La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen

Chapter 10

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ROSMER.--Celle d'ennoblir tous les hommes.

KROLL.--Tous!

ROSMER.--Du moins, un aussi grand nombre que possible.

KROLL.--Par quels moyens?

ROSMER.--En affranchissant les esprits et en purifiant les volontés.

KROLL.--Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?

ROSMER.--Non, je veux seulement les réveiller. C'est à eux d'agir ensuite.

KROLL.--Et tu les crois en état de le faire?

ROSMER.--Oui.

KROLL.--Par leur propre force?

ROSMER.--Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux faire appel à tous, tâcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon être à ce but unique: l'avènement de la vraie souveraineté populaire.[25]

Et c'est par amour qu'on réveillera les peuples! Car le sens moral du genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la paupière mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour, c'est non point l'union des sexes, mais l'union des âmes; toute autre idée de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la déprave.

L'âme humaine individuelle est complète par elle-même et n'a nul besoin d'un complément extérieur pour constituer sa personnalité. Mais à cause même de sa grandeur, elle est appelée à rayonner dans toutes les directions de la vie, à s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par amour que tout être humain est appelé à conserver et à épurer, à multiplier et à répandre les trésors de grâce et de tendresse déposés par la nature au coeur de chacun et destinés à atteindre de nouveaux développements. L'esprit de famille est la force créatrice de l'affection pure qui, établie entre les êtres de sexe différent, s'étend à tous les êtres humains.

C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, âme éternelle de l'univers, qui conduit à l'amour de l'humanité.

NOTES:

[1] Le 20 mai 1867, J.-S. Mill demanda, en plein Parlement, la substitution du mot _personne_ au mot _homme_.

[2] Bebel. _La femme dans le passé, le présent, l'avenir._ Préface.

[3] J.-S. Mill. _Lettres inédites_, p. 266.

[4] La loi norvégienne du 29 juin 1888 «sur le régime des biens entre époux», est un remaniement complet et hardi de l'ancienne législation matrimoniale, c'est une véritable révolution dans la condition générale de la femme mariée. Le principe de cette loi est la liberté des conventions matrimoniales, il donne à la femme mariée la même capacité qu'à la femme non mariée. La femme a le droit juridique, même lorsqu'il y a communauté, de disposer exclusivement de ce qu'elle gagne. Ses biens sont soustraits à l'extinction des dettes contractées par le mari, sans son consentement. Cette innovation a introduit un peu plus de justice dans la communauté, qui, bien entendu, reste la même dans sa composition et continue à comprendre les profits du mari comme ceux de la femme.

[5] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.

[6] Ibsen. _Brand_.

[7] _Hedda Gabler_.

[8] _Le petit Eyolf_.

[9] _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts_.

[10] Ibsen.

[11] Ibsen, _Maison de poupée_.

[12] Ibsen. _Rosmersholm_.

[13] On reproche à Ibsen d'abuser, dans ses pièces, des suicides. Dans le théâtre, le suicide est un moyen banal pour se débarrasser des personnages qui gênent. Mais il faut remarquer que le nombre des suicides est fort élevé en Scandinavie. Le Danemark présente le chiffre de 264 suicides, la Norvège de 74,5 et la Suède de 84, par million (Emile Durkheim, _le Suicide_). Après la première d'Hedda Gabler à Christiania, une jeune fiancée de dix-huit printemps se donna la mort pour «mourir en beauté». Les Scandinaves aiment à citer les vers de Shelley:

«The good die first and those whose hearts are dry as summer dust, Burn to the socket!»

Les bons meurent les premiers et ceux dont le coeur est sec comme la poussière d'été se consument jusqu'au bout _(Alastor ou le génie de la solitude_).

Les anciens Scandinaves avaient horreur de la mort naturelle, la mort sur la paille, _Stvaadaed_, suivant l'énergique expression de leur langue. D'après leur dogme religieux, nul n'était admis dans le Valhalla, s'il n'était mort de mort violente. Ceux qui n'avaient pu succomber glorieusement sur le champ de bataille se tuaient ou se faisaient tuer. Un genre de mort qu'ils choisissaient volontiers, c'était la pendaison, Hadding se pend en présence du peuple assemble. Signé se pend avec les jeunes vierges, ses compagnes, pour suivre Hagbart, son fiancé, dans la tombe. D'autres se précipitaient du haut d'un rocher. On montre encore aujourd'hui, en Suède, quelques-uns de ces rochers que d'antiques suicides ont rendus célèbres. Certains héros, surtout ceux qui s'étaient illustrés dans les expéditions maritimes, comme Sigurd King, par exemple, montaient sur leur vaisseau après y avoir mis le feu et le lançaient à pleines voiles à travers les flots. Le culte des morts et les soins donnés aux tombes sont très touchants en Norvège: lors des enterrements tout le voisinage se réunit dans la maison mortuaire pour chanter des cantiques et accompagner le corps au champ de repos.

[14] Ibsen. _Rosmersholm_: Rébecca West.

[15] Ibsen. _Comédie de l'amour_: Svanhild.

[16] Ibsen. _La Comédie de l'amour_.

[17] _Ibid_.

[18] Alfred de Musset.

[19] Diamandy. _Dépopulation et repeuplement_. Bulletin de la Société d'Anthropologie. Séance du 4 juin 1891.

[20] Ibsen. _La Dame de la mer_, Ellida.

[21] Herbert Spencer. _Sociologie_, t. II, p. 410, trad. française. Paris, F. Alcan.

[22] Bebel. Ouvrage cité.

[23] Brand.

[24] V. Soloviov. _Pravo i nravstvennoste_, p. 83. St-Pétersbourg, 1897.

[25] Ibsen, _Rosmersholm_.

* * * * *

CONCLUSION

I

Les idées d'Ibsen sont-elles originales, sont-elles bien à lui? En France, on veut voir les origines et les racines de son théâtre dans le romantisme français. M. Jules Lemaître revendique nettement pour George Sand la paternité des idées du poète norvégien. D'ailleurs, le très subtil auteur des _Contemporains,_ avec une franchise que l'on souhaiterait souvent voir appliquée aux autres domaines, avoue qu'il critique et compare les auteurs d'après «des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en lui».[1]

M. G. Larroumet ne nie pas l'influence du romantisme français sur l'auteur de _Brand_, mais plus bienveillant pour lui que M. Jules Lemaître, il constate que «le caractère de l'homme, l'état intellectuel et moral de son pays, la marche de la littérature européenne semblent avoir contribué à cette oeuvre dans des proportions à peu près égales».[2]

Or, pour avoir le coeur net, M. Georges Brandès demanda à Ibsen s'il avait subi l'influence de George Sand: «Je déclare sur mon honneur et ma conscience, répondit celui-ci, que jamais de ma vie, ni dans ma jeunesse, ni plus tard, je n'ai lu un seul livre de George Sand. J'ai commencé une fois la lecture de _Consuelo_ en traduction[3], mais l'ai mis tout de suite de côté, parce que ce roman me parut le produit d'un dilettantisme philosophique. Il est possible qu'en cela je me sois trompé, mais je n'en avais lu que quelques pages.»[4]

Cela ne diminue point l'influence de l'auteur d'_Indiana_ sur les écrivains européens. Elle fut immense. A certaine époque on disait: «le siècle de George Sand» comme on disait: «le siècle de Byron ou de Hugo.» Henri Heine trouve que les écrits de Sand «incendièrent le inonde entier, illuminant bien des prisons, où ne pénétrait nulle consolation; mais, en même temps, leurs feux pernicieux dévorèrent les temples paisibles de l'innocence».[5]

Le biographe russe de George Sand, Mme Tsebrikov, prétend que toute la génération russe des années 1830-1840 a grandi sous l'influence de Sand.[6]

«George Sand, écrivit en 1876 Dostoïevsky[7], est l'un des esprits qui prévoient un meilleur avenir pour l'humanité. J'eus pour elle une grande admiration dans ma jeunesse, ses romans me servaient d'école démocratique. Son influence sur mon développement intellectuel fut énorme.»

M. Emile Faguet[8], pour trancher le grave problème de l'influence de Sand sur Ibsen, remarque avec beaucoup de justesse que si le poète Scandinave n'a pas lu l'auteur de _Lélia_, cela ne prouve pas qu'il n'en ait pas connu l'esprit. Il est certain qu'on peut connaître, subir et répéter les idées de penseurs dont on ignore les oeuvres. C'est une des manifestations de la loi générale des choses que M. Tarde appelle _Répétition universelle_.[9] La science de la vie se compose de la répétition incessante des mêmes cellules, se groupant sous diverses apparences et se reproduisant à l'infini, depuis le jour où la vie est apparue dans le monde. Cette répétition se réalise dans tous les ordres de faits. Dans le monde purement physique, ce sont les vibrations lumineuses, calorifiques, etc., qui se répètent. Dans le monde organique, il y a la répétition héréditaire et dans le monde social, la répétition imitative. Les lois de cette _Répétition universelle_ que Tarde applique surtout aux phénomènes sociaux peuvent absolument être appliquées au monde des idées. Tout se répète dans la vie, dans le domaine des abstractions comme dans le domaine des réalités, dans le monde des faits comme dans celui des pensées. Cependant, pour adapter une idée, la répéter et la faire sienne, il faut en avoir déjà porté en soi les germes. La matière capable de développer ces germes est puisée généralement à la source la plus proche. Or, le penseur danois Soren Kjerkegaard[10] offrait à Ibsen une source d'idées qui répondait à merveille à son propre tempérament, à ses tendances, à ses aspirations. Si Ibsen a subi l'influence de quelqu'un, c'est à coup sûr celle de Kjerkegaard.

«Le monde nouveau découvert par Kjerkegaard était une idée: l'individu. Ce fut le diamant précieux qu'il offrit à son temps. En une époque où régnait la doctrine du juste milieu, c'était grand et noble de lancer le mot «l'individu» et de vouloir convaincre le monde que la race dégénérée pouvait, grâce à l'individu, redevenir une humanité sincère.»[11]

Cette théorie est la base même de l'oeuvre d'Ibsen. Mais s'il a pris chez Kjerkegaard le principe de ses drames, il ne l'a pas répété servilement, il l'a élargi, l'a développé, l'a vivifié, lui a communiqué la forte originalité de son esprit, la vivacité de son imagination poétique et la profondeur de son _moi_.

«Il n'arrive rien de nouveau dans le monde et pourtant rien ne s'y répète, car notre vision change et modifie le sens de nos actes. Un même acte se transfigure quand notre oeil régénéré s'ouvre à une vision nouvelle.»[12] Nous ignorons les origines de l'univers, nous ne pouvons jamais savoir au juste à quel champ d'idées nous avons glané, à qui attribuer la paternité de telle ou de telle pensée, ni qui de qui subit l'influence. Qui jamais nous dirait sur quel point du globe la pensée s'est montrée pour la première fois et à quelle distance de nous dans la suite des siècles! La pensée, c'est l'âme humaine à travers la sublime grandeur de la nature et des âges.

Il est aussi impossible de rechercher les influences sous lesquelles Ibsen a conçu son théâtre, s'il dérive de George Sand ou de Kjerkegaard, qu'il serait téméraire de déterminer l'école à laquelle il appartient. A force de classer les écrivains, les penseurs, les artistes, les hommes politiques, par groupes, écoles, partis, chapelles, on oublie souvent d'étudier leurs idées, leurs oeuvres. Qu'importe aux ouvriers, aux misérables qui meurent de faim, que les ministres soient pris dans le centre ou dans l'extrême-gauche, si leur condition reste la même? Que nous importe à quelles écoles appartenaient les Platon, les Spinoza, les Michel-Ange, si l'influence de leurs oeuvres est immense? «Qu'est-ce que des écoles en comparaison des peuples! Elles ne comptent pas, pour ainsi dire, dans l'histoire de l'humanité, et c'est une délicate affaire d'érudition que de constater leurs noms et les phases de leur existence. Une doctrine philosophique n'a de valeur réelle que pour celui qui se l'est faite, et pour ceux qui veulent bien la lui emprunter. Ils sont toujours en une minorité imperceptible, parce que la gloire de la philosophie est ailleurs que dans la multitude de ses adhérents.»[13] Il est tout à fait impossible de classer Ibsen au point de vue de ses idées. L'homme étrange qui exerce une influence puissante sur la pensée moderne et sur la vie morale de l'Europe entière, n'appartient à aucune école; comme Brand, il est _lui-même_. La philosophie de son théâtre est bien sienne. D'après Sénèque, philosopher, c'est apprendre à mourir.[14] Pour Ibsen, philosopher, c'est apprendre à vivre. Vie, rêve, réalité, désir, vision, amour, joie, souffrance, tous les ressorts de l'âme humaine sont synthétisés chez lui en: Volonté, Idéal, Bonheur.

Qu'est-ce que le bonheur? Bien des gens ne savent pas distinguer le plaisir du bonheur; le plaisir n'est pas un élément essentiel du bonheur. «Le bonheur, dit Rosmer[15], c'est la pureté de conscience, ce sentiment qui donne à la vie un charme inexprimable, le plus calme, le plus joyeux de tous.»

«Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.»[16]

Le bonheur vrai et durable est un état permanent de l'âme, résultant d'une conscience pure, dépendant en grande partie de la volonté et plus indépendant des circonstances que ne le croit le vulgaire. Le bonheur existe; comme la pensée, il n'a pas besoin de palais: l'âme humaine lui suffit. L'homme le plus heureux est celui qui ne se rend pas compte de son bonheur.

II

«Si savantes et si profondes que puissent être les spéculations morales, elles ne sont vraiment dignes de ce nom que si elles aboutissent à des conclusions très simples, propres à être offertes à toutes les intelligences et à toutes les volontés.»[17]

_Se posséder pour se donner_, telle est la formule simple qui ressort de l'oeuvre d'Ibsen. L'homme le plus pauvre est celui qui ne se possède pas. Se posséder pour se donner, telle est la loi morale et sociale de l'activité humaine. Ce n'est pas là le principe de l'individualisme. Il serait donc faux de dire qu'Ibsen est individualiste. Le mot «individualisme» ne peut être appliqué à sa façon de comprendre la vie, les hommes et les choses. Seul le mot allemand «Selbstbewusstsein» l'exprime peut-être assez exactement. Ibsen ne défend pas l'individualisme, mais l'individualité; ce sont là deux termes presque opposés l'un à l'autre. L'individualisme rapporte tout à soi; l'individualité consiste seulement à vouloir être soi afin d'être quelque chose, à réaliser, sous une forme individuelle et par là même avec plus d'énergie, les caractères généraux de l'humanité. Être individuel, c'est être _soi-même_, c'est être propriétaire de ses opinions, de ses sentiments, de tout son être, au lieu d'en être simplement locataire.

D'après Ibsen, pour affronter l'orage dont le grondement se rapproche d'heure en heure, pour résoudre plusieurs de ces innombrables questions qui se posent toujours plus impérieusement à l'homme qui veut le bien de tous, autant que son bien propre, il est de plus en plus évident qu'il faut commencer par l'individu; c'est l'individu affranchi, libre, ayant conscience de sa volonté, de ses droits et de ses devoirs, qui entreprendra une réforme profonde de la société.

Le poète Scandinave peut dire avec Vinet: «C'est dans l'intérêt de la société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet, spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le serviteur de tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéfice de la puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la raison, lois universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et relever le triomphe.»[18]

Nous sommes non seulement des exemplaires de l'humanité, d'une nation, d'une famille, nous sommes, avant tout, _des hommes_; chacun de nous a son individualité non seulement native, mais voulue, acquise, morale et intellectuelle. L'homme n'est pas tout entier dans l'individu, il n'est complet que dans l'individu associé à la grande famille humaine. Mais l'homme, ayant conscience de lui-même, s'associe plus consciemment à l'humanité. Plus notre individualité se précise, s'accroît, plus elle profite non seulement à nous, mais à tous. Plus il y a dans une société d'hommes libres, instruits et moraux, plus cette société est libre, instruite et morale. Une société, d'où l'individualité est bannie, n'est pas sociale, n'est pas humaine: elle ignore les principes mêmes du Souverain Bien. «Le bien général n'est _général_ que parce qu'il embrasse le bien de tous les individus sans exception,--autrement il ne serait que le bien d'une majorité. Certes, il ne s'ensuit pas que le bien général soit la simple somme arithmétique de tous les intérêts particuliers pris séparément, ni qu'il embrasse la sphère de liberté illimitée de chaque individu, ce qui, à son tour, serait une contradiction, car ces sphères pourraient s'entrenier et le font effectivement.»[19]

Or, en limitant, fidèle à son principe, les tendances et intérêts individuels, le bien général ne peut supprimer l'homme libre, sujet du droit souverain, en lui enlevant la possibilité d'agir librement. Par son idée même le bien général embrasse aussi le bien de l'individu, et quand il le prive de la liberté d'action, ce bien général fictif cesse d'être un bien pour lui et, descendant du général au particulier, il perd le droit d'entraver la liberté personnelle.

La personnalité humaine doit être sacrée. «Quiconque, dit Lacordaire, excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à la servitude d'un seul homme blanc ou noir, ne fût-ce que par un seul cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain.»

Non moins sacrée est la liberté de l'individu. Il a le droit de dire: «Je veux m'associer à la société non parce qu'elle me l'ordonne, mais parce que ma conscience, ma volonté, mon intelligence, ma pensée, me le commandent.»

Comme la science, les aspirations humaines n'ont pas de limites; comme toute découverte scientifique en engendre une nouvelle, toute aspiration humaine satisfaite en appelle une autre; savoir toujours davantage, pouvoir toujours davantage, c'est là la grandeur de l'homme, c'est là la source du vrai progrès, c'est là l'idéal, et personne n'a le droit de le limiter. Si la morale prescrit souvent à l'homme de se vaincre, elle ne lui ordonne jamais de se mutiler. Il faut que l'homme reste lui-même. «Plus l'individu se perfectionne, plus il est lui-même, plus étroitement il s'unit à l'humanité. Chacun de nous doit en réfléchir en lui-même les douleurs, les progrès, les espérances. Au terme, chacun de nous retrouvera dans sa propre conscience l'histoire entière de l'humanité. Aussi dans la nature, l'individualité semble être une forme suprême, dans l'histoire, une transition et un moyen. Elle est la manière de passer de l'unité abstraite, inorganique, purement naturelle, à une unité concrète, organique et libre. L'unité sentie et voulue, l'unité sociale en un mot, telle est la seule forme de vie qui convienne à la créature dont l'essence est liberté. Obstacle et moyen à la fois, parce que le mal l'a souillée, dans sa signification primitive et pure, l'individualité est un moyen d'atteindre l'unité libre, l'unité vraie, l'unité voulue, l'unité morale, l'unité de la communion, et pour tout dire en un mot: l'amour!»[20]

Tant que les consciences individuelles ne seront pas prêtes à recevoir la Vérité, à comprendre la Justice, aucun renversement de gouvernement, aucun changement d'écoles, d'idées, ne servira à rien. C'est la conscience individuelle qu'il faut délivrer, c'est la conscience individuelle qu'il faut rendre apte à concevoir l'Idée de la solidarité humaine.

L'oeuvre d'Ibsen n'est pas anti-sociale. Elle se résume dans les paroles de Kant: «N'agis que selon la maxime qui puisse devenir règle universelle. Agis de sorte que soit en toi, soit chez les autres, tu traites l'humanité comme but et jamais comme moyen.»[21]

Toucher aux mensonges, démontrer leurs effets désastreux et en chercher le remède ne peut pas être considéré comme oeuvre anti-sociale. La lutte du pauvre contre le riche, du faible contre le fort n'est pas la lutte du droit individuel contre le droit social, mais la revendication du droit à l'existence contre l'usurpation de ce droit.

-A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette oeuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne; il arrache à tous quelque chose, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque; il fouaille le vice, il dissèque la passion; il creuse et sonde l'homme, l'âme, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi....[22]

Et tout cela au nom de la Vérité. Ibsen ne défend aucun parti. Il sert les adversaires de l'ordre social actuel autant que ses adhérents. Il ne cherche pas à faire prévaloir telle ou telle solution, mais à provoquer loyalement le libre jugement du lecteur. «Avec l'admirable honnêteté de son esprit et de son art, Ibsen laisse à chacun de nous la liberté de conclure selon la nature de son âme et de son intelligence, heureux seulement s'il fait vivre et travailler l'une et l'autre.»[23] Farouche ou railleur, qu'il fasse saigner le ridicule, qu'il détruise un mensonge, qu'il dénonce une injustice, c'est toujours un cri franc et brave, plein de sentiments altruistes, plein aussi d'espérances de temps meilleurs.

Car Ibsen n'est pas pessimiste. «Ma pensée est amère quand elle n'est pas triste,»[24] dit-il, mais cette amertume et cette tristesse sont des gouttes cristallisées dans l'atmosphère de l'exil. «Chaque goutte qui tombe de lui est lourde et forte comme une goutte d'élixir ou de poison,»[25] mais toujours enivrante comme une goutte de parfum. Ibsen ne laisse jamais le spectateur ou le lecteur sous l'impression d'idées pessimistes. L'oeuvre du Solitaire Scandinave dit: «Il ne faut pas broyer du noir. Si la vie est mauvaise, il ne dépend que de nous de l'améliorer,» et elle nous en indique les moyens: la Liberté, la Volonté.

«JULIEN.--Pourquoi ai-je été créé?

LA VOIX.--Pour servir l'esprit.

JULIEN.--Quel est mon rôle?

LA VOIX.---Tu dois fonder le règne universel.

JULIEN.--Et par quel chemin?

LA VOIX.--Par celui de la liberté.

JULIEN.--Et par quel pouvoir?

LA VOIX.--Par la volonté.»[26]

Montrer aux hommes un avenir meilleur, c'est leur inspirer la volonté de le réaliser: c'est là la gloire d'Ibsen.

III