Part 8
Après cela, c'est une nouvelle lacune dans ma mémoire: je ne sais pas comment s'acheva la journée. J'ai la vague réminiscence d'être revenu à moi, vers le soir, et je grelottais nu, sur le sol. Je m'entends geindre. Ensuite, j'ai dû dormir.
Ce sommeil m'a sauvé. Probablement il fut long, car il faisait grand jour, lorsque je m'éveillai, voyant tout, jugeant tout, épuisé, mais redevenu un homme.
Le premier mouvement que mes bras purent exécuter fut de se tendre vers l'ancienne adorée. A genoux, au bord de sa couche, je levais vers elle mes mains ressuscitées, mes regards de prière, mon remords inutile. Ah! comme j'ai pleuré sur le bord de ce lit, et comme elle est entrée dans moi, à travers mes larmes, l'image de ce corps qu'il ne faut plus décrire, la vénérable horreur de cette morte que j'avais faite!
Ah! oui, ce matin-là, je l'ai aimée saintement, l'impassible victime, et religieusement, d'un bel amour que je n'ai jamais connu durant ma vie, d'un grand amour expiatoire. Éclairé par la mort et dégagé de moi, je l'ai chérie pour elle et non plus pour moi-même, et je l'adorais de tout mon respect, de toute ma douleur, mille fois mieux qu'au temps de sa beauté!
En cet état d'esprit, une idée fixe s'intronisa en moi: «Je ne veux pas que nul la voie ainsi».
Dans le voeu de l'ensevelir, je me traînai sur les genoux. Je traversai la chambre. Je gagnai la fenêtre; je pus me hausser, et l'ouvrir. Tout le printemps entra chez nous, et l'infection s'évada dans le bleu.
*
* *
Vous savez le reste: un passant qui m'aperçut, debout à la fenêtre, complètement nu et m'écroulant sur le parquet; les gens qui sont venus, et ma convalescence, l'enquête, le jugement...
On a eu tort de m'acquitter. On déclame des inepties! Qu'on hésite à guillotiner un homme, je le conçois, moi qui ai tué! Je le sais mieux que personne: nul n'a le droit de punir; ni le mari, ni le juge, nul n'a le droit de tuer. Mais, si ce droit-là n'existe pour aucun, quelle aberration peut inspirer les êtres qui osent, sous couleur de justice, trouver à l'assassin des circonstances atténuantes? Il n'y a pas d'excuses au meurtre, quel qu'il soit! Afin de m'épargner, on a stupidement invoqué la passion, les lois du mariage, l'adultère de Berthe! Le rouge de la honte m'en montait au visage pendant que j'écoutais ces bavardages monstrueux! Avocats et jurés, on voit bien que ceux-là n'ont pas vécu, comme moi, face à face avec un cadavre qu'ils venaient de faire! Mais, voilà! ces messieurs ont une loi qui tue: ils n'osent plus l'appliquer, et ils n'osent pas l'abolir. Alors, lâchement, ils me cherchent des excuses, ce qui fait leur ignominie; ils les trouvent, ce qui fait leur crime, et ils se détournent de moi en se lavant les mains.
Soyez tranquilles, Pilates! Ce que vous n'avez pas le courage de prescrire, pour l'exemple, je m'en charge, et moi, j'en ai le droit, n'est-ce pas? Je suis le maître de ma vie. De nulle autre, entendez-vous? mais je suis le maître de celle-là, et je la jette. Je n'en veux plus. Bonsoir.
LE PRIE-DIEU
Le procès-verbal relate:
«Ce mardi 3 février, à quatre heures dix du soir, etc... Nous nous sommes transporté au cimetière Montmartre, etc... Le préposé nous ayant conduit à la sépulture Derouville, sise, etc..., monument formant chapelle muni d'une porte de bronze, pleine dans sa partie inférieure, ajourée dans le haut par une grille à décor de feuillages et de rinceaux; avons fait ouvrir ladite porte et trouvé, à l'intérieur du monument, le corps d'une jeune femme qui gisait sur le dallage, parmi des flaques de sang coagulé; laquelle donnant encore signe de vie, mais sans connaissance, serrait dans sa main droite une petite clef d'acier, reconnue pour être celle du caveau, et qui était maintenue par une chaîne d'or attachée à la ceinture; les meubles meublants de la chapelle, éparpillés dans le plus grand désordre, présentaient les traces d'une lutte: un prie-dieu était renversé, des vases en porcelaine, ayant contenu des fleurs et décoré l'autel, étaient en éclats sur le sol; une marche en marbre blanc qui règne en avant de l'autel était couverte de boue et brisée en un endroit par une balle de revolver petit calibre que nous avons retrouvée et recueillie (pièce jointe)... La blessée, formellement reconnue par le préposé pour être la dame veuve Léon Derouville, âgée de vingt-trois ans, a été par nos soins transportée à l'hôpital, etc. Cinq blessures ont été relevées sur son corps, toutes les cinq provenant d'une arme à feu, et toutes intéressant le côté droit: deux au sommet de l'épaule droite, une à la cuisse droite, une à la cheville du pied droit, une au crâne, formant séton, en arrière de l'oreille droite. Après un premier examen, les médecins ont déclaré que l'état de la victime était des plus graves, les blessures remontant à vingt-quatre heures au moins, et des complications restant à redouter, autant en raison du retard apporté aux premiers pansements qu'en raison d'un séjour prolongé dans la température humide et froide du monument funéraire; que la dame Derouville, même si l'on parvient à la sauver, ne sera pas de longtemps en état de subir un interrogatoire, etc.»
Le sieur N..., gardien attaché au cimetière, dépose:
«... La dame veuve Léon Derouville lui est parfaitement connue; depuis le décès de son mari (octobre dernier), elle vient régulièrement au cimetière, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, apportant chaque fois des fleurs et procédant elle-même, avec les plus grands soins, au nettoyage et rangement de la chapelle; le lundi 2 février, elle se présenta à son heure ordinaire, soit une heure et demie après-midi; la neige tombait en abondance depuis le matin, et les allées du cimetière étaient absolument désertes... Se souvient d'avoir salué la visiteuse, et de l'avoir suivie des yeux, tandis qu'elle s'éloignait dans la neige, où ses pas laissaient une trace qui fut promptement recouverte; mais il ne l'a pas vue sortir, et d'ailleurs n'y a point pris garde, supposant qu'elle avait repassé à son insu. A constaté, le soir, devant la sépulture Derouville, des inégalités de la neige, attestant que le sol avait été piétiné, mais n'en a tiré aucune conclusion inquiétante, puisqu'il avait noté lui-même la visite de la veuve. Les rondes réglementaires n'ont amené aucune constatation anormale, pas plus dans la soirée du lundi que dans la matinée du mardi. La neige ayant continué à tomber, le mardi matin, les visiteurs furent très rares: cependant, vers midi environ, un jeune garçon, âgé d'une douzaine d'années, inconnu, interpella le préposé, dénonçant la présence de «revenants» dans la région Nord-Ouest, où il disait avoir entendu des soupirs et des bruits de chaînes; à quoi le préposé n'a pas pris garde, croyant à une plaisanterie macabre. Dans l'après-midi du même jour, une dame âgée, qui sortait du cimetière, entra dans le bureau, et, très émue, déclara que, dans la même région Nord-Ouest, «un mort avait été enterré vivant, et qu'il appelait». Rapprochant alors cette seconde déclaration de celle qui l'avait précédée, s'est rendu dans la région indiquée, et là, au cours d'une ronde, mais seulement après de longues recherches, a effectivement entendu des soupirs ou des râles; a découvert enfin que ces bruits provenaient de la sépulture Derouville, où il a reconnu la présence d'un être vivant, enfermé dans la chapelle; est aussitôt revenu au bureau, pour y prendre ses clefs, et a fait informer le commissariat...»
La dame veuve Alexis Derouville, mère de feu Léon Derouville et belle-mère de la victime, habitant avec cette dernière, boulevard Malesherbes, nº..., dépose:
«Sa belle-fille, bien qu'elle soit jeune et extrêmement jolie, mène l'existence la plus solitaire, ne sortant que pour se rendre sur la tombe de son mari; elle a toujours été d'un caractère aimable et doux, fort timide, qui ne permet pas de supposer qu'elle ait donné lieu à l'exercice d'une vengeance; après trois ans d'une union parfaitement heureuse, la jeune femme, devenue veuve, en ressentit un chagrin si profond que la vie lui sembla désormais à charge; très calme autrefois, elle est à présent fort impressionnable et passe ses nuits à pleurer; la famille et le médecin, inquiets de sa santé, ont dû intervenir pour restreindre à deux par semaine ses visites au cimetière, visites qui, dans les premiers temps du deuil, avaient été quotidiennes; la veuve s'est résignée à obéir, mais son occupation perpétuelle consiste à décompter les heures qui la séparent du moment où il lui sera permis de retourner vers les restes de son époux. Le jour du crime, sa belle-mère s'attacha vainement à la dissuader, en raison du mauvais temps, d'effectuer le pèlerinage ordinaire; la jeune femme répondit:
«--Il doit avoir si froid, là-bas, dans la neige; il aurait encore plus froid, s'il voyait que je l'abandonne... etc.»
Le 9 février, la dame Léon Derouville, dont l'état s'améliore, peut enfin être interrogée; elle dépose:
«Je suis arrivée au cimetière vers une heure et demie; il était tout blanc de neige et absolument désert; cette grande solitude m'a serré le coeur, à cause du pauvre ami qui me paraissait plus abandonné que jamais; je croyais l'entendre pleurer et j'ai hâté le pas, pour le rejoindre plus vite; le chemin m'a paru bien long et j'avais une espèce de peur. Je n'ai rencontré personne dans les allées, mais, tout d'un coup, au tournant d'un sentier, je me suis trouvée en présence de deux hommes qui s'abritaient de la neige, appuyés contre la porte d'un monument; ils fumaient des cigarettes, ce que j'ai remarqué, parce que cela m'a choquée, mais je ne leur en ai rien laissé voir; ils étaient jeunes et ils avaient mauvaise mine; cette rencontre imprévue m'a fait une impression pénible, car je suis maintenant très nerveuse, et j'ai marché plus vite; j'ai entendu derrière moi ces hommes, qui me criaient des choses que je n'ai pas comprises; je ne me suis rassurée qu'en arrivant au caveau, où je me sentais protégée par Lui, et j'ai bientôt oublié cette rencontre. J'ai rangé mes fleurs et je me suis agenouillée sur le prie-dieu, pour causer avec Lui. J'étais là depuis un certain temps, lorsque tout d'un coup j'ai éprouvé du malaise, et je ne pouvais plus penser, et Il ne me répondait plus, et c'était comme si quelqu'un nous avait écoutés. Je sentais un poids sur mon cou; alors j'ai instinctivement tourné les yeux vers la porte, qui était restée ouverte, et j'ai vu la figure des deux hommes, qui étaient cachés et qui avançaient la tête, chacun d'un côté; ils m'ont paru encore plus méchants, et, de saisissement, j'ai poussé un cri. Alors ils sont entrés en même temps, et je les ai suppliés de sortir, parce qu'ils profanaient le repos; je n'avais plus aussi peur, mais je pensais qu'ils marchaient sur Lui, et ça me faisait mal. Je leur ai parlé bien poliment, mais ils riaient, et ils me disaient encore des choses, des compliments; j'ai recommencé à prendre peur, et un des deux m'a touchée: alors, j'ai crié de nouveau; alors, ils m'ont enfoncé un foulard dans la bouche, et j'étouffais; ils riaient toujours, et ils me serraient, avec leurs mains, par tout le corps; ensuite, pendant que l'un me tenait, l'autre a jeté un sou en l'air, comme pour jouer à pile ou face. J'ai entendu le sou tomber sur la pierre de mon pauvre mari, et l'un des deux hommes a poussé un juron, puis il s'est retiré dans l'allée, en me laissant seule avec l'autre. A ce moment-là, j'ai compris que j'étais l'enjeu, et je me suis débattue, mais le perdant est venu au secours de son camarade: à eux deux, ils m'ont tordu les reins pour me jeter sur le prie-dieu, et l'un m'a prise par les poignets, l'autre par les chevilles, et je ne sais plus, je ne veux plus savoir. J'ai entendu mon pauvre ami qui pleurait, dessous, et je me suis évanouie.
«Lorsque j'ai repris connaissance, un des deux hommes était debout devant moi, et l'autre, du dehors, appelait son camarade, en criant qu'il venait du monde: alors, le vilain homme est sorti en courant, et je me croyais sauvée, et je me soulevais; mais j'ai compris bien vite, à leurs rires, que l'un avait fait une farce à l'autre, et que personne ne venait...
«Alors, le second a dit que c'était son tour, à présent, et je le regardais avec frayeur; alors, il s'est mis à danser devant moi, dans le sentier, en faisant des gestes affreux. J'avais retrouvé ma raison, et, d'un coup, sans avoir l'air, j'ai poussé la porte, si vite et si fort, qu'elle s'est refermée, au nez de l'homme. Alors, il a été furieux, et son camarade riait en se tapant les genoux: je les voyais à travers la grille, et, à mesure que l'un riait, l'autre devenait plus en colère. Il avait la figure collée contre le bronze du grillage, et il me criait des injures, des menaces, il m'ordonnait de rouvrir la porte, et, aussi, par instants, il prenait une toute petite voix pour me dire des choses que je n'ai pas comprises, et me faire des promesses qui n'avaient pas de sens, pendant que son camarade riait de plus en plus.
«Je m'étais blottie dans le coin, contre l'autel, pour être aussi loin que possible. Mais il a sorti son revolver et me l'a montré à travers la grille, jurant qu'il allait tirer et me tuer, si je n'ouvrais pas. Je me suis jetée à terre et traînée vers la porte, pour m'appuyer tout contre en me faisant petite, afin qu'on ne pût pas me viser; mais, si j'ai eu cette idée-là, bien sûr mon pauvre mari me l'envoyait, par pitié pour moi, car je n'ai réfléchi à rien, et l'idée m'est venue toute seule.
«Alors, le brigand a tiré un coup de feu qui a sonné fort dans le caveau, et j'ai senti comme si on me frappait l'épaule avec un bâton; il a tiré, sans arrêter, plusieurs coups de revolver; tout s'est mis à tourner sur ma tête, l'autel, les murs, et je n'ai plus rien entendu.
«Quand je suis revenue à moi, la nuit tombait; j'ai essayé de me relever et je n'ai pas pu: je souffrais partout. J'ai essayé de crier, et je n'ai pas pu. La nuit est venue tout à fait. J'avais mal dans la poitrine et à l'épaule, chaque fois que je respirais. Toute la nuit, la douleur m'a empêchée de dormir; j'étais glacée, et je devenais folle, tant j'avais peur de tous ces morts, autour de moi. Je ne veux plus m'en souvenir! Le matin, j'ai entendu des pas; j'ai appelé. On ne m'a pas répondu. Je tremblais de fièvre: dans un vase de fleurs, le seul qui ne fût pas brisé, j'ai bu de l'eau. La neige est tombée encore: le vent la soufflait sous la porte. Deux fois, j'ai entendu des pas, mais personne n'a fait attention à moi. Si quelqu'un était venu, j'aurais jeté la clef, pour qu'on m'ouvrît! J'ai fait une prière et j'ai compris qu'il faudrait mourir là; au moins je mourais près de Lui. Je ne sais pas comment on m'a retirée...»
Note pour le Parquet de la Seine: «17 février. La dame veuve Léon Derouville est décédée à la date de ce jour, atteinte de pleurésie; les auteurs de l'attentat sont activement recherchés.»
LA BARATTE
--Oh! ma foi, Dieu oui, monsieur le juge, c'est bien vrai que j'ai tué, on peut le dire, et même je n'y ai pas regret, vous savez bien. Je suis une pauvre malheureuse femme, et si vous croyez qu'il vaut mieux qu'on me coupe le cou, ce n'est pas moi, bien sûr, qui vous dédirai; je n'en aurai pas de la peine, monsieur le juge, bien sûr! Il faut le faire, si vous voyez que c'est mieux, et vous ne devez pas vous déranger à cause de moi, quand c'est votre idée, parce que moi, ça ne me fait rien, vrai comme je vous parle.
On peut bien dire que j'ai fait ça, de tuer, et toute seule, car ma fille n'y est pour rien, je vous le promets: elle m'a regardé faire, oui, mais pas plus, monsieur le juge, et vous pouvez me croire, car je ne voudrais pas vous faire tort avec un mensonge, quand vous avez été toujours bien honnête avec moi, et pas méchant, comme on raconte qu'il y en a chez vous autres. Ma fille a su que j'allais tuer son petit, ça, ça est; mais pour m'avoir donné un coup de main, ça, non, elle n'a pas fait. Tout de même, vous pouvez bien lui couper la tête à elle aussi, comme à moi, monsieur le juge, et vous lui rendrez service: car elle n'a rien de bon à attendre sur la terre, et elle sera mieux dessous, comme de raison. Elle se reposera, et il n'est que temps: elle l'a bien gagné, et son paradis avec, car nous n'avons jamais fait tort à personne, ni l'une ni l'autre, et le bon Dieu le sait bien.
Mais je vais vous dire le tout, et vous m'excuserez si je vous retiens un peu de temps à m'écouter: il faut que je remonte en arrière pour que vous compreniez le fin de la chose, n'est-ce pas?
Je n'ai pas eu la vie heureuse, moi non plus: c'est la boisson qui a fait le mal, toujours la boisson! Le cidre, et l'eau-de-vie, surtout! L'eau-de-vie fait tout le mal, chez nous! Pas à moi, mon bon monsieur, car je n'en ai jamais touché une goutte, et ça me fait peur, tenez, comme le feu! On a eu trop de misère, rapport à la boisson!
Mon père était bon marin, et il gagnait, à Islande, des écus et de l'or, tant et plus; mais, une fois à terre, il buvait tout, et toujours en bordée! Pour lors, on ne mangeait pas, l'hiver, et nous étions sept enfants, sans compter mon frère Yves-Marie, qui faisait huit, et qui était drôle, comme on appelle: je veux dire qu'il n'avait pas toute sa tête; mais il était fort, dame! et solide, et il lui fallait des patates à son souper, plus qu'à un autre, encore. Mais on n'en avait pas à lui donner tous les jours, ni de la soupe, bien sûr, et personne ne mangeait à sa faim.
C'est dans ce temps-là que je me suis mariée avec mon mari; au commencement, ça marchait: il était bon marin, lui aussi; mais il n'allait pas à Islande; il ne buvait que le dimanche et le lundi. C'était un brave garçon, je dois le dire, pas mauvais et courageux à l'ouvrage, qui savait la mer; mais, quand il était en boisson, il ne connaissait plus rien et il cassait tout. Mon meilleur temps, c'est quand il rentrait tout mort à rouler: alors, ça allait; je n'avais qu'à le ramasser pour le mettre dans le lit, et, comme ça, il ne faisait pas de dégât dans la maison. Ça coûte, quand on casse! Et même sans casser, on avait de la peine à vivre, tenez! Nous avions cinq enfants, en comptant Toussaint, qui était drôle, comme son oncle, et puis Honorine, la cadette, qui ne savait pas parler, à cause d'une maladie, et qui était muette, sauf votre respect. On dit que toutes ces maladies-là, c'est la boisson qui les fait, la boisson des parents, vous comprenez: moi, je ne peux pas croire, parce que ça ne serait pas juste, et le bon Dieu est juste. Mais on dit que c'est vrai tout de même. Pour lors, quoique ça, j'avais du mal. Mon mari, à la fin, se soûlait trois et quatre fois la semaine. C'était trop, mon cher monsieur, vous ne trouvez pas? Un jour qu'il était bu, mais pas assez, il a voulu aller sur son bateau, malgré le temps: il a attrapé un coup de gui à la tête, et il est tombé dans l'eau; on l'a trouvé, après trois jours, sous le courant, parce qu'il faut vous dire que le courant, par chez nous, est fort comme un diable, et il vous emporte: jamais on ne reste en place, avec lui.
Quand on a retrouvé mon homme, on est venu me chercher: je l'ai vu, couché tout en grand sur la grève, même que les crabes l'avaient haché, et qu'il avait encore deux bigorneaux, un sur chaque oeil, à le manger. Voilà l'eau-de-vie, monsieur le juge, et ce qu'elle fait! Ça n'est pas une pitié?
Aussi, quand il a fallu marier mon aînée, Céline, j'ai bien gardé, allez, pour voir si son prétendu n'allait pas aussi à la boisson, comme le mien et celui de ma mère. Dans le pays, ils buvaient tous, ou autant dire; alors, je l'ai pris ailleurs, pas bien loin, à dix lieues. Et il avait l'air doux, je vous assure, ce garçon, et gentil, et il jurait sa foi que jamais il n'avait touché une bolée, et qu'il prenait seulement un rien de piquette, à son souper, comme de juste. Un homme, non plus, ne peut pas se priver de tout. Oui, mais, mon bon monsieur le juge, il mentait, celui-là, et j'ai bien su, quand il a été marié avec Céline, qu'il était tout pareil aux autres, devers la boisson. Le cidre et tout, ça marchait! Chaque matin un verre d'eau-de-vie, avec son café, et un grand verre, tenez! Il était bon maçon, et il se faisait des journées de trois et quatre francs, quand il voulait, et on le demandait, car on fait assez bien de bâtisses, dans tout le pays, autour de Brest. Mais il ne cherchait pas souvent le travail, et il refusait d'aller au chantier, s'il avait dix sous dans sa poche, pour se soûler. Quand il n'avait plus rien, il travaillait un jour, deux jours, quelquefois trois, mais pas plus, car le samedi arrivait tout de suite, et, le soir, vite au cabaret, pour le dimanche, le lundi, le mardi; soûl mercredi, il dormait avec sa boisson.
Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes capable, et qui êtes quelque chose dans la justice, est-ce que vous ne pourriez pas faire une loi pour empêcher qu'on vende de l'alcool dans tous ces cabarets de misère? Ça serait charité pour les pauvres femmes, et pour les hommes, aussi, puisqu'ils se tuent la santé avec ça! Si c'est poison, comme on dit, il faut vendre ça chez le pharmacien, avec tant d'autres poisons qu'il a! Je dis peut-être bien une bêtise, et vous m'excuserez, peut-être; mais si j'étais juge dans le pays, moi, ou le président, ou quelque chef, comme vous, j'opposerais de vendre la mort, tant que ça.
La vérité, c'est que la misère avait commencé chez Céline, dès au bout d'un an qu'elle était mariée, autant dire tout de suite: chez le meunier ou chez l'épicier, on ne voulait plus lui faire crédit, vous pensez bien, puisqu'elle ne payait pas.
Mais ça a bien été une autre histoire, un jour. Voilà-t-il pas que le mari de Céline s'en est retourné dans son pays, tranquille comme Baptiste?
--On ne peut plus aller, qu'il dit, je m'en vais.
Et il a fait. Le vrai, voyez-vous, c'est qu'il a mieux aimé garder tout son argent pour la boisson, et être tranquille avec ses amis, comme avant le mariage, quoi! On l'a plus revu. Céline est venue demeurer avec moi. Mais c'était de la misère, tenez! Car, moi, comment voulez-vous que je gagne? Ah, oui, c'était de la misère, et vous pouvez me croire.
Pour lors, je vous dirai que ma fille, dans ce temps-là, nourrissait son petit, qu'elle avait eu. Mais elle ne faisait guère de lait, vous entendez bien, parce qu'elle ne mangeait pas, et il faut savoir, monsieur le juge, qu'une femme a besoin de manger, quand elle nourrit. Le petit prenait la bouillie. Il venait bel enfant, tenez, magnifique! Il forçait à vue d'oeil. Tout de même, il ne marchait pas, et quand il a eu ses quatorze mois, impossible qu'il se tienne debout; alors, on a bien vu qu'il avait une jambe un peu courte, ou la hanche, tenez, là, qui était faible, et qui pliait. Je l'aimais bien. Il me riait. Céline me le laissait, quand elle allait laver au puits. J'essayais de le mettre droit, et je halais sur sa jambe, pas trop fort, pour qu'elle allonge.
Un jour, un beau monsieur de Paris, qui se promenait sur nos grèves, était là à me regarder faire, et il dit comme ça: «Qu'est-ce qu'il a, ce petit?» Et il le touche avec un air de s'y connaître.
--Vous êtes un médecin? que je lui dis.
--Oui, dit-il.
Il remuait la tête et il n'était pas content. Je demande:
--Qu'est-ce que c'est avec le petit, s'il vous plaît?
--L'hérédité, qu'il me répond.
--C'est mauvais, cette maladie-là? Et d'où qu'il l'a prise?
Il a ri un peu, pas beaucoup, et il m'a demandé:
--Le père boit?
--Vous êtes sorcier? que je dis.
--Non, qu'il dit.
--Ah! que je dis, vous savez tout de même le vrai.
Alors, il me demande si le gamin a des frères, des soeurs, si je suis la grand'mère, si j'ai eu plusieurs enfants, s'ils étaient bien allants, si mon mari buvait, tout, quoi, il me demande tout. Je lui raconte Yves-Marie et puis Toussaint, qui étaient drôles, que je vous ai dit, et Honorine qui est muette. Toujours le monsieur remuait la tête comme s'il avait eu de la peine, ou comme s'il s'attendait par avance à ce que j'allais lui raconter.