La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen

Chapter 1

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LA PHILOSOPHIE SOCIALE

DANS

LE THÉÂTRE D'IBSEN

PAR

OSSIP-LOURIÉ

Lauréat de l'Institut.

Docteur de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, Membre de la Société de Philosophie de l'Université de Saint-Pétersbourg.

_Se posséder pour se donner._

PARIS

1900

* * * * *

A M. EMILE ZOLA

TRÈS HONORÉ MAÎTRE,

Vous avez le premier introduit en France le théâtre d'Henrik Ibsen. Ce n'est pas la seule raison pour laquelle j'inscris votre nom sur la première page de mon travail. Il y a deux ans, j'ai eu l'honneur d'être chargé par un groupe d'écrivains étrangers de vous transmettre l'expression de leur profonde admiration pour l'oeuvre de justice et d'équité dont vous veniez de jeter les premiers jalons. Par votre campagne, terrible et sublime, vous avez prouvé que la conception générale des drames d'Ibsen n'est point une chimère: La solution du problème social de l'humanité s'obtient par le réveil de la conscience et de la volonté individuelles.

Veuillez me conserver, je vous prie, Maître, votre bienveillance.

OSSIP-LOURIÉ.

* * * * *

INTRODUCTION

I

Ce n'est pas le théâtre d'Henrik Ibsen que je me propose d'étudier dans ce volume; mon but, c'est de dégager la philosophie sociale qu'il renferme.

Les pièces d'Ibsen sont moins des productions dramatiques que des essais philosophiques touchant les questions vitales de l'humanité. L'action y joue une importance secondaire, les incidents sont forcés, inattendus, brusques; l'intérêt principal réside dans le conflit des idées. L'auteur ne se soucie guère de l'appareil théâtral, il ne prend même pas la peine de dessiner nettement les positions réciproques de ses héros. Le spectateur n'assiste pas aux événements, aux actions des personnages en scène, mais leurs réflexions, leurs pensées, leurs aspirations sont toujours présentes et vivantes. Leurs caractères, leurs passions ne se traduisent pas par des gestes, par des attitudes, par des mouvements, mais se révèlent par une analyse psycho-philosophique.

Le théâtre d'Ibsen est une succession de préceptes où la psychologie de l'individu comme celle de la société fait disparaître le déroulement progressif de l'action. L'auteur analyse minutieusement les mouvements d'âme, les crises de conscience, de passion, de pensée; il étudie les révolutions morales individuelles, l'antagonisme entre l'individu et la société, les mensonges et les préjugés sociaux. Le théâtre d'Ibsen est, avant tout, un théâtre d'idées.

M. Max Nordau, tout en constatant qu'«Ibsen a créé quelques figures d'une vérité et d'une richesse telles qu'on n'en trouve pas chez un second poète depuis Shakespeare[1],» prétend que le dramaturge norvégien est incapable «d'élaborer une seule idée nette, de comprendre un seul des mots d'ordre qu'il pique çà et là dans ses pièces, de tirer des prémisses les conséquences justes[2]».

Certes, «les sots seuls admirent tout dans un écrivain estimé[3]», mais le savant auteur de la _Psychologie du génie et du talent_[4] force un peu trop sa plume satirique en affirmant qu' «Ibsen ne comprend pas un seul des mots d'ordre qu'il pique çà et là dans ses pièces». On peut considérer certaines de ses pièces comme absolument étrangères à l'art dramatique; dire qu'elles manquent d'idées, c'est ne pas vouloir les comprendre. Il se peut que l'idée de telle ou telle pièce soit un peu embrumée, mais «il faut considérer le théâtre d'Ibsen en bloc. Alors nous avons devant les yeux un imposant monument de la pensée moderne».[5]

Ibsen ne s'impose pas tout de suite. Lorsqu'on voit ou qu'on lit pour la première fois une de ses pièces, l'impression est puissante, mais confuse; elle éveille dans le spectateur ou le lecteur des émotions fortes, mais indécises; ce n'est qu'après une longue analyse qu'on en détermine l'idée. Quelles que puissent être les erreurs qu'on trouve dans son oeuvre, comme dans celles de tant d'autres écrivains, l'impression générale est grande et profonde, l'émotion qui en jaillit n'est pas affective mais cérébrale; une atmosphère fraîche de pensée enveloppe ses personnages; ils forment tout un organisme social, toute une philosophie. Ce n'est pas de la spéculation abstraite, ce n'est pas de la philosophie construite, c'est de la philosophie _vécue_. Les héros d'Ibsen ne jettent pas à profusion «les sophismes comme un ciment dans l'intervalle des vérités, par lesquels on édifie les grands systèmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique»;[6] mais si l'esprit de système leur fait défaut et aussi l'art des ordonnances symétriques, ce ne sont point certes des idées, des pensées qui leur manquent. Et «les systèmes de philosophie sont des pensées vivantes»[7] affirme l'un des plus nobles penseurs modernes.

Nous sommes loin des temps où la philosophie était le domaine d'une poignée de privilégiés. Aujourd'hui nous admettons qu'il n'y a point de castes dans l'intelligence humaine. «Il n'y a point des hommes qui sont le vulgaire, d'autres hommes qui sont les philosophes. Tout homme porte en lui-même le vulgaire et le philosophe.»[8]

La philosophie n'est pas le fruit d'un syllogisme. Il ne faut faire dépendre la philosophie d'aucun système, d'aucune méthode.

«Mon dessein, dit Descartes, n'est pas d'enseigner la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne.»[9]

La philosophie n'existe et ne se développe que dans l'esprit de l'homme. Les idées les plus profondes, les investigations les plus sensées resteraient lettre morte sans la vivification que leur communique l'esprit du penseur. C'est lui seul qui crée la valeur des idées philosophiques. La philosophie n'est que la manifestation de l'esprit indépendant, aspirant à se faire--par la critique générale--une conception personnelle de l'Univers.

Ibsen nous montre, dans son théâtre, quelle est sa contemplation du Monde, comment il envisage les hommes et les choses, quel est l'enseignement qu'il tire de la vie, car c'est la vie seule qui l'intéresse; ce qui le préoccupe, c'est l'éternelle contradiction de la vie, c'est la lutte entre l'idéal et le réel.

«Quel est le péché qui mérite l'indulgence? Quelle est la faute qu'on peut doucement effacer? Jusqu'à quel point la responsabilité, cette charge qui pèse sur la race entière, obère-t-elle le lot d'un de ses rejetons? Quelle déposition, quel témoignage admettre quand tout le monde est au banc des intéressés? Sombre et troublant mystère, qui pourra jamais t'éclaircir! Toutes les âmes devraient trembler et gémir, et il n'en est pas une entre mille qui se doute de la dette accumulée, de l'engagement écrasant né de ce seul petit mot: la Vie.»[10]

II

Le théâtre est un art qui se propose de peindre la vie humaine.

Ibsen ne se borne pas à peindre la vie et les hommes, il est aussi un remueur d'idées.

Dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser, il s'exprime ainsi: «Je vous prie de vous rappeler que les Pensées jetées par moi sur le papier ne proviennent ni en forme ni en contenu de moi-même, mais de mes personnages dramatiques qui les prononcent.»[11]

Mais Ibsen a beau dire: «J'ai essayé de dépeindre hommes et femmes; ce sont eux qui parlent et non pas moi», son âme et sa pensée sont toujours présentes dans son théâtre. Aucun auteur ne peut faire disparaître sa personnalité de son oeuvre.

«Je ne connais pas d'écrivain moderne qui ait pu ou su «se cacher» dans son oeuvre; Flaubert qui poussait presque jusqu'à la manie le souci de réserver sa personnalité, y est tout entier.... Dans les oeuvres, en apparence impersonnelles, on peut découvrir les raisons intimes des préférences de l'auteur, les motifs pour lesquels entre les mots du discours, il choisit ceux-ci plutôt que ceux-là.»[12]

Certes, Ibsen est avant tout artiste, poète, mais «le poète est un monde enfermé dans un homme.»[13] Le monde dont le poète nous présente les types, se condense en se réfléchissant dans sa pensée; il emprunte la marque particulière de son _moi_ et sa physionomie en devient plus saillante. L'artiste, pur artiste, le poète, exclusivement poète, ne se rendant aucun compte de lui-même à lui-même, incapable d'analyser le monde qu'il peint, ses pensées, ses idées, est un être chimérique.... Il y a longtemps qu'on ne croit plus à ce La Fontaine dont on disait autrefois qu'il produisait des fables comme les pommiers produisent des pommes, c'est-à-dire sans effort et par le seul penchant de la nature. _Le Lac_ immortel de Lamartine n'est point sorti du cerveau du poète comme Vénus de l'écume des mers.

L'inspiration ne dispense pas les poètes les plus naïfs d'un travail de la pensée. Platon qui dit: «Quand le poète est assis sur le trépied de la muse, il n'est plus maître de lui-même», Platon ajoute: «Lorsque le poète chante, les grâces et les Muses lui révèlent souvent la Vérité.»[14] Grâces ou Muses, conscience intérieure ou analyse de l'esprit, le fait est que l'artiste, le poète sait et comprend ce qu'il fait; «la vérité se révèle à lui».

Le poète qui chante la grandeur de l'Univers possède sa manière de le comprendre; l'homme qui dépeint les crises de la conscience humaine, en possède certainement une; celui qui nous présente le caractère de deux individus peut ne pas nous dire où vont ses sympathies; il lui est impossible de ne pas le faire voir.

Ibsen a beau dire: «Ai-je réussi à faire une bonne pièce et des personnages vivants? Voilà la grande question»,[15] son âme et sa pensée, je le répète, sont présentes dans son oeuvre, et son esprit aussi.

Ibsen ne fait que philosopher. Il serait peut-être embarrassé de dire si la philosophie a pour objet la découverte de l'existence absolue, d'où les sciences doivent être déduites à leur tour;[16] ou si son objet est la systématisation et la coordination des sciences.[17] Il n'est pas philosophe de profession; son génie n'a pas de système. «Le génie, au sens le plus étendu du mot, c'est la fécondité de l'esprit, c'est la puissance d'organiser des idées, des images ou des signes, _spontanément_, sans employer les procédés lents de la pensée réfléchie, les démarches successives du raisonnement discursif.»[18] Mais une philosophie ne se compose pas simplement de faits, d'images, d'idées et d'observations, il faut à ces faits, à ces idées, une liaison, il faut que l'esprit en saisisse les connexions et les rapports, d'où se déduit la vérité philosophique, l'unité scientifique. C'est précisément cette liaison que je m'impose de déterminer dans le théâtre d'Ibsen.

Comme l'a si bien dit M. Emile Boutroux[19], à propos de mon ouvrage _La Philosophie de Tolstoï,_ je «cherche moins les doctrines méthodiquement déduites par les philosophes de profession que les pensées nées en quelque sorte spontanément dans les âmes d'élite au contact de la vie et des réalités; je vise moins à expliquer le détail des doctrines qu'à en découvrir l'unité et à en marquer l'esprit».

Le but de cet ouvrage est d'établir une harmonie dans les idées que le poète norvégien émet dans ses drames, de les développer, de leur donner une forme synthétique. Ai-je réussi? Feci quod potui. «La conscience de l'écrivain doit être tranquille dès qu'il a présenté comme certain ce qui est certain, comme probable ce qui est probable, comme possible ce qui est possible.»[20]

Avant de passer aux héros d'Ibsen, jetons un regard sur sa propre vie: l'homme nous fera mieux comprendre le penseur.

NOTES:

[1] _Dégénérescence_, t. II, p. 176. Traduction française. Paris, F. Alcan.

[2] _Ibid_. p. 291.

[3] Voltaire. _Candide_, p. 100.

[4] Voir notre analyse de cet ouvrage, _Revue philosophique,_ février 1898.

[5] Auguste Ehrhard. _Henrik Ibsen et le théâtre contemporain,_ p. 2.

[6] Anatole France. _L'Abbé Gérôme Coignard_, p. 12.

[7] Emile Boutroux. _Etudes d'histoire de la philosophie_, p. 9. Paris, F. Alcan.

[8] J. Jaurès. _De la réalité du monde sensible_, p. 2. Paris, F. Alcan.

[9] Oeuvres de Descartes. _Discours de la méthode_, édition de Victor Cousin, p. 124.

[10] Ibsen. _Brand_.

[11] «Kun beder jeg Demerindre, at de i mine Skuespil fremkastede Tanker hidrörer fra mine dramatiske Personer, der ûdtaler dem, og ikke i Form eller Indhold ligefrem fra mig.».... Lettre datée de Christiania, 19 février 1899.

[12] Edouard Rod. _Nouvelles études sur le XIXe siècle_, p. 145 et 146.

[13] Victor Hugo, _La Légende des siècles_, XLVII.

[14] Platon. _Lois_, liv. III et IV.

[15] M. Prozor. Préface à la trad. fr. du _Petit Eyolf_, p. xxv.

[16] Hegel.

[17] Auguste Comte.

[18] G. Séailles. _Le Génie dans l'art_, p. 2.

[19] Séance de l'Académie des sciences morales et politiques, 23 juillet 1899. _Travaux de l'Académie_, novembre 1899, p. 486 et suiv.

[20] Renan. _L'Antéchrist_, préface, p. vii.

* * * * *

LA VIE D'HENRIK IBSEN

La philosophie n'est pas une science comme une autre; il y reste toujours un élément personnel qu'on ne saurait négliger. Toute philosophie porte le nom d'un homme.

CHALLEMEL-LACOUR, _Philosophie individualiste_, p. ii.

CHAPITRE PREMIER

L'enfance d'Ibsen. La pharmacie de Grimstad. La révolution hongroise. Christiania. L'école de Helmberg. La première pièce d'Ibsen, _Catilina_. Ibsen, rédacteur d'_Andrimmer_. Ses premières poésies. Ibsen, metteur en scène du théâtre de Bergen (1851-1857) et directeur du théâtre de Christiania (1857-1862). Son mariage. _La comédie de l'Amour_. Le subside, le _Digter gage_, du Storthing norvégien. La guerre entre le Danemark et la Prusse. L'exil. 1828-1864.

I

Henrik Ibsen naquit, le 20 mars 1828[1] à Skien, province de Télemarken où son bisaïeul, d'origine danoise, était venu s'établir en 1726.

Patrie de Lammers, célèbre orateur protestant dont les prédications enflammées créèrent un grand mouvement religieux en Norvège, Skien est considéré comme le foyer du piétisme luthérien.

Le père du dramaturge, commerçant aisé, avait un caractère expansif; sa mère était austère, d'humeur silencieuse, taciturne. La famille jouissait d'une considération particulière dans cette petite ville de province. «Notre maison, écrit Ibsen, était située près de l'église, remarquable par sa haute tour, à droite se trouvait une potence; à gauche, l'hôtel de ville, la prison avec un asile d'aliénés et deux écoles. Partout des maisons, aucune verdure, aucun horizon libre. Mais dans l'air, un bruit sourd et formidable mugissait sans cesse; il ressemblait tantôt â des gémissements, tantôt à de lugubres lamentations: c'était le murmure des cascades et le chant plaintif des scieries qui se trouvaient en dehors de la ville. Quand plus tard je lisais des histoires sur la guillotine, je pensais toujours à ces scieries.

«L'église était le plus joli bâtiment de la ville. Ce qui préoccupait surtout mon imagination, c'était la lucarne, au bas du clocher; elle avait pour moi un sens mystérieux; la première impression consciente qu'elle produisit sur moi ne s'efface pas de ma mémoire. Je me rappelle, un jour, ma bonne me conduisit à l'église et me tenant entre ses mains me mit dans la lucarne. Ce fut pour moi un éblouissement étrange.... J'ai vu les passants, j'ai vu notre maison et les stores de nos fenêtres; j'ai aperçu aussi manière.... Tout à coup un tumulte ... on me fait des signes de là-bas.... Lorsque je suis descendu, j'ai appris que ma mère m'apercevant dans la lucarne se mit à crier et tomba sans connaissance. Dès qu'elle me revit, elle commença à pleurer, à m'embrasser. Quand plus tard, dans ma jeunesse, je traversais la place, je levais toujours mon regard vers cette lucarne et il me semblait qu'un lien mystérieux existait entre elle et moi.»

En 1836,--le jeune Henrik avait huit ans--ses parents furent ruinés par une catastrophe commerciale. Cette ruine changea complètement la situation de la famille Ibsen; elle quitta Skien, une misérable habitation succéda à la riche demeure. La transformation produisit une impression profonde sur le futur dramaturge; il s'enfonçait en lui-même, évitait la société, recherchait la solitude. Tandis que ses frères cadets jouaient dans la cour, Ibsen, lui, s'enfermait dans un petit cabinet noir près de la cuisine et y passait seul des heures et des jours. «Il nous paraissait peu aimable, écrit la soeur d'Ibsen, et nous faisions tout notre possible pour l'empêcher de s'isoler de nous. Nous aurions désiré qu'il jouât avec nous. Nous frappions à la porte de son cabinet noir; lorsque nos gamineries lui faisaient perdre patience, Henrik ouvrait subitement sa porte et se mettait à nous poursuivre, mais pas bien fort, car il était de constitution faible. Et immédiatement après, il s'enfermait de nouveau dans sa solitude.»

Isolé, il lisait beaucoup de vieux livres de marine, que possédait son père, il aimait aussi à faire des tours de passe-passe, à peindre ou à découper avec du papier des figures, des groupes, etc.

En 1842, la famille d'Ibsen revint à Skien et l'auteur des _Revenants_ entra dans une école dirigée par des théologiens. Il se passionnait surtout beaucoup pour l'histoire et la théologie. Il se séparait rarement de la Bible. «Un jour, raconte un de ses anciens camarades, Ibsen ayant à préparer un devoir; y rendit compte d'un songe qu'il avait fait: «J'étais avec des amis; nous venions de traverser des montagnes et très fatigués nous nous étions couchés, comme jadis Jacob, sur des pierres. Mes compagnons s'endormirent, moi je ne pouvais fermer l'oeil. Mais la fatigue prenant enfin le dessus, je me suis endormi et j'ai fait un rêve; un ange me disait:

--Lève-toi et suis-moi!

--Où veux-tu me conduire à travers ces ténèbres? lui dis-je.

--Marchons, répondit-il, je dois te montrer le spectacle de la vie humaine, telle qu'elle est, dans toute sa réalité.

Plein d'épouvanté, je le suivis, et il me conduisit longtemps par des marches gigantesques.... Tout à coup j'ai vu une grande ville morte pleine de traces de ruine et de pourriture, c'était tout un monde de cadavres, les restes de la grandeur fanée, de la puissance flétrie.... Et une lumière pâle, comme celle des églises, éclairait cette ville morte.... Et mon âme se remplit de terreur.... Et l'ange me dit tout bas: Ici, vois-tu, tout est vanité!

Et j'ai entendu un bruit--bruit d'un orage,--puis des soupirs, des milliers de voix humaines, puis un rugissement de tempête, rugissement formidable, et les morts et les cadavres s'agitèrent, et leurs bras se tendirent vers moi.... Et je me suis réveillé tout couvert de sueur.»

Orphelin à seize ans, Henrik Ibsen fut obligé pour gagner sa vie de quitter l'école et d'accepter une place d'élève-commis dans une pharmacie à Grimstad, petite ville de 800 habitants, sur les bords du Skager-Rack qui fait communiquer la mer du Nord avec le Cattégat.

Tout en préparant des pilules et des sirops, il s'abandonnait à la versification.

Le frémissement électrique qui parcourait alors l'Europe entière et la remuait jusque dans ses fondements, ébranla aussi la Scandinavie. Jusqu'à cette époque la Norvège se trouvait sous l'influence du Danemark, mais dès 1847 le mouvement nationaliste y devint grand; on commença à purifier le dialecte norvégien, qui fut adopté par les écrivains, on ne donna dans les théâtres que des pièces nationales et ce mouvement eut sa répercussion jusqu'à la pharmacie de Grimstad, où le jeune poète discutait si la Révolution Française deviendrait la Révolution Universelle.

Lorsque, en 1848, la nation hongroise, sortant de la torpeur dans laquelle l'Autriche l'avait plongée, entama l'oeuvre de la renaissance, lorsque après trois siècles de luttes contre les usurpations inhumaines, luttes douloureuses et sanglantes, la Hongrie se révolta; lorsque le poète de son indépendance, Petoefi, s'écria: Debout, peuple hongrois! une voix isolée et faible mais enflammée lui répondit des bords du Skager-Rack, celle d'Ibsen, qui, dans un long poème, surexcita les hongrois à l'action, à la lutte pour la Liberté.

II

La boutique de Grimstad devient trop étroite pour le créateur de _Brand_, il ne veut, pas rester pharmacien, son âme aspire vers d'autres rives....

En 1850, il entre à l'Université de Christiania. En compagnie de Bjornstjerne-Bjornson, Jonas Lie, Vinje,--tous devenus plus tard célèbres--il suivit, pendant cinq mois le cours de Helmberg. Dans sa poésie _le vieux Helmberg_ Bjornstjerne-Bjornson parle aussi de son camarade d'école: «Pâle, sec et excité, Ibsen est assis cachant sa figure dans sa longue barbe noire.»

Les études n'allaient pas trop bien. (Ce n'est que plus tard qu'Ibsen reçut, _honoris causa_, le titre de docteur en philosophie, dont l'auteur de l'_Ennemi du peuple_ est très fier). L'étude ne suffit pas pour développer les germes du talent original, c'est la vie entière qu'il faut, une vie de combats, de souffrances et d'épreuves.

Ibsen lisait Shakespeare, Schiller, Goethe, mais le livre qui eut à cette époque une grande influence sur lui fut _Catilina_ de Salluste. La figure de Catilina se grava dans son esprit, éveilla en lui une profonde sympathie pour les révoltés. Il fit une pièce portant ce nom et le 26 septembre 1850 il la vit représentée sur la scène. La critique fut sévère. Et pourtant un éloge bien pesé et sincère est souvent plus utile à une nature délicate que la plus juste des critiques.

En 1851 Ibsen, Bjornstjerne-Bjornson et Vinje entreprirent, avec un programme très libéral, la publication d'une revue hebdomadaire: _Andrimmer_ qui disparut au bout de neuf mois. C'est dans cette revue que furent publiées les premières poésies d'Henrik Ibsen, une épopée: _Helge Hundingsbane_ et une pièce satirique _Norma_.

«Je me rappelle si nettement, comme si cela venait de s'accomplir, Le soir où je vis dans la feuille mes premiers vers imprimés, Assis dans ma tannière, lançant des spirales de fumée, Je rêvais, je songeais, joyeux dans mon bonheur».[2]

La même année le jeune dramaturge fut nommé régisseur général du théâtre de Bergen qui venait d'être fondé par Ole Bull, célèbre violoniste norvégien. Il occupa cette place jusqu'en 1857 et devint alors directeur du théâtre de Christiania qui fit faillite en 1862. C'est Bjornson qui le remplaça à Bergen.

Egalement en 1857, Ibsen épousa Susanne Daae Thoresen, fille du pasteur de Bergen et de madame Magdalena Thoresen, femme de lettres, d'origine danoise, dont les ouvrages sont très connus en Scandinavie, notamment _Studenten_ (Etudiants) et un grand drame _Kristtoffer Valkendorff_.

Ce fut un mariage d'inclination. L'auteur de la _Comédie de l'Amour_ aima comme on aime quand on n'aime qu'une seule fois, et d'un sentiment dont n'est capable qu'une grande âme.

Madame Henrik Ibsen est une femme supérieure. Elle prend à l'oeuvre de son mari un très grand intérêt et elle y est pour beaucoup. C'est elle qui inspire la création de ces femmes fortes et indépendantes qui peuplent les pièces d'Ibsen. Elle est la première personne à laquelle son mari communique ses pensées et lit ses drames. Elle aime à les discuter. Le grand dramaturge a compris combien il gagne à laisser la parole libre à sa compagne et il lui en sait gré. Dans son volume de poésies, _Digte,_ on trouve des vers que ses intimes savent être dédiés à sa femme: «Elle est la vestale qui entretient dans mon âme le feu sacré jamais éteint. Et c'est parce qu'elle ne veut point être remerciée que je lui dédie ces vers, et je lui dis: Merci.»

On éprouve un grand plaisir à entendre madame Ibsen parler de l'oeuvre de son mari. Avec sa forte intelligence, sa compréhension parfaite, sa sympathie fervente et enthousiaste, elle en est le juge et le commentateur le plus clairvoyant.

Elle n'est pas jolie, mais ses grands yeux noirs rayonnent de bonté et sa voix de contralto est douce et caressante. On raconte qu'Henrik Ibsen dit jadis de sa fiancée: «Elle n'est pas jolie, mais intelligente et gaie.»