La philosophie de M. Bergson

Chapter 32

Chapter 321,772 wordsPublic domain

[465] «L'intuition de soi est l'illusion d'un ultra-raffiné qui prend la conscience aiguë d'une sensation pour la coïncidence avec l'être.» (Revue _néo-scolastique,_ nov. 1910, p. 490.) Une méprise si grossière n'est certes pas d'un ultra-raffiné!... La conscience ne saisit pas seulement la pensée, mais aussi celui qui pense: _intellectus intelligit semetipsum_--, dit saint Thomas. Et ce n'est pas seulement l'école d'Aristote et de saint Thomas qui est unanime sur ce point capital, mais encore l'école suarésienne: «Prima cognitio accidentis non terminatur ad abstractum sed ad concretum ... sicque substantia cognoscitur simul cum accidente, hoc est in confuso, in quantum est pars talis concreti accidentalis.» (SUAREZ, _De Anima_, l. IV, c. iv.) Quant aux écoles spiritualistes modernes, contentons-nous de citer cette magnifique et décisive parole de F. Bouillier: «Dénier à la conscience le pouvoir d'atteindre, en même temps que les phénomènes, l'être que nous sommes, l'être un, identique, essentiellement actif, vie et pensée, c'est la mutiler profondément, c'est rejeter la meilleure partie de ce qu'elle nous atteste, et cela seul qui est continuellement présent au milieu de la diversité de tous ses autres témoignages.» (_La Conscience en psychologie_, p. 95). Une psychologie expérimentale «sans âme» n'est donc qu'une mutilation profonde de l'expérience.

[466] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 212, 213.

[467] C'est ce que les scolastiques ont appelé la _quiddité_: «Intellectus humani proprium objectum est quidditas sive natura in materia corporali existens.» (S. THOMAS, _Sum. theol_., I, q. LXXXIV, a. 3, et q. LXXXIX, a. 3.)

[468] La première notion acquise est celle de l'_être_: «Ens est primum quod cadit in apprehensione simpliciter.» (S. THOMAS, _Quæst. disp., De Verit.,_ q. x, a. 1.) Or, l'être le dit d'abord de ce qui est _de soi_ (substance), puis de l'être dérivé (accidents): «Ens absolute et primo dicitur de substantia, posterius, secundum quid de accidentibus.» (S. THOMAS, _De ente et essentia_, c. ii.)

[469] On sait que, pour Aristote et saint Thomas, c'est l'intuition de l'_être réel_ qui fonde toute la métaphysique. (S. THOMAS, I°, q. LXXXXV, a. 5.) La connaissance qui en découle est progressive: 1° connaissance de l'être (quelque chose qui est); 2° connaissance _confuse_ de la substance; 3° connaissance _confuse_ des accidents; 4° connaissance _distincte_ de la substance; 5° connaissance _distincte_ des accidents. Ensuite vient la connaissance de la _nature_ des êtres étudiés: essences et propriétés. On voit par là que l'intelligence saisit la substance avant les accidents (c'est l'inversé pour les sens), parce qu'elle ne peut comprendre l'être _dérivé_ qu'après l'être _de soi_. «Sicut prædicamenta non habent esse nisi per hoc quod insunt substantiæ, ita non habent cognosci nisi in quantum participant aliquid de modo cognitionis substantiæ quod est cognoscere quid est». (S THOMAS, _In libro XII métaph_., l. VII, lec. I.) C'est l'inverse pour les sens qui sont tout d'abord frappés par les accidents et ne saisissent l'objet que par concommitance, comme on saisit une main gantée sous le gant. En résumé, la substance est sensible _per accidens_ et intelligible _per se_.

[470] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, 1903, p. 33, 35; cf. _Matière et Mémoire_, p. 203, 205-207. Grâce à cette intuition directe du réel, nous pouvons confronter l'image du souvenir avec le réel pour la rendre de plus en plus adéquate. _L'adæquatio rei et intellectus_ est ainsi rendue possible. Elle est impossible, au contraire, pour ceux qui nient l'intuition et ne peuvent plus comparer l'image qu'avec d'autres images, sans jamais saisir l'original.

[471] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 192, 193.

[472] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 206; et réponse à Pitkin, _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910.

[473] D'ailleurs, qui distinguera les véritables biens, la véritable utilité, les succès dignes d'envie, sinon l'intelligence éclairée par d'autres critères?

[474] BERGSON, _Réponse à Pitkin, Ibid._

[475] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 323.

[476] Cf. _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 317.

[477] LITTRÉ, _Revue des Deux Mondes_, 10 juin 1865.

[478] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 239-257.

[479] BERGSON, _Ibid._, p. 242.

[480] BERGSON, _Ibid._, p. 253.

[481] BERGSON, _Ibid._, p. 253.

[482] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 295-323.

[483] A l'exemple de M. Bergson, nous avons nous-même réédité dans ce paragraphe, presque littéralement, notre réplique déjà parue ailleurs.

[484] S. THOMAS, _I Sent_., dist. VIII, q. i, a. 3.

[485] BERGSON, _Ibid._, p. 310.

[486] MICHELET, _Esquisse de logique_.

[487] «Ens rationis dicitur, quod cum in re nihil ponat, et in se non sit ens, formatur tamen seu accipitur ut ens in ratione.» (S. THOMAS, V. _Méta_., l. IX;--_Summa theol_., I°, q. XVI, a. 3, ad 2.--Cf. JEAN DE S. THOMAS, _Log_., II, q. 2.)

[488] BERGSON, _Ibid._, p. 320.

[489] Dans sa lettre au P. de Tonquédec (_Etudes,_ 20 janv. 1912, p. 516), M. Bergson a eu la loyauté de reconnaître l'insuffisance de cette première argumentation: «Elle aboutit simplement à montrer que _quelque chose_ a toujours existé. Sur la nature de ce «quelque chose», elle n'apporte, il est vrai, aucune conclusion positive.» Le lecteur comparera cet aveu à ses prétentions premières.

[490] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 299.

[491] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 291.

[492] Pour ces citations et les suivantes, voy. Bergson, son cours au Collège de France, en mai 1911: _Théorie de la Personne_, cité par Grivet, _Etudes_, 30 nov. 1911.

[493] «Seule, la matière qu'il (le courant de la conscience universelle) charrie avec lui, et dans les interstices de laquelle il s'insère, peut le diviser en individualités distinctes. Le courant passe donc, traversant les générations humaines, se subdivisant en individus: cette division était dessinée en lui vaguement (?), mais elle ne se fût pas accusée sans la matière. Ainsi se créent sans cesse des âmes, qui cependant, en un certain sens, préexistaient. Elles ne sont pas autre chose que les ruisselets entre lesquels se partage le grand fleuve de la vie, coulant à travers le corps de l'humanité.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 292.)

[494] Nous avons vu plus haut, en parlant du «morcelage», que c'est l'_esprit_, au contraire, qui se découpait un corps. Ce sont là des assertions difficilement conciliables à nos yeux.

[495] Voir, par exemple, l'interview de Maurice Verne dans l'_Intransigeant_ du 26 nov. 1911.

[496] Voir l'interview ci-dessus.

[497] Cf. _l'Evolution créatrice_, p. 294.

[498] PIERRE LOTI, _le Pèlerin d'Angkor_ (Calmann-Lévy). Cf. Discours de réception à l'Académie française de M. Jean Aicard, par Pierre Loti, 23 déc. 1909.

[499] «Je parle de Dieu comme d'une _source_ d'où sortent tour à tour, par un effet de sa liberté, les «courants» ou «élans» dont chacun formera un monde: il en reste donc distinct (??), et ce n'est pas de lui qu'on peut dire que «le plus souvent il tourne court», ou qu'il soit «à la merci de la matérialité qu'il a dû se donner.» (1re lettre au P. de Tonquédec, p. 517 des _Etudes_.)--M. Bergson avait écrit (_Evolution créatrice,_ p. 270): «Je parle d'un _centre_ d'où les mondes jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,--pourvu toutefois que je ne donne pas ce centre pour une _chose_ [une substance mais pour une _continuité de jaillissement._ Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait....»

[500] _L'Evolution créatrice_, p. 270, 271.

[501] De même pour M. Le Roy: «Pour nous, Dieu n'est pas, mais devient. Son devenir est notre progrès même.» (LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1907, p. 509.)

[502] LE ROI, _Dogme et Critique_, p. 145.

[503] Malgré cela, M. Bergson persiste à croire qu'il n'est pas panthéiste, et sa bonne foi ne saurait être mise en doute. «De tout cela, écrit-il, se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, dont l'effort de création se continue du côté de la vie, par l'évolution des espèces et par la constitution des personnalités humaines. De tout cela se dégage, par conséquent, la réfutation du monisme et du panthéisme en général (??). Mais, pour préciser encore ces conclusions et en dire davantage, il faudrait aborder des problèmes d'un tout autre genre, _les problèmes moraux_. Je ne suis pas sûr de jamais rien publier à ce sujet; je ne le ferai que si j'arrive à des résultats qui me paraissent aussi démontrables ou aussi «montrables» que ceux de mes autres travaux.» (Lettre au P. de Tonquédec, IIe lettre, _Etudes_, p. 515.)

[504] Autre formule de la même erreur: «Le temps _n'est_ jamais; il devient toujours.»--Comme si le présent n'était pas en acte! «_Nihil est temporis_, dit saint Thomas, _nisi nunc_.» (Iº q. 46, a. 3, ad 3.)

[505] Cf. LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 292 et suiv.

[506] Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la _Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 810.

[507] Sa première devise était: «Mettre plus de science dans la métaphysique et plus de métaphysique dans la science.» (BERGSON, _Revue de Méta et de Morale_, janv. 1903, p. 29.)

[508] BERGSON, Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la _Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 825.

[509] «En principe, la science positive porte sur la réalité même, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine qui est la matière inerte.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 225; cf. p. 216.)

[510] POINCARÉ, _la Valeur de la science_, p. 214.

[511] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 218, 258, 211, 272.

[512] «D'après cette nouvelle méthode, pour connaître les choses telles qu'elles sont, il ne faut pas user de l'intelligence, qui ne peut que les dénaturer, mais se rapprocher (par l'intuition) de l'expérience brute, se plonger dans le tourbillon des sensations, s'abîmer enfin dans le torrent de la vie animale et végétative, se perdre dans l'inconscience et se noyer dans les choses. Ce réalisme psychologique conduit à l'idolâtrie du fait en métaphysique et en morale....»(COUTURAT, _Revue de Méta. et de Morale_, 1897, p. 241, 242.)

[513] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 257, 264, 265, 309, 316. «Le meilleur chemin à suivre est celui de Fechener, de Royce, de Hégel: Fechener n'a jamais entendu le veto de la Logique; Royce entend sa voix, mais refuse délibérément de savoir ce qu'elle dit; Hégel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; et tous passent joyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls à subir son veto?» (_Ibid.,_ p. 197.) C'est Bergson, dit-il, qui l'a enhardi dans cette voie.--«Je me suis vu contraint de renoncer à la Logique carrément, franchement, irrévocablement!» _(A Pluralistic universe_.)

[514] MARITAIN, _l'Evolutionnisme de M. Bergson_, dans la _Revue de Philosophie,_ sept. 1911, p. 539.

[515] Cf. Card. MERCIER, _Discours du 8 déc. 1907 à l'Université de Louvain_.

[516] M. Bergson est à peu près le seul philosophe universitaire à traiter les questions de métaphysique, comme on peut s'en convaincre en feuilletant le catalogue d'ouvrages philosophiques publiés chez Alcan.

[517] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janv. 1903, p. 30, 31.

[518] Cette critique, il est vrai, n'est pas nouvelle. Déjà Platon l'adressait aux artistes de son temps: «N'est-il pas vrai que les artistes, s'inquiétant peu de la vérité, donnent à leurs ouvrages, au lieu de proportions naturelles, celles qu'ils jugent devoir faire le plus bel effet?» (_Le Sophiste_, trad. Cousin, p. 220.)

[519] RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1910, p. 433.

[520] Cité par GRIVET, _Etudes_, 20 nov. 1911.

[521] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 375, 355, 369.

[522] W. JAMES, _Philosophie de l'expérience,_ p. 305.

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