La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen
Chapter 2
Madame Ibsen était dans sa jeunesse une très intrépide touriste. Elle est d'une modestie fière et indépendante. Elle se soustrait avec beaucoup de discrétion aux triomphes de son mari et le laisse seul cueillir ses lauriers.
Leur unique fils, M. Sigurd Ibsen, a passé la plus grande partie de sa vie à l'étranger auprès de ses parents. Il y a à peine trois ans il a été question de créer pour lui à l'Université de Christiania une chaire de sociologie, mais le conseil de l'Université déclina ce projet ce qui causa au vieux poète beaucoup de chagrin. M. Sigurd Ibsen a épousé la fille aînée de Bjornson. Cette union de leurs enfants a rapproché un peu, après une longue séparation, les deux grands écrivains norvégiens. Mais la forte amitié qui les liait, il y a vingt-cinq ans, est brisée; il n'y a plus un seul point important sur lequel ils sentent et pensent de même. Leurs idées sont complètement opposées non seulement sur la politique mais aussi sur certaines questions scientifiques.
Comme madame Tolstoï, c'est madame Ibsen qui s'occupe du côté matériel des oeuvres de son mari. «Les philosophes font souvent abstraction, non pas seulement d'intérêts immédiats, mais de tout intérêt réel; au lieu que les femmes, toujours placées au point de vue pratique, deviennent très rarement des rêveurs spéculatifs et n'oublient guère qu'il s'agit d'êtres réels, de leur bonheur ou de leurs souffrances.»[3]
III
Christiania, à l'époque où Ibsen prit la direction du théâtre, était une petite ville avec toutes ses mesquineries.
«Christiania, le plus assommant et mesquin de tout ce qui est assommant et mesquin; Christiania, la cité sans style, un trou de petite ville sans l'intimité d'une petite ville, une capitale sans la vie d'une grande ville. Partout, un prosaïsme sans espérance: rien que la banalité la plus usée et la plus pénible.»[4]
Le conflit entre les partis et les classes différentes de la société y est encore aujourd'hui très aigu.
Nous sommes dans un pays où chacun a son titre, où l'on ne s'adresse à personne sans lui dire «Monsieur le professeur», «Monsieur le docteur», «Monsieur le négociant_».[5]
En aucun lieu du monde on n'est enveloppé autant qu'ici de la froide austérité luthérienne. «Il y a en Norvège, dit Bjornson[6], plus de Thorbjoern[7] que de Arne[8].»
Les allures libres d'Ibsen, son caractère toujours en révolte lui valurent beaucoup d'ennemis. Sa pièce _la Comédie de l'Amour_[9] qui fut représentée en 1863 fit un tapage considérable. N'étant pourtant qu'un reflet exact des hypocrisies et des mensonges conventionnels de la société, elle fut trouvée révoltante.
«Les médiocres natures éprouvent toujours un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper.»[10]
Quand, suivant l'exemple de Bjornson et de Jonas Lie, Ibsen, dont la situation matérielle était toujours précaire, demanda à la Chambre norvégienne, le _Storthing_, le Subside, le _Digter gage_, que celle-ci alloue aux écrivains de promesse, l'un des membres de la commission du _Digter gage_, professeur à l'Université de Christiana, répondit que «ce n'était pas le subside que méritait l'auteur de la _Comédie de l'Amour_, mais une bastonnade.»
Ce n'est que l'année suivante, avant de s'exiler, qu'Ibsen obtint de la Diète norvégienne le _Digter gage_.
En 1864, lorsque éclata la guerre entre le Danemark et la Prusse, Ibsen adressa un appel chaleureux à ses compatriotes, leur demandant d'aller au secours d'un peuple-frère, mais la Suède et la Norvège refusèrent de venir en aide au plus faible, elles le laissèrent démembrer par le plus fort.
Ce refus révolta le coeur généreux du poète, il quitta son pays natal, il alla à Rome demander au soleil d'Italie un peu de répit pour son âme rebelle....
NOTES:
[1] La même année que Tolstoï.
[2]
Jeg mindes saa grant, som on idag det var hoendt Den kveld jeg saa i bladet mit förste digt på prent. Der sad jeg på min hybel og med dampende drag Jeg rögte og jeg drömte i saligt selvbe hag. (Henrik Ibsen, _Digte_,4.)
[3] J.-S. Mill. _Lettres inédites_, p. 240.
[4] Jonas Lie. _Arne Garborg_, 1893.
[5] Ibsen lui-même met encore actuellement sur ses cartes de visite: «Dr» et on ne l'appelle que _Herr Doctor._
[6] _Synnaeve Solbakken_.
[7] Type de bourgeois rangé.
[8] Type de rêveur.
[9] _Kjaerlighedens Komedie_.
[10] Renan. _L'Antéchrist_, p. 190.
* * * * *
CHAPITRE II
Ibsen à l'étranger: Italie, Allemagne. L'inauguration du canal de Suez. Voyage sur le Nil. L'indifférence de la Norvège envers son grand poète. Les souffrances morales d'Ibsen. 1864-1891.
I
C'est au mois de juin 1864 qu'Henrik Ibsen arriva à Rome. Madame Ibsen et son fils l'y rejoignirent l'année suivante. La ville éternelle eut sur l'exilé norvégien une grande influence. «Rome charme par l'intérêt qu'elle inspire, en excitant à penser. On jouit à Rome d'une existence à la fois solitaire et animée qui développe en nous tout ce que le ciel y a mis.»[1]
Les gigantesques débris d'un monde brisé nous font comprendre la vanité de l'homme et la grandeur de la pensée; on se sent en communication avec l'infini, avec l'humanité entière. Le poète révolté du nord visita la vieille république de Florence, ce véritable berceau et foyer de la Renaissance, pays d'illustres exilés, spoliés, décapités, de Michel-Ange, de Machiavel, de Léonard de Vinci, de Dante, ce poète souverain, ce roi des chants sublimes, qui, comme un aigle plane sur la tête des autres poètes.[2]
Ibsen vit Arezzo, la patrie de Pétrarque; il admira la belle cathédrale de Milan, cette montagne de marbre blanc, sculptée, ciselée, découpée à jour, d'un symbolisme divin! Il vit Venise, la ville du silence, et la morne Pise, frappée de la terrible malédiction de Dante:
Ahi Pisa, vituperio delle genti.[3]
Le lac de Lugano, ce golfe resserré entre deux monts rappelait au poète Scandinave un de ces fjords allongés dont sont déchiquetées les côtes de son pays natal. A Gênes, il aimait marcher par la route fleurie de la _Corniche_, qui, pleine d'orangers en fleurs, de cédrats, de palmiers, suit le contour de la rive; au-dessous de soi, à des milliers de pieds, on voit la mer, la mer immense, qui semble une surface bleue immobile, mais qu'on sent animée et vers laquelle se porte incessamment le regard comme vers tout ce qui décèle la vie, la vie que l'homme aspire, la vie éternelle!
C'est là qu'Ibsen comprit que, «le monde est, d'un bout à l'autre, une vision extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour n'en être pas ébloui.»[4] Mais c'est surtout dans la grandeur triste de Rome qu'il se retrouvait lui-même. Rome établit un accord harmonieux entre la majesté des ruines du passé et celle de l'avenir de l'âme humaine. Et, dans le silence pur de la lumière d'Italie, Ibsen écrivit _Brand_[5], en 1866, après plusieurs drames romantiques, alors que les révoltes grondaient dans son coeur; puis, en 1867, _Peer Gynt_, qui aspire déjà vers des temps plus doux.
Henrik Ibsen resta en Italie jusqu'en 1868; il en emporta avec lui, pour toujours, l'amour de la nature et des arts.
De l'Italie, il alla à Munich, à Dresde, à Berlin.
II
Rien de plus intéressant que le mouvement intellectuel de ces années, en Europe. Des hommes supérieurs parlent, écrivent et donnent aux esprits une impulsion merveilleuse; le champ des idées est profondément remué; de grandes doctrines se formulent, de graves polémiques se soulèvent et rarement on vit une époque où le mouvement fût plus ardent, plus agité, plus rempli de promesses et d'espérances.
Les pensées d'Ibsen s'élargirent de plus en plus et son esprit s'ouvrit à la contemplation de l'Univers. L'exil est une bonne école pour les âmes fortes et conscientes, il leur enseigne la valeur morale du précepte de Socrate: «Connais-toi toi-même»; il leur apprend aussi à comprendre les autres.
Partout Ibsen demeurait un observateur fidèle de la vie et des moeurs, et partout il vivait solitaire, isolé au milieu de ce monde souvent trop sociable. Son âme sensitive de poète lui disait que la poésie du silence est plus morale que levain bruit.
Et son oeuvre augmente toujours.... En 1869, il écrit l'_Union des jeunes_. La même année Charles XV le nomme délégué à l'inauguration du canal de Suez.
Après les fêtes de Port-Saïd, il fit un voyage de six semaines sur le Nil et retourna à l'étranger, à Munich. Car la Norvège lui resta froide. «La masse, la foule, la médiocrité, ne comprend pas les isolés, les élus.»[6]
Et pourtant l'influence d'Ibsen grandit déjà.[7] Certains hommes ignorés de la foule exercent en réalité dans la vie une plus grande influence que ceux dont la popularité est la plus bruyante. Mais la vaine attente de l'approbation de ses compatriotes aigrit son âme; dans sa fière misère il reconnaissait vivement l'injustice commise envers lui par les norvégiens. «Rien n'est plus amer que d'être incompris!» dit Jean-Gabriel Borckman, l'un des personnages de sa pièce du même nom.
Le poète cependant ne laisse pas libre cours à sa plainte. Les succès faciles des médiocres le font sourire. Lent, mais tenace, il écrit livre sur livre. Les hommes vraiment progressifs s'avancent sans fracas, mais avec de la suite et de la continuité. A celle marque se reconnaît le génie qui, lorsqu'il le veut, plie à son obéissance les obstacles mêmes qui semblent devoir l'entraver. «La vocation, dit Brand[8], est un torrent qu'on ne peut refouler, ni barrer, ni contredire. Il s'ouvrira toujours un passage vers l'Océan.»
Les foudres du clergé et de la cour n'empêchaient guère Descartes de chercher sa _Méthode_. La petite Hollande était fière de lui offrir l'hospitalité.
Les esprits supérieurs suivent les traces glorieuses de leurs devanciers, ils savent que les maîtres les plus illustres de la Pensée ont souvent connu et la tristesse de l'exil et la raillerie des méchants et même les horreurs de la faim.... Leur âme s'imprègne d'une tristesse amère, mais elle demeure douce et grande, toujours et quand même. La souffrance vivante vaut mieux que le repos sans vie. Un sourire d'incrédulité dédaigneuse est leur seule réponse à toutes les petitesses, à toutes les flatteries.
«L'homme de génie ose seul contempler sans pâlir le visage étrange des siècles, défier le temps, raidir contre le flot intarissable de l'oubli une poitrine libre, et attester devant le jugement des ténèbres, debout sur d'innombrables cercueils, la noblesse réelle de l'humanité.»[9]
Le génie ne tâtonne pas, mais embrassant tout d'un coup d'oeil, il va droit au but, qu'il poursuit avec fermeté, et se rit des sarcasmes de la foule qui ne comprend rien à ses oeuvres.
Ibsen erra d'une ville à l'autre, toujours plein d'amertume contre ses compatriotes et plein de tendresse pour son pays. Jamais on ne sent mieux combien une chose nous est chère que lorsqu'on se trouve loin d'elle. On songe plus au sol natal quand on ne voit pas son vague horizon; on songe à ses blés mouvants, à ses vertes prairies ou à ses montagnes neigeuses, et plus encore à ses tristesses et à ses douleurs, car on participe mieux à ses souffrances qu'à ses joies; on a toujours les mêmes regrets et pas toujours les mêmes espérances.
Pour bien comprendre et pour bien aimer son pays, il faut souvent en franchir la frontière. Enivré de tristesse et tourmenté de doute, on passe, morne et silencieux. On cherche l'oubli sous le ruissellement intense du soleil étranger; souvent, assoiffé de tendresse, de justice, d'idéal, on oublie la haine et, dans le frisson d'un soir de printemps ou dans les rayons pâles de l'aurore, on rêve aux cieux lointains.
Pendant son exil volontaire de vingt-cinq ans, Ibsen ne cessa de demeurer un spectateur attentif de la vie norvégienne. Sa langue resta très pure; on peut en dire ce que Georges Brandès[10] dit de celle de son compatriote Jacobsen: nul avant lui, n'a su peindre ainsi avec des mots. «Négliger le style, ce n'est pas aimer assez les idées qu'on veut faire adopter aux autres»,[11] et c'est là le plus grand désir d'Ibsen. Même dans ses poésies, qui sont très admirées en Scandinavie, une pensée profonde est mêlée à un lyrisme sensitif. Loin de la foule, loin des masses, il cultive sa pensée, il cisèle son style. S'il veut faire adopter ses idées aux autres, il garde religieusement son _moi_. «Il est une chose qu'on ne peut sacrifier: c'est son _moi_, son être intérieur.»[12] La popularité, il la dédaigne. La popularité! que de gens s'imaginent qu'elle est le couronnement de la gloire! Ils oublient que la foule ne suit et n'acclame que ceux qui caressent ses passions, ses colères, ses erreurs! Les hommes forts ne cherchent ni popularité ni gloire, ils ne cherchent à rivaliser ni avec les uns ni avec les autres. Ils se créent à eux-mêmes un vaste domaine où ils se trouvent à la fois le premier venu et le roi. Ils découvrent et révèlent tout un monde de beautés inconnues et variées à l'infini dans la pensée, dans le sentiment, dans l'image, dans le contraste des ombres et de la lumière.
«Le bruit de la foule m'épouvante, dit Ibsen, je veux préserver mes vêtements de la boue des rues; c'est en habits de fête que je veux attendre l'aurore de l'avenir.»[13]
Et cette aurore est déjà arrivée, car «tout cède à la continuité d'un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs.»[14] Le souffle généreux de l'humanité pensante finit toujours par dissiper les noirs nuages; les esprits libres finissent toujours par reconnaître leur erreur.
«L'homme, dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.» Le solitaire de Port-Royal aurait pu ajouter _et rayonnant,_ car un homme qui pense a ceci de singulier qu'il _rayonne_. Son éclatant relief le fait sortir de l'ombre et le fait distinguer non seulement de la foule, mais des autres princes de la pensée dont les noms deviennent des symboles.
NOTES:
[1] Madame de Staël.
[2] Poeta sovrano, Di quel signor dell'altissimo canto, Che sovra gli altri, com' aquila, vola.
[3] Pise, opprobre des nations.
[4] E. Renan. _Dialogues philosophiques_, p. 109.
[5] Dans les vieux carnets du cercle scandinave, à Rome, on peut lire la vive polémique qui exista un certain temps entre Ibsen et Bjornson relativement aux questions d'art. On découvre dans ces carnets un détail très curieux. L'écriture d'Ibsen qui fut jusqu'en 1866 d'une forme assez courante est devenue à partir de cette époque très caractéristique et très personnelle.
[6] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.
[7] M. A. Antoine, directeur du _Théâtre libre_ a, le premier, en France, joué _Ibsen_; et cela, à l'instigation de M. Emile Zola qui lui signala les _Revenants_. Surviennent ensuite les représentations du théâtre de l'_Oeuvre_(Lugné-Poë) et les traductions de MM. de Prozor, de Colleville et de Zepelin, Trigaut-Geneste, Bertrand et de Nevers, de Casanove, Chenevière et Johansen, traductions que nous avons consultées pour cet ouvrage (voir _Bibliographie_, p. 175).
[8] Pièce d'Ibsen.
[9] Camille Mauclair. Conférence faite au théâtre de l'Oeuvre, le 3 avril 1894.
[10] _Det modern Gjennembruds maend_. Copenhague, 1891.
[11] P.-J. Bérenger. _Correspondance_, t. II, p. 334.
[12] _Brand_.
[13] Poésies.
[14] Flaubert. _Correspondance_, t. III, p. 73.
* * * * *
CHAPITRE III
Le retour d'Ibsen en Norvège.--Son jubilé.--Sa vie actuelle. 1891-1900.
I
En 1891, Ibsen retourna en Norvège et son retour fut pour lui un triomphe. Il fut heureux de revoir le paysage baigné de cette incomparable lumière du Nord, tout à la fois si virginale et si ardente, et les chaînes de collines intérieures, à peine élevées de quelques centaines de mètres, et cependant couronnées par la neige, comme si elles atteignaient l'altitude des sommets de la Suisse; il fut heureux de revoir le magnifique panorama sur le fjord de Christiania, parsemé d'îles boisées, égayé par le mouvement continuel de vaisseaux qui vont se perdre au loin, derrière de grandes montagnes toutes bleues.
Le voilà revenu de l'exil, le vieux poète! Il touche du pied le sol sacré du pays aimé; et l'espérance emplit son âme. Moment délicieux!
S'il est des jours amers, il en est de si doux![15]
Tous les soucis, tous les chagrins, dont s'enfle si souvent notre coeur, tout s'oublie; on sourit à tous ... et l'on reste _soi-même_.
«Place au soleil, place partout à qui veut être vraiment soi-même!»[1]
Au mois de mars 1898, la Scandinavie entière fêta la soixante-dixième année d'Henrik Ibsen[2]. Le monde officiel, les penseurs, les hommes de lettres, la foule, tous s'entendirent dans le même sentiment ému. Et le héros de la fête,--connaissant les doux plaisirs de la Pensée, «qui, loin de se borner au moment, promettent des jouissances continuelles,»[3] demeurait silencieux parmi ces acclamations d'enthousiasme. Les blessures de jadis lui étaient trop chères pour qu'il les oubliât; il y a des blessures qui compensent toutes les amertumes.
Grand-croix de Saint-Olaf, il songea au cabinet noir de son enfance, à l'église de sa petite ville natale, aux dures époques de la vie où ses pièces évoquèrent des colères et des indignations; et les hommages presque religieux d'aujourd'hui de ses concitoyens amenèrent sur sa bouche un sourire amer. «Je n'ai point d'illusion sur les hommes, pensait-il, et, pour ne les point haïr, je les méprise.»[4]
Les hommes qui ont abrité leur liberté dans le monde intérieur[5], doivent aussi vivre dans le monde extérieur, se montrer, se laisser voir; la naissance, la résidence, l'éducation, la patrie, le hasard, l'indiscrétion du prochain, les rattachent par mille liens aux autres hommes; on suppose chez eux une foule d'opinions, tout simplement parce qu'elles sont les opinions régnantes; toute mine qui n'est pas une négation passe pour un assentiment; tout geste qui ne détruit pas est interprété comme une approbation. Ils savent, ces solitaires, ces affranchis de l'esprit, que toujours sur quelque point ils paraissent autre chose que ce qu'ils sont; tandis qu'ils ne veulent rien autre chose que vérité et franchise, ils sont environnés d'un réseau de malentendus, et, leur intense désir de sincérité ne peut empêcher que sur toute leur activité il ne se pose comme un brouillard d'opinions fausses, de compromis, de demi-concessions, de silences complaisants, d'interprétations erronées. Et un nuage de mélancolie s'amasse sur leur front, car cette nécessité de «paraître», de telles natures la haïssent plus que la mort.
II
Ibsen s'est établi à Christiania où il vit toujours taciturne, isolé. Il regarde, il observe, et comme Michel-Ange qu'il aime tant, il «apprend» toujours.[6] Le vrai sage, le sage du Stoïcisme n'a ni amis, ni famille, ni patrie; il se met sans trop de peine en dehors de l'humanité. C'est une sorte de cruauté héroïque envers soi-même et envers les autres. Certes, «on peut être indépendant sans devenir sauvage, et l'on peut diminuer le nombre de ses liens pour rendre d'autant plus solides et plus étroits ceux qu'on choisit et qu'on garde[7]». La solitude est une force dont il ne faut pas abuser. L'auteur de _Peer Gynt_ est taciturne, mais il n'est point sauvage. Il demeure toujours isolé de la foule, mais pas de sa famille. Père et époux, il prouve que l'unité sociale n'est pas l'Individu, mais la Famille.
Le penseur norvégien vit très modestement; il aime beaucoup la peinture; sa salle à manger et son salon sont ornés de plusieurs toiles de grande valeur artistique. Il lit fort peu, il n'y a point de livres dans son cabinet de travail.
Lorsqu'on le voit une fois, à Karl-Johansgade ou se rendant au Grand-Hôtel lire les journaux,--on ne l'oublie plus. D'une taille petite, trapu, avec un beau visage encadré par d'épais cheveux blancs, des favoris et un collier de barbe, il a le menton et les lèvres rasés. Ses yeux ronds, cachés derrière d'épaisses bésicles, s'enfoncent dans ses sourcils énormes. L'ensemble est expressif, puissant et fin; on y voit se réfléter les deux idées-forces de sa vie et de son oeuvre: la _Volonté_ et le _Moi intérieur_ enveloppés d'un calme doux et serein. Et l'on comprend les paroles que le poète a mises dans la bouche de Maximos[8]: «Victoire et lumière sur celui qui veut!» et l'on comprend comment ce coeur pur, brûlant d'amour pour le genre humain, pour la liberté et la justice, a pu créer la figure terrible et sublime de Brand dont la devise est: Tout ou rien! «Quand tu donnerais tout, dit-il, à la réserve de ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.»
Ses oeuvres attaquent et ruinent les lois morales et l'ordre social. Elles sont l'objet des critiques les plus vives et les plus passionnées, et Ibsen continue sa vie tranquille, dans sa retraite familiale; il ferme les yeux et les oreilles aux spectacles et aux bruits du monde extérieur.
Telle est l'éternelle loi des contrastes.
Horace, qui chantait le vin, ne buvait que de l'eau. Épicure, qui professait le culte des plaisirs, vivait en ascète.
NOTES:
[15] André Chénier. _Jeune captive_.
[1] _Brand_.
[2] Voici le programme des fêtes qui commencèrent à Christiania pour finir à Copenhague: le 20 mars, représentation de gala; le 21, banquet où assistèrent tous les ministres et grands dignitaires; le 22, fête populaire, et, au théâtre royal de Copenhague, une représentation de gala en présence d'Ibsen; le 24, banquet officiel, etc.
[3] Socrate. _Mémoires_, liv. I, ch. vi.
[4] Anatole France. _L'abbé Coignard_.
[5] Nietzsche. _Oeuvres_, I, 404 et suiv. _Fragments_ choisis par Lichtenberger, p. 17 (Paris, P. Alcan).
[6] Michel-Ange à quatre-vingts ans est rencontré un jour par un de ses amis qui lui demande où il va; il lui répond ces paroles admirables dans la bouche d'un tel maître; «Je vais apprendre.» Lui, qui aurait tant pu apprendre aux autres, il allait en effet étudier l'anatomie chez un médecin célèbre.
[7] Barthélémy Saint-Hilaire. _Morale d'Aristote_, t. I. Préface, p. ccxliii.
[8] _L'Empereur et Galiléen_.
* * * * *
CHAPITRE IV
IBSEN, HOMME ET PENSEUR
Comme homme, Ibsen est bien le fils de la Norvège. Le peuple norvégien, très peu expansif, offre moins de prise à l'observation qu'un autre. On lui donne des défauts et des qualités qu'il n'a pas; souvent ceux qu'on lui attribue sont l'exact contraire de ceux qu'il a réellement. La Norvège est le pays des contrastes. Son caractère unique, spécial, est de grouper à quelques toises de distance, les phénomènes les moins habitués à se trouver ensemble. On y voit le sapin des cimes se marier au noyer ami des plaines, les blocs du glacier et le gazon de la prairie échanger, à quelques pas du fjord, un baiser fraternel.
La lutte constante avec la nature a amené le norvégien à s'identifier avec elle, à se plier à ses exigences. La pauvreté du sol lui a imposé le goût des réalités, et la majesté des rochers, la fraîcheur frémissante du fjord, le soleil de minuit à demi voilé par de légers flocons errants dans le ciel, lui ont appris la douceur du rêve....
Le paysan enseigne à ses enfants à se rendre utiles de très bonne heure. L'exemple des parents et les dures nécessités de l'existence rurale les rendent appliqués et graves; les enfants sont sérieux. Les hommes paraissent lourds, mais c'est une lourdeur apparente qui vient plutôt de la réflexion. Aucun aubergiste ne se présente, en Norvège, souriant au voyageur. Le Norvégien est poli, sans servilité; dans toutes les circonstances de la vie, il sait garder sa dignité. Si l'horizon physique lui est éternellement fermé, si les blocs de granit, qui de toutes parts enserrent le regard des Norvégiens, pèsent sur leur vie, leur horizon intellectuel est large et leur âme morale est rarement prisonnière,--je parle de ceux qui se sont débarrassés des hypocrisies conventionnelles de la société: Brand, Rosmer, Dr Stockmann, Nora, Hélène Alving, Held Wengel et beaucoup d'autres.[1]