle noble mission pour celui qui se l'impose! il est beau le rôle que peut jouer chez un peuple libre, une institution comme la presse, mais il faut que le peuple, que ceux qui dirigent la presse aient une conception juste de la liberté; hélas, ne comprennent pas toujours la liberté ceux qui la possèdent!