Part 9
--Mais il guérira, que je dis, n'est-ce pas?
Cette fois-là, il ne m'a pas répondu, et il remuait encore la tête; il m'a mis dans la main une pièce blanche, et puis il s'en est allé, le monsieur de Paris, et j'ai bien senti qu'il ne voulait pas me dire que le petit ne guérirait pas, jamais, et que ma fille l'avait sur les bras, pour toujours, à le regarder souffrir, sans rien pouvoir contre.
Alors j'y ai pensé toute la nuit, et je me disais: «Vaudrait mieux qu'il soit mort. Ça n'est qu'un moment à passer.»
Parce que, il faut bien vous dire ça, sur nos grèves, on ne meurt pas comme dans les villes: on en a l'habitude, voyez-vous, et ça ne nous dérange guère, vu qu'à tout moment il y en a qui s'en vont dans la mer, et c'est chacun son tour. Il faut ce qu'il faut, et on ne change pas sa destinée, vous pouvez me croire.
Pour lors, le lendemain, j'ai dit à Céline:
--Ma fille, c'est ça et ça; ton petit ne guérira jamais: il est empoisonné par la boisson. C'est pas ta faute; mais, plutôt que de le laisser souffrir, il vaudrait mieux lui faire délivrance, n'est-ce pas?
--Sûr, qu'elle dit, puisqu'on ne peut pas le nourrir, et qu'il a du mal.
--Si tu veux, que je dis, moi je ferai.
Elle m'a répondu:
--Bien sûr que moi je ne ferai pas, parce que je ne pourrais pas; mais tout de même je vois bien que c'est le mieux et, si tu crois, tu peux faire.
Vous pensez bien, mon cher monsieur, qu'elle en avait, du chagrin, en disant ça, et des larmes tout plein les yeux, malgré qu'elle se tenait, pour être forte et ne pas pleurer.
--Pour ça, si ce n'est que ça, je ferai, moi, que je dis.
--Alors, qu'elle dit, fais.
Il était, tenez, à ce moment-là, environ quatre heures, puisque nous avions deux bonnes heures avant le bas de l'eau, et que j'ai eu le temps de faire la toilette au petit. Et il riait, mon bon monsieur!
--Peut-être bien qu'il comprend, qu'elle dit, Céline: il sait que nous lui faisons de ne pas souffrir, puisqu'il rit tant!
Elle l'embrassait à tous les coups qu'elle passait devant, et elle lui riait en se tenant de pleurer.
--Mais, qu'elle dit, comment tu vas faire ça?
--Oh! que je dis, on le mettra dans la baratte, avec le flot.
Vous pensez bien, monsieur le juge, qu'on ne regarde pas à une baratte, pour un enfant, et j'ai même pris la plus propre, celle où je fais ma buée, et qui est comme neuve.
On avait bien arrangé le petit, avec du linge frais, et on n'y a pas regardé, vu que Céline n'aura jamais un autre enfant, comme vous pouvez croire. Elle lui a mis au cou sa petite croix d'argent qu'elle avait de sa première communion, avec une médaille de la Vierge. Elle ne les aurait données à personne, non, dame! pour or ni pour argent; mais, pour son petit, elle n'y a pas eu regret.
On faisait tout ça sans rien dire, à cause de la gorge, qui nous serrait, et on ne voulait pas avoir l'air. Quand le petit a été bien gréé, Céline l'a encore embrassé, et puis elle a dit: «C'est toi qui le porteras; moi je n'y ai pas le coeur.» Elle a pris la baratte qui était assez joliment grande.
--C'est celle, que je dis, où j'ai lavé tes affaires de noces.
--Du propre, dit-elle.
Je portais le petit, et elle marchait derrière, avec la baratte, et une couette qu'elle avait prise pour coucher l'enfant.
Il n'y avait personne par les grèves, rapport au temps, qui était vilain, ce jour-là. C'était grande marée. Nous avons mis un grand quart d'heure, dans les roches, pour attraper le bas de l'eau. Parce que, vous comprenez bien, si vous connaissez la mer, qu'il fallait joindre le bas de l'eau, pour que la mer, quand il y aurait le flot, prenne notre baratte et l'emporte dans le courant, qui est fort, comme je vous ai dit...
Mais c'était mal aisé d'aller, comme vous pensez, rapport à la pluie, car il n'y a rien de plus glissant que les roches de mer, quand il pleut dessus: c'est tout ciré. J'avais peur de tomber avec le petit, rapport à mes sabots, et je lui aurais fait du mal: je les ai tirés, et Céline a aussi tiré les siens, qui faisaient du bruit sur les cailloux, car on ne voulait pas être dérangées, vous jugez.
Quand on est arrivé, il y avait flot, déjà. Céline a posé la baratte, en la calant dessous avec du galet, pour qu'elle soit bien d'équerre, et le petit à son aise. On lui a fait un lit, nous deux, avec la couette, et Céline l'a embrassé pendant que je le tenais; mais elle ne l'a pas pris, monsieur le juge, ça, je vous jure, vrai comme je suis là! Elle ne l'a pas pris pour me laisser tout faire, et je n'aurais pas voulu le lui laisser prendre.
On l'a couché sur la couette, si mignon qu'il était! Il avait l'air d'un Enfant Jésus dans sa crèche.
Ah! dame! vous pensez bien, quand ça été fini d'arranger, et qu'il a fallu partir, c'était des cris et des cris! La pauvre Céline l'embrassait, son petit, fallait voir ça et ça fendait le coeur! Même qu'un moment j'ai cru qu'elle n'allait plus vouloir, la malheureuse, j'ai dû la remonter. Je lui disais: «Ça vaut-il pas mieux, tout de même, que de le laisser mourir de faim, quand tu n'as plus de pain à lui donner, et quand il va souffrir de son mal de boisson, sans pouvoir guérir?
--Oui, qu'elle dit.
--Mourir pour mourir, que je dis, et il ne souffrira plus.
--Non, dit-elle.
Elle pleurait, comme vous pensez, et je l'ai emmenée...
Souvent, elle se retournait, pour voir si le flot arrivait déjà. En route, nous avons retrouvé nos sabots. Il tombait une pluie fine.
--Pauvre petit, qu'elle dit Céline, il sera mouillé.
Vous me croirez si vous voulez, monsieur le juge, il n'avait pas pleuré en nous voyant partir. On aurait dit qu'il comprenait que c'était pour son bien, ce qu'on lui faisait là.
Quand nous avons été de retour sur la lande, Céline s'est retournée et moi aussi, comme de juste. Le flot avait monté, et nous reconnaissions notre baratte, quoique, vous savez bien, la baratte et les roches, c'est de la même couleur...
La mer venait tout autour.
Céline a levé les deux bras, un peu, et les a tendus vers. Et puis elle a été prise d'un hoquet.
Alors, je l'ai emmenée à la maison, pour qu'elle ne voie pas monter le flot...
LA BOMBE
C'est des mots, tout ça, des mots, et les mots sont faciles à dire! «La charité chrétienne, la pitié, rendre le bien pour le mal, pardonner les offenses...» On lit ça dans les Évangiles, mais Notre-Seigneur était Dieu, et moi je suis un homme, un homme, vous entendez? Il y a des choses qu'on ne pardonne jamais parce qu'on ne peut pas, et on ne peut pas parce qu'on est un homme. On dira bien, au confessionnal, qu'on les a effacées, et peut-être même on croira que c'est vrai, pendant une demi-minute, le temps de battre sa coulpe ou de recevoir la communion. Mais quand on rentre dans la vie, au diable la promesse qu'on avait faite à Dieu! On ne peut pas, et, dès qu'on repense à la chose, elle vous tourne le sang: il n'y a pas de serment qui tienne contre le sang qui tourne!
D'ailleurs, en fait de serments, je n'en avais qu'un dans la conscience: celui de les venger, les deux chères petites victimes, et, si bon chrétien que je sois, je me suis abstenu de faire mes Pâques, afin de n'avoir pas à raconter des secrets que je voulais garder, ou à promettre l'oubli du crime. Vous voyez que je raisonnais? J'ai toujours raisonné, depuis le commencement jusqu'à la fin, et froidement, ce qui ne refroidissait rien, je vous jure! Dans notre Espagne, la vengeance est un plat qui reste toujours chaud: on a trop de soleil dans les veines, pour que le coeur se refroidisse. Et maintenant encore, quand j'y repense, quand j'en parle...
Vous ne me connaissez pas, personne ne me connaît! Qu'est-ce qu'on sait de moi? Mon nom, Enrique Jarguina, qui me donne, au gré des badauds, un air de sorcier avec une odeur de roussi, comme si mes ancêtres avaient passé par les mains du Grand Inquisiteur, ce qui est bien possible. Quoi encore? On sait que j'ai appartenu au service de la Sûreté, à Barcelone, et qu'on m'a congédié, pour indiscipline, propos d'anarchiste. Un point, c'est tout! Dans les journaux, il y a quatre ans, vous avez lu ce que vous appelez mon histoire: _le Policier révolutionnaire,--Agent de la Sûreté compromis dans un complot anarchiste._ On a imprimé ça en manchettes, et j'ai eu mon heure de célébrité. Faute de preuves, on m'a relâché, mais révoqué, à cause de mes fréquentations. Voilà ce que vous savez, n'est-ce pas, et vous croyez savoir quelque chose? Je vais vous la dire, moi, la vérité, et elle ne ressemble guère à celle des journaux.
J'étais employé à la Préfecture, c'est vrai: j'y avais même un bel avenir; mes chefs étaient d'accord pour reconnaître en moi des qualités assez rares, et, quand il fallait pister quelque affaire délicate, qui demandait de la prudence, de l'ingéniosité, de la décision, tout de suite on appelait Jarguina. Vous pouvez consulter mes notes, elles existent encore: «Sujet d'élite, enquêteur exceptionnel, destiné à sortir promptement des emplois subalternes, etc.» Don Alejo Salas y Menezès, qui était alors préfet de la police, a daigné me mander à son cabinet, en trois occasions difficiles, pour causer avec moi d'affaires qui m'étaient confiées: il n'arrive pas à tout le monde, cet honneur-là! J'en étais fier, d'ailleurs, et je l'avoue, mais je n'avais pas besoin d'une flatterie pour m'encourager à bien faire: j'aimais mon métier, passionnément, par nature, comme le chien de chasse aime la chasse, parce qu'il est né pour elle. Aussi, nul n'a plus rien compris à mon personnage, le jour où l'on découvrit en moi des idées qu'on ne soupçonnait guère, et que, d'ailleurs, je ne me connaissais pas davantage, des idées que j'ai affirmées, pourtant, et que j'exècre, en raison du mal qu'elles m'ont fait, ce qui n'est pas peu dire, je vous prie de le croire! Vous voyez que mon cas n'est ni simple, ni clair: mes collègues de la Préfecture, et mes chefs avec eux, et les juges aussi, ont perdu leur latin sur cette énigme-là, et j'ai eu du plaisir à les regarder qui pataugeaient: j'en aurais ri de bon coeur, si j'avais été capable de rire dans la circonstance; mais je n'y songeais guère, eh! là, non!
Pour comprendre, il aurait fallu, comme toujours, chercher la femme: ils n'y ont pas songé, par bonheur... J'en avais une. Je ne vous raconterai pas ce roman, dont personne ne doit rien connaître. Sachez seulement, et cela vous suffira pour deviner le reste, que la señorita Barbara était de bonne naissance, d'une condition très supérieure à la mienne, que je l'avais enlevée, que nous nous adorions, que sa famille, par orgueil, avait fait le silence sur cette fugue, et que de notre amour une enfant était née.
Barbara et Catalina! C'était mon univers, à moi, et je ne dirai pas que je les aimais par-dessus tout, puisque je n'aimais qu'elles au monde! Je suis seul sur la terre, moi, je n'ai ni parents, ni amis, et le foyer que j'avais réussi à bâtir de mes mains,--si lentement, si tendrement, avec ces deux êtres qui ne connaissaient que moi, dont j'étais le refuge unique, l'amour total,--ce mystérieux et cher foyer, c'était ma religion, ma patrie, c'était Dieu et les hommes, toute ma raison d'être! Ah! les bons jours, la douce vie, alors! J'ai eu de l'ambition, dans ce temps-là, parce que j'avais un but, un rêve, celui de m'élever à une situation qui me permît d'épouser Barbara, le front haut, et de la ramener avec sa fille au rang dont je l'avais fait descendre!
En attendant nous cachions notre bonheur qui n'en était pas diminué; mes fonctions m'obligeaient à la plus grande réserve, car les «faux ménages» sont mal vus à la Préfecture, et mon avancement eût été certes compromis par ce «scandale de vie privée». D'ailleurs, nous touchions au terme de notre patience: encore trois mois d'attente, et ma nomination allait enfin nous délivrer de ces contraintes. Notre fillette avait six ans.
C'est alors que tout a cassé.
*
* *
Vous vous rappelez l'épouvantable journée de Barcelone, où trente-quatre personnes furent tuées ou blessées par la bombe qu'un anarchiste lança au passage du roi? Trente-quatre, c'est le chiffre officiel. Car les statistiques officielles ne comptent que les victimes laissées sur le carreau; les autres, celles qui saignent en dedans, au lieu de saigner sur la chaussée, on ne s'en occupe pas; on les plaint, un peu, mais elles n'ont pas droit à l'honneur de figurer dans le total: ceux qui restent, celles qui pleurent, les pauvres survivants qui suivent les cercueils, existences brisées, mais non pas supprimées, c'est là des quantités négligeables, paraît-il; on pèse la viande, mais l'âme n'a pas de poids, dans la balance administrative. Passons, et, aux trente-quatre victimes, faites-moi la grâce d'ajouter au moins un numéro: le mien.
Car vous vous rappelez aussi, peut-être, que plusieurs cadavres ne furent ni réclamés ni identifiés, et qu'il y avait, parmi eux, une petite fille éventrée, qui se cramponnait aux jupons d'une jeune femme sans tête? Ceux-là, je ne les oublierai pas, moi, et je les vois toujours, comme je les ai vus, côte à côte dans la boue sanglante. Les tripes d'un cheval faisaient un collier aux épaules de ma fille.
La pauvre mignonne chérie avait voulu voir le cortège des belles voitures, les cavaliers et le roi, «la cavalcade», comme elle disait; et je l'avais dirigée moi-même, j'avais choisi sa place, la bonne place, au bon endroit, au premier rang, là où la marche devait se ralentir. J'avais fait cela, moi, vous entendez! On est trop bête, quand on aime! De mon poste, je pouvais les surveiller, et on était ensemble sans avoir l'air de se connaître; et on était content, tous les trois. Elle battait des mains, ma fille, et sa petite maman souriait, et je les admirais, de loin, et je les caressais avec des regards. Barbara portait à son chapeau une plume bleu ciel, qui m'aidait à retrouver mon couple dans la foule, quand je l'avais perdu des yeux.
Et tout d'un coup, voilà les chevaux qui arrivent: notre Catalina sautait de joie, par petits bonds, comme on saute à la corde; sa mère s'inclinait vers elle, pour la contenir: c'est la dernière vision que j'aie eue de mes bien-aimées vivantes. Un tonnerre, un nuage, et puis rien!
J'ai compris tout de suite. J'ai couru. J'avais trop bien compris pour garder un espoir; mais je courais quand même; et quand j'ai découvert, dans la fumée, dans la poussière, parmi les tas de choses informes, dans le sang rouge, ma plume bleue; et quand je les ai vues, là, par terre, toutes les deux, elle et elle, ça été comme une autre bombe qui éclatait en moi, et qui déchiquetait tout; et je devenais un mort, moi aussi, pour toute ma vie!
Le roi en péril et mon métier à faire, je m'en souciais, vous devinez comme! J'étais fou. Je me souviens que je me suis jeté sur elles, et que je hurlais. Mais dans le désarroi général, on n'a pas pris garde au mien. Pourtant, le préfet, en passant, me vit; il crut que je relevais des blessés; il me cria:
--Pas ça, vous! Aux maisons! Cernez les maisons!
Ce mot-là m'a rendu ma tête, en me rappelant au devoir. Pas le devoir professionnel, hein? Non! Celui de venger mes mortes, de trouver le bandit qui me les avait tuées, de le leur apporter, à elles, rien qu'à elles, et de le leur saigner en holocauste, pour elles toutes seules! Mon devoir d'amour et de vengeance, quoi!
Alors... C'est ici qu'il faut bien m'écouter, si vous voulez comprendre. Il y a de grandes minutes, dans la vie, et c'est dans ces minutes-là qu'on reconnaît les hommes: les uns sont démolis par la secousse, et les autres, au contraire, sentent leurs forces exaspérées, décuplées: le talent qu'ils ont devient du génie. Lorsque la bande des nigauds voit tout perdu, et qu'en effet tout est perdu, ceux-là retournent la victoire, d'un coup de doigt, et ils vous gagnent la bataille: c'est des Napoléon, ceux-là! J'en suis, et je n'en tire pas vanité, allez! car c'est une espèce de folie qu'on a, une crise dans laquelle on vaut plus que soi-même, et qui ne dure qu'une minute! Le temps de me redresser et de pivoter sur mes talons, d'un seul coup d'oeil au boulevard, j'avais tout vu, tout noté, classé tout, supputé, confronté, réfuté, éliminé des hypothèses, calculé la durée, l'espace, la trajectoire, et j'étais sûr de mes déductions:
--Ça vient de là!
Une maison, quatre étages; au second, volets clos, appartement vide: j'étais sûr! La vérité ne ressemble pas à l'erreur; elle porte en soi une puissance d'illumination qui éblouit quand on la regarde en face, et que les erreurs ne possèdent jamais, même quand elles sont vraisemblables. C'est un coup de clarté subite, un éclair dans la nuit, une fenêtre qui s'ouvre et se referme: la vision n'a duré qu'une seconde, et, dans cette seconde, il faut avoir tout vu!
Je voyais: l'homme, probablement un seul homme, ses combinaisons, ses moyens, ses actes, jusqu'au geste suprême de lancer la bombe. Ici, deux incertitudes: Avait-il suffisamment préparé sa fuite? A-t-il eu le temps de sortir? J'étais, tout à l'heure, à cinquante mètres, que j'ai franchis en courant. De plus, j'ai perdu deux minutes, dans la douleur, peut-être trois. Il a deux étages à descendre: prudemment, ou bien à la course? Selon sa nervosité, et j'ignore. Une chance de le trouver dans l'escalier, dans le couloir, ou hésitant sur le seuil. Vite, vite! Sans même un regard à mes mortes,--est-ce que le taureau pense à l'étable, quand il fonce sur le picador?--je me ruais vers la maison et j'étais le taureau qui souffle droit devant lui, mais qu'on n'amusera pas avec des banderilles!
Ah! la bonne porte! Personne n'avait l'air d'y songer, à cette porte-là; les imbéciles allaient aux maisons innocentes, et pas un d'eux ne me suivait! A moi tout seul, la proie! J'arrive. Sur le trottoir, sur le seuil? Pas un de ces passants n'est lui! Je le reconnaîtrais. A-t-il passé? En m'engouffrant dans le corridor, en gravissant l'escalier, j'arrangeais mon plan, mon rôle, un beau plan, je vous jure, et ça tournait vite, dans ma caboche! Ceci, cela, il résulte ceci, je fais cela, bravo! Après? Ça, tout de suite! Et alors? Un temps d'arrêt, doute rapide: quelle marche suivre, à présent? Celle-là, sans hésiter, c'est la bonne, je tiens le fil! Je tiens mon homme, s'il est encore là. Caraco! quand je te tiendrai, si je peux te tenir, tu seras mon seul bien sur terre, mais je ne te rendrais pas pour tous les trésors de Vigo!
Premier étage, ce n'est pas ici: grimpons! A mesure que je monte, une espèce de joie me crie que j'ai gagné, et qu'il est toujours là. Je le flaire? Non, mais un courant télépathique s'établit entre lui et moi: il me sent venir, je le sens vivre. Ce n'est plus, comme tantôt, ma raison qui révèle et démontre la vérité, c'est ma tension nerveuse qui se rapproche d'une autre, ma sphère d'attraction qui entre dans la sienne...
Second étage. J'y suis! Il y est, nous y sommes! Sur le palier, deux portes, à droite, à gauche, Nord, Sud, c'est celle-ci! Sonner, entrer? Jamais, jamais, jamais! Mon envie d'enfoncer la porte, l'envie du taureau, on saura la dompter, n'est-ce pas? Je me dédouble, je suis double: le moi intelligent qui surveille ma brute a pris le taureau par l'oreille, et il l'entraîne, et il lui dit:
--Allons, stupide bête, tiens-toi tranquille, ma bonne bête, et je te la livrerai, ta proie, et tu l'auras à ta merci, pendant des heures, des jours, pour la torturer bien longtemps, beaucoup, beaucoup... Viens par ici, ma bonne bête...
La tempe collée à la porte, j'écoute: ce mur de planches, ce fragile bois peint, c'est trop tentant, et le taureau voudrait se ruer sus!
--Pas ça, te dis-je... Une mêlée, des revolvers, et, si tu t'es trompé dans tes calculs, tu te trouveras tout seul contre plusieurs: vas-tu risquer les hasards d'une lutte, où tu seras peut-être le vaincu, où tes balles s'égareront peut-être dans un autre que lui, et où ta meilleure chance sera de le tuer d'un coup, trop vite... Allons donc, viens par là, ma brute, et je te le remettrai, à ta guise, plus tard...
A reculons, en léchant la porte des regards, je m'écartais du seuil, et doucement, avec précaution, sans bruit, lentement, toujours à reculons, je montais les marches de l'étage suivant, pour me cacher par delà le tournant; avec des sens aiguisés, j'écoutais, discernant et analysant les bruits, ceux de la rue, qui entraient par des fenêtres, ceux de l'appartement, qui venaient vers la porte...
On marche, on vient... On l'a touchée, la porte, de l'autre côté! On écoute, derrière! Son oreille est appliquée au bois que mon oreille vient de chauffer. Ah! comme j'entends, comme je vois! On va ouvrir! Sûrement, on va ouvrir avant deux secondes, on ouvre déjà! On ouvre de la main gauche, et ce n'est pas la main qui a lancé la bombe, mais c'est l'homme! Je suis plus sûr que jamais. Pourquoi a-t-il tardé tant à partir? On expliquera cela plus tard, et qu'importe, puisque c'est lui qui vient à moi! Silence, mon coeur, tu bats trop fort, on va t'entendre aussi...
La porte s'entre-bâille avec prudence, et j'encourage électriquement celui qui n'ose pas encore sortir: «Viens donc... Il n'y a personne... Viens donc...»
Il se décide... Il ouvre. Il se hasarde... Sa tête est déjà dehors. Il est rassuré, maintenant, par l'escalier désert. Je ne veux plus penser à lui, pour qu'il ne perçoive pas mon fluide! Penser à autre chose, je ne peux pas! Il s'aventure!... Son pied droit est sur le palier. Je me plaque au mur pour exister moins. Il est sorti! Je l'ai!
Le taureau est mort, je suis chat! Mon gibier examine, encore une fois, en bas d'abord, en haut après. Il a dûment constaté que personne n'est dans l'escalier.
--Va donc, crétin!
Il referme la porte derrière lui. Il descend, la main droite sur la rampe, la main qui a lancé! Je la vois! Je peux me pencher, à présent, pour mieux voir! A deux mètres sous moi, la tête où l'idée de mon deuil a germé, la voilà!
D'un regard, j'ai vu tout l'homme, son vêtement, des pieds à la tête, chapeau, veste, pantalon, souliers, je connais tout, moins le gilet; sous le rebord du chapeau, le bout de son nez pointe, et sa barbe. Je le connais, et je le reconnaîtrais entre cent mille, tel qu'il est vêtu là, du moins. Que j'entrevoie son visage, à présent!
A pas de félin, je descends derrière lui, et il ne m'entend pas... Je descends. Je le gagne en vitesse, car il n'avance qu'avec circonspection, lui: il n'est pas sûr, lui, mais moi, je suis sûr, et je vais vite. Je vais le joindre... Il entre dans la pleine lumière de la fenêtre d'escalier. Qu'il se retourne maintenant!
Pour qu'il se retourne, je tousse.
Il sursaute, pivote, et je vois la face de l'homme que je tuerai, mais dont je vais devenir l'ami, d'abord, pour le tuer à mon aise...
*
* *
Gestes prévus: tout de suite, il a saisi son revolver dans la poche de sa veste.
--Ami! Je suis avec vous. Ne craignez rien de moi.
J'ai parlé à voix basse, et, pendant qu'il hésite, j'ajoute, à voix plus basse encore:
--Un coup de feu, on vient, vous êtes pris!... Silence, et je vous sauve! Sur la tête de mon enfant, je jure que je vais vous tirer d'ici.
Certes, l'accent de ma parole devait être convaincant: jamais je n'ai prêté un serment plus sincère que celui-là! Pourtant l'homme se méfiait, et j'ignore ce qui serait advenu sans les pas et les cris qui envahirent le corridor, au-dessous de nous.
La fuite en avant est barrée; en arrière, je coupe la retraite.
--Avec moi, vous passerez. Confiez-vous, ne parlez pas. Laissez-moi marcher le premier.
Cette proposition, qui rend l'escalier libre vers les étages supérieurs, prouve ma bonne foi. Je passe.
--Ne me quittez pas d'une semelle. J'expliquerai plus tard. Venez.
La ruée des agents et des policiers en bourgeois a traversé le couloir et monté vers nous; les revolvers brillent aux poings. Je crie:
--Eh là, donc! Attention!
Ils ont reconnu la voix d'un chef.