La philosophie de M. Bergson

Chapter 29

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Toutefois, l'artiste excelle à ouvrir des horizons de rêve, propres à satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du cœur dans toutes les âmes que le Positivisme du siècle passé n'a pu contenter tout à fait et qui désirent s'élever plus haut: au delà et audessus du Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.

5° Enfin, une dernière cause d'un si grand succès--et ce n'est sûrement pas la moindre,--c'est le goût du public actuel, ou, si l'on veut, la mode du jour, qui se passionne également pour la _philosophie nouvelle_ comme pour le _théâtre nouveau_.

A propos d'une pièce à grand succès, de _la Vierge folle_--si j'ai bonne mémoire,--un des plus distingués critiques parmi nos contemporains--après avoir salué cette pièce comme un chef-d'œuvre,--suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait aussitôt ces judicieuses remarques:

«Cet art est en train de dévier. Il n'est que temps de le reconnaître et de signaler la fâcheuse erreur de direction qui le mène droit a l'écueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, à une tendance continuelle à s'écarter du réel et du vrai. Cette vérité ... est une insupportable contrainte dont il médite sans cesse de s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures maîtresses qui lui interdisent les plus agréables tours d'adresse et les plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves, il se peut qu'il y soit encouragé par la complaisance du public, celui ci ne demandant qu'à être diverti et commençant par applaudir à toutes les excentricités qui le distraient de son ennui. C'est alors que la critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l'écrivain que l'art du théâtre est essentiellement un art d'imitation, qu'une comédie de mœurs est un portrait et que son premier mérite est de ressembler.... Tant que vous n'aurez pas changé les conditions de l'humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez tort....

«Ce tort est celui du théâtre nouveau.... Il se place en dehors de toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen[518]. Il nous est cependant impossible de dépouiller toutes les données que l'expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse exaspérée. Pourquoi et de quel droit?»[519]

Eh bien! ces réflexions sévères mais justes, nous étions en train de les faire en lisant _l'Evolution créatrice_, parce que nous n'avions pas cru devoir déposer «au vestiaire» de ce grand Cinéma toutes les notions premières ni tous les premiers principes de la raison humaine.

Après avoir rendu un juste hommage à ce qu'on est convenu d'appeler un chef-d'œuvre, ou tout au moins le chef-d'œuvre de M. Bergson, nous nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait _créatrice d'elle-même_, ou une création _sans aucun Créateur et sans aucune chose créée_; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse à la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes ces «dures maîtresses de la vérité», qui sont les garde-fou de l'esprit humain, avait pu être caressée par un esprit supérieur. Nous nous le demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre réponse que le goût du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait tant d'autres victimes.

Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer les grands romanciers de la philosophie, écrivait quelque part cette plainte bien connue: «Sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé a le continuer.»

Or, ce goût déprave du public contemporain vient de l'état intellectuel de la génération présente. Dépourvue de toute culture la plus élémentaire en Logique et en Ontologie--car on ne les enseigne plus dans nos lycées ni nos collèges,--elle se laisse facilement séduire par toutes les nouveautés et les hardiesses de l'imagination.

On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigués d'idées claires et précises; que le goût des fuyances de la pensée a remplacé l'antique goût des crédos positifs et des vérités éternelles; qu'on préfère les rêveries poétiques aux solides démonstrations expérimentales et rationnelles. Les contradictions elles-mêmes ne choquent plus; leurs dissonances amusent plutôt comme un jeu original et élégant. Est-ce l'anémie intellectuelle des races décadentes?

Nous n'osons répondre à cette angoissante question; mais ce que nous ne craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le remède cherché, qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, à la fois cause et effet de ce recul et de cette décadence de la pensée contemporaine ou de l'esprit public.

Heureusement que les modes du jour sont éphémères et sans aucune prétention à la durée éternelle. Après une éclipse momentanée, nous reverrons de nouveau--n'en doutons pas--se lever sur notre horizon et briller de son éclat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur de la raison humaine, qui a inspiré tous les chefs-d'œuvre et orienté tous les plus grands génies des siècles passés.

M. Bergson ne nous démentira pas, au contraire. Il domine de trop haut son auditoire pour ne pas avoir senti où est le point vulnérable de son brillant système, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous avouer ses doutes.

A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux à son bel auditoire, il lui confiait que «la joie de créer est la meilleure de toutes» et qu'il éprouvait cette joie de créateur en contemplant son système. Puis il ajoutait ces paroles significatives: «Si le philosophe s'attache à la poursuite de la renommée, c'est parce qu'_il lui manque la sécurité d'avoir créé du viable._ Donnez-lui cette assurance, vous le verrez aussitôt faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.»[520]

Notre créateur d'antiintellectualisme a donc la crainte--d'ailleurs bien fondée--de n'avoir point créé du viable. C'est l'opposé de l'auteur classique qui terminait son œuvre par ce cri de confiance en l'immortalité: _Exegi monumentum ... ære perennius_!

Cet aveu de M. Bergson, loin d'être isolé, semble au contraire le tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.

Dans son _Evolution créatrice_, après avoir célébré, en termes magnifiques, cette philosophie intellectualiste des génies de la Grèce, dont il a pris le contrepied; après avoir reconnu que «si l'on fait abstraction des quelques matériaux friables qui entrent dans la construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est, croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine», il se demande quel sera son avenir et sa durée dans les siècles futurs, et voici sa loyale réponse: «Un irrésistible attrait ramène l'intelligence à son mouvement naturel et la métaphysique des modernes aux conclusions générales de la métaphysique grecque.» Et il ajoute mélancoliquement: «Illusion, sans doute, mais illusion naturelle indéracinable qui durera autant que l'esprit humain.»[521]

Ce pronostic, sur les lèvres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu loyal, complet, dépassant toutes nos espérances. C'est en vain qu'on luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence même; cette lutte est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.

Cet espoir est pour nous une certitude fondée sur ce fait constant et universel de la biologie: les produits déraisonnables--quelque curieux ou énormes que soient ces monstres--sont éliminés par la nature fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson recèle en ses flancs ce que son ami W. James appelait «le monstre inintelligible du Monisme»[522], accouplé avec le monstre non moins inintelligible de l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc réformée et condamnée deux fois.

Elle ne parle que de vie ou d'élan vital, et elle est une philosophie anémique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et prélude de la vie divine.

Aussi, concluons-nous, cette œuvre de M. Bergson, qui a pu paraître belle par l'art de l'écrivain et le talent prestigieux qu'il révèle, est, pour ceux qui négligent la forme pour s'attacher au fond, entièrement décevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance de la raison humaine qui guérirait les esprits contemporains si malades et les retiendrait sur la pente d'une décadence fatale; il lui manque ce rayon de lumière venu de l'Infini, qui seul peut nous dévoiler nos destinées immortelles, relever nos courages et attirer nos cœurs en haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple source d'où jaillit la Vie bienheureuse!

* * * * *

NOTES:

[1] S. THOMAS, _Somme théol._ I°, q. i, a. 8, ad 2.

[2] H. BERGSON, _A propos d'un article de M.W. Pitkin intitulé_ «James et Bergson», _Journal of Philosophy_, 7 juill. 1910, p. 385-388. (Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les numéros des 28 avril et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)--Voir aussi TONQUÉDEC: _M. Bergson est-il moniste?_ (_Etudes_, 20 févr. 1912) et les lettres de M. Bergson à M. de Tonquédec.

[3 _Etudes philosophiques_, I. Ier. _Théorie fondamentale_, 7e édition. Chez Berche et Tralin, Paris.

[4 Le mot est de W. James, V. p. 476.

[5] MAURICE PUJO, _La fin du Bergsonisme, cf_. JULIEN BENDA, _Le Bergsonisme._

[6] M. Henri Bergson est né à Paris, de famille juive et d'origine étrangère, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes études au lycée Condorcet de 1868 à 1878. Ses biographes le représentent surtout comme un «fort en thème», avec des succès marqués en mathématiques. Aussi hésita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait à l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agrégé en philosophie en 1881. Sa thèse est de 1889. Après avoir enseigné dans divers lycées de province, il vint à Paris au collège Rollin, puis au lycée Henri IV de 1888 à 1898, fut maître de conférences à l'Ecole normale de 1898 à 1900, et nommé au Collège de France en 1900. L'Institut l'a élu en 1901.

[7] Nous verrons plus loin cette formule appliquée à Dieu lui-même qui serait _en train de se faire_!

[8] Discours au Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la _Revue de Méta. et de Morale_, nov. 1911, p. 812.--On voit par là combien exagère le thuriféraire cité plus haut, lorsqu'il nous représente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute armée, comme Minerve du cerveau de Jupiter.

[9] _Essai sur les données immédiates de la conscience_ (1889);--(_Matière et Mémoire_ 1896);--_l'Evolution créatrice_ (1907, Alcan.) Plusieurs éditions avec de légères variantes dans la pagination.

[10] Notons dans la _Revue de Méta. et de Morale: Le Paralogisme psychophysique,_ l'_Introduction à la Métaphysique et l'Intuition._--Dans la _Revue philosophique_ (1908): _La paramnésie_ ou fausse reconnaissance.--Deux conférences à Oxford, _la Perception du changement_ (1911), etc.

[11] BERGSON, _les Données immédiates de la conscience_, p. 178. Nous citons d'après la deuxième édition.

[12] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 217. Cf. p. 52, 216, 225, 251, 387, 389.

[13] _Revue philosophique_, 1906, vol. LXI, p. 143.

[14] «Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse des faits et à comparaison des doctrines, aux conclusions du sens commun.» (Bergson, _Matière et Mémoire_, Avant-propos, p. iii.)

[15] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 141, 142.--«Le sens commun nous masque la nature.» (_Rev. des Deux Mondes_, 1er fév. 1912, p. 558.)--Il ajoute, il est vrai (p. 559): «Du sens commun le _fond_ est sûr et la _forme_ suspecte». Mais, pour lui, le _fond_ n'est qu'un commandement pratique: _Agis comme si_.... Seule la _forme_ a un sens intellectuel et partant suspect. D'où la fameuse question: _Qu'est-ce qu'un Dogme?_ Réponse: c'est un commandement pratique: _Agis comme si ..._ sans aucun sens intellectuel acceptable.--«La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique du sens commun.» (_Revue de Méta. et de Morale_ 1901, p. 407.) C'est la décapitation préalable du sens commun.

[16] Cf. PLATON, _Cratyle_, 402 A; 404 D; _Théat_., 152 D; 160 D.

[17] Ces premiers principes ont été traités d'_hypothèses à succès extraordinaire!_

[18] De même pour W. James: «Je me suis vu contraint de renoncer à la Logique, carrément, franchement, irrévocablement!» _A Pluralistic Universe_ (London, 1909).

[19] Nous donnerons alors citations et références.

[20] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 352.

[21] Rappelons sa sentence fameuse: Τοϋτ έστι μυθολογεϊν καί μεταφορας ποιεϊν ποιητικας.

[22] LE ROY, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 310. C'est nous qui soulignons.

[23] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 270. «Toutefois, ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une _chose_, mais pour une continuité de jaillissement.» (_Ibid._ p. 270.)

[24] BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 17.

[25] «Exister consiste à changer.... L'état lui-même est déjà du changement.... Si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait de couler.» (BERGSON, _l'Evolution créatrice_, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260, etc.)

[26] B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, _Logiq_. Préf. t. III, p. v.

[27] Le Roy, _Revue de Méta. et de Morale_, 1901, p. 304, 305, 306.

[28] M. Fouillée lui-même ne se gêne plus pour parler de «la renaissance de la sophistique grecque».--D'autres, encore moins respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurité de celui qu'éprouvent les médiums spirites, tels qu'Eusapia qui réclame toujours moins de lumière: _Meno luce!_ C'est la condition indispensable de leurs succès.--M. Gaudeau l'a fort bien dit: «L'obscurité est précisément le contraire de la profondeur. La profondeur de la pensée, chez un écrivain, doit être une puissance d'éclairement qui nous permet de voir ou même nous force à voir le fond des choses. Or, l'obscurité, d'où qu'elle vienne, est un voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre nous et la profondeur.... La pensée qui est un regard et qui doit être une lumière, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.» (_La foi catholique_, avril 1910, p. 172.)

[29] PLATON, _Sophiste_, p. 191, 300 (Ed. Cousin).

[30] MOISANT, dans les _Etudes_ du 5 mai 1908.

[31] Réflexions d'un Philistin, _Grande Revue_, 10 juill. 1910, p. 16, par M. LE DANTEC.

[32] «Tout est obscur(!) dans l'idée de création, si l'on pense à des _choses_ qui seraient créées et à une _chose_ qui crée, comme on le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'empêcher de le faire.» (_L'Evolution créatrice,_ p. 269.)--Une création sans aucun agent qui crée ni sans chose créée est-elle donc plus claire?... Nous reviendrons plus tard sur cet étrange paradoxe.

[33] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74 (2° édit.).

[34] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 78.

[35] ARIST., _Phys_., I. IV, c. xi, §§ 5 et 12. Cette définition regarde surtout le temps _qui mesure_. Quant au temps _qui est mesuré_, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la mesure de l'avant et de l'après. C'est la même distinction que pour le nombre _nombrant_ et le nombre _nombré_, το ηριθμημένον, το αριθμητόν (_Phys_. l. IV, c. xiv, § 3.)

[36] Voici le texte complet d'Aristote: _Quantum dicitur quod est divisibile in ea, quæ insunt, quorum utrumque vel unumquodque unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse_. Ποσν λέγεται τo διαιρετoν είς eνυπάρχοντα, ὧν ὲκάτερον η ἕκαστον ἕν τι και τόδε πεϕυκεν εϊναι. _Méta._, l. V, c. xiii, text. 18.

[37] Pour les purs esprits, les notions tirées des êtres matériels sont métaphoriques. Ainsi l'égalité ou l'inégalité des intelligences n'est qu'une quantité métaphorique. Mais l'âme humaine n'est pas un pur esprit. Elle a des opérations organiques douées de quantité extensive et mesurable au moins indirectement.

[38] BERGSON, _Revue de Méta. et de Morale_, janvier 1903, p. 28.

[39] FOUILLÉE, _la Pensée et les nouvelles écoles antiintellectualistes_, p. 42, 44

[40] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 2.

[41] _Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis._ (S. THOM., _Pot_., ix, 7, b. 4.)

[42] Paroles de saint Thomas (_De ente et essentia_), citées par Pie X dans le _Motu proprio_ du 1er septembre 1910.

[43] La nature de la quantité virtuelle, _quantitas virtatis_, a été, disons-nous, merveilleusement analysée par les scolastiques. On en pourra juger par cet échantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la considérer dans sa _racine_ ou dans ses _effets extérieurs_. Dans sa racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualité: _In radice, id est, in ipsa perfectione formæ vel naturæ_. Mais on peut la considérer aussi dans ses effets extérieurs, surtout dans l'intensité de ses effets: _Attenditur quantitas virtualis in effectibus formæ_, et c'est à ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable. (I _Sent_., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantité, ajoute-t-il, se définit par la divisibilité, il suffit que ses effets extérieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, à sa manière--équivalemment--la nature de la quantité. Bien plus, elle participe à la fois à la quantité discrète et à la quantité continue. A la première, par le nombre de ses effets ou des objets simultanés auxquels sa vertu peut s'étendre à la fois; à la seconde, par l'intensité ou le degré de vertu de son action sur le même objet. Elle a donc deux fois le titre de quantité, mais à sa manière propre, car il y a autant d'espèces de quantité que d'espèces possibles de division. «Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis» (_Post_., ix, 7, b. 4.)--«Ratio quantitatis in communi consistit in quâdam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propriè in illis quæ secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis quorum divisio attenditur secundum ea quæ extrinsecus sunt, sicut virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et divisione actuum et objectorum.» (_I Sent., dist_. XIX, q. I, a. 1, ad 1.)--«Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum objectorum, et hoc per modum quantitatis discretæ; vel quantum ad intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas continua.» (_I Sent_., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)--«Duplex est quantitas. Una scilicet quæ dicitur quantitas molis vel quantitas dimensiva, quæ in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est quantitas _virtutis_, quæ attenditur secundum perfectionem alicujus naturæ vel formæ quæ quidem quantitas designatur secundum quod dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas _virtualis_ attenditur _primo_ quidem in radice, id est in ipsa perfectione formæ vel naturæ; et sic dicitur magnitudo specialis, sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et perfectionem....--_Secundo_ autem attenditur quantitas virtualis in effectibus formæ. _Primus_ autem effectus formæ est esse (durare); nam omnis res habet esse secundum suam formam. _Secundus_ autem effectus est operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum esse quidem, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ, sunt majoris durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ sunt magis potentia ad agendum.» (I, q. xlii, a. 1, ad 1.--Cf. ARISTOTE, _Méta_., l. V, c. xiii.--S. THOM., in _Méta_., l. V, lec. 5; Opuscule _de Natura generis_, c. xx.--SUAREZ, COMPLUTENSES, SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)

[44] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 62.

[45] Nous retrouverons plus tard la même méprise dans la conception du _moi_ dont M. Bergson fera la somme ou la file des phénomènes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;--et dans la notion de _continu_, dont M. Le Roy fera «une poussière incohérente et infiniment ténue, ne présentant ni liens intérieurs ni lacunes». (_Revue de Méta. et de M_., 1899, p. 547.) Une telle notion serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le continu est une unité dont les fractions sont seulement en puissance.

[46] ARISTOTE, _Polit_., l. I, c. 11.

[47] ARISTOTE, _Méta_., l. IV, c. xxvi, § 1.

[48] _Profecto impossibile ex individuis esse aliquid continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua, punctum autem individua._ ARISTOTE, _Phys_., l. VI, c. 1.

[49] Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'idée d'un _maintenant (nunc)_ dans la notion de temps, comme l'idée d'un _ici présent (hic)_ dans la notion d'espace. Le _nunc_ du temps définit l'_avant_ et l'_après_ par rapport à la sensation présente. Le _hic_ de l'espace définit la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, le dessus et le dessous, par rapport à un ici. On dit alors que l'espace ou le temps sont _centrés_. Mais ce sont là des données accessoires dont les sciences et la philosophie font abstraction.

[50] Voir notre réfutation de Zénon: _Théorie fondamentale de l'acte et de la puissance_, p. 62 et suiv.

[51] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.

[52] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 60, 64, 172. «L'idée même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque, renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la représentation du nombre deux, même abstrait, n'était pas déjà celle de deux positions différentes dans l'espace.» (_Ibid.,_ p. 67.)--«L'impénétrabilité fait donc son apparition en même temps que le nombre.» (_Ibid.,_ p. 68.)

[53] BERGSON, _Ibid._, p. 62.

[54] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 64.

[55] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 74.

[56] ARISTOTE, _Phys_., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S. THOMAS, _Ibid._, lec. 16; opuscule _de Tempore_, c. ii.--Cf. S. AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.--_E contra_, SCOT, SUAREZ ..., NYS, etc.

[57] S. THOMAS, _In Phys_., l. IV, lec. 17.

[58] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 88.

[59] BERGSON, _Essai sur les données_, p. 87, 89.

[60] Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des durées très courtes, la conscience ne puisse apprécier directement l'égalité ou l'inégalité de deux mouvements. Ainsi l'horloger apprécie à l'oreille si les battements d'un pendule sont isochrones. Par la répétition, et pour ainsi dire la superposition idéale d'un intervalle temporel sur un autre intervalle, l'uniformité des durées est assez clairement appréciée. On peut même apprécier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif pour être rigoureux et scientifique. Il exige comme complément des mesures externes. Ainsi l'on a déterminé qu'à Paris, pour battre exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.

[61] M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur l'espace une analyse analogue à celle de M. Bergson sur le temps. L'un et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et illusoire, l'autre métaphysique et vraie, à leur sens, qu'ils prennent pour base de leurs systèmes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur exposition, ont été obligés de se contredire et de rétablir implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement niée. Ainsi, par exemple, la notion d'un _minimum_ sensible de temps s'imposera à M. Bergson, comme à Berkley s'était imposé le _minimum_ sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, _Revue de Méta. et de Morale,_ 1910, p. 744-775.)