La peur

Part 7

Chapter 73,914 wordsPublic domain

Que de fois j'ai fouillé le fond de ses yeux, comme on remue avec un bâton la vase d'une source, et je ne voyais que du trouble! Mon corps écrasant son corps, et les mains derrière sa nuque, je serrais entre mes doigts sa petite tête en os chevelus, pour en faire jaillir la vérité, et j'attendais la vérité à la sortie de ses prunelles. Ah! le trou noir d'où rien ne sort, la petite boîte en os qui garde son secret! On tient la vérité, là, dans la main, on peut la peser et l'étreindre, et l'on peut fracasser la frêle cassette où elle s'enferme, rien qu'en serrant un peu; mais, la vérité, on ne la verra jamais!

Berthe riait:

--Que tu es drôle...

Son rire m'entrait en tiédeur dans la bouche, en brouillard dans les yeux, et je pleurais dans ses baisers, tandis qu'elle riait dans les miens.

Bien sûr, elle jouissait de mes soupçons et elle y prenait un plaisir que ma simple ignorance ne lui eût jamais procuré. Mon amour ne l'ennuyait plus, depuis qu'elle sentait en moi l'angoisse de partager son corps avec un autre, et la hantise de ce partage. Quand mes mains, quand mes lèvres cherchaient sur elle la trace d'une autre main, d'une autre bouche, à leurs frissons elle devinait ma pensée, et elle s'offrait, elle me tendait son corps blanc, et toute cette blancheur sans tache visible me disait clairement: «Voilà! Cherche tant qu'il te plaît! Coucou... Tu ne trouveras pas!»

Elle riait dans mes mains tremblantes.

Elle ne protestait pas, ne se défendait pas, et tout autre que moi aurait pu croire que cette sécurité joyeuse ne masquait que de l'innocence; moi-même, tout comme un autre, j'aurais pu y croire, à la fin, tant j'avais besoin d'elle, de l'aimer et de la garder! Mais sitôt qu'elle voyait mes doutes s'assoupir dans la confiance, elle les ressuscitait, en me narguant de son rire mouillé, et elle répétait:

--Peut-être oui, peut-être non. A quoi bon chercher, puisque tu ne trouveras pas?

Ou encore son rire disait:

--A quoi bon chercher? Même si tu trouves, tu ne pourras pas me quitter!

Elle s'amusait à me rendre des baisers délicieux, pour m'affoler davantage, et ses baisers de praline me déclaraient en riant:

--Te passer de nous, le pourrais-tu, dis? Tu ne le pourrais pas, dis?

Vivant, non, je ne l'aurais pas pu, c'est vrai, et c'est certain; je le savais aussi bien qu'elle a pu le savoir. Mais Berthe n'a pas songé qu'on peut mourir, et que, une fois mort, on se passe de tout. Elle a eu tort de ne pas songer à cela, et de ne pas se dire que si la torture du doute demeurait supportable, la certitude ne serait pas supportée par un homme tel que moi, et que nous en mourrions, elle et moi, tous les deux: elle, pour que nul ne touchât plus sa chair; moi, pour n'avoir pas à vivre sans la possession de son corps.

Elle ne s'est pas dit cela! Elle en est morte.

Le jour où la preuve est venue, la mort est entrée avec elle, chez nous. Dans la minute même, l'idée de la mort nécessaire, indispensable pour nous deux, s'est installée en moi. Je n'ai pas hésité. Je n'avais pas le choix: lorsqu'il n'y a plus moyen de vivre, on meurt.

C'est tout de même curieux, l'homme: une espèce de calme s'est fait en moi, lorsque j'ai su. Ce fut, dans la première seconde, un choc, quelque chose comme une pierre reçue au sommet du crâne, et l'étourdissement, des cercles de lumière bleue, orange, verte, rose, qui roulent au milieu du vide noir. Puis, presque aussitôt, une sérénité lourde s'établit dans tout mon être. Me ferai-je comprendre, si je compare mon état à un bol de mercure? Ame et corps, un bloc, rond, opaque, et le niveau plat de la masse oscille sans frisson, à chaque pas, à chaque pensée...

Ce calme-là, voyez-vous, et qui ressemblait tant à une délivrance, c'était la notion profonde d'en avoir fini avec tout, et c'était déjà notre mort. Toutes mes dispositions se prirent d'elles-mêmes, en vue de notre suicide, et tout se trouvait combiné, préparé, décidé, sans que j'eusse délibéré sur rien: il ne me restait plus que des gestes à faire.

Lesquels? Ceux-ci: ne rien dire à Berthe, pour la posséder encore une fois, et, dans l'étreinte, lui crier tout, pour tuer d'abord son rire! Puis, ensemble et sans agonie, mourir pendant ce baiser-là. Il existe des toxiques végétaux qui procurent une telle mort: leur action sur le système musculaire en paralyse instantanément le jeu; les muscles se pétrifient, le coeur en même temps que les autres: il s'arrête, la vie cesse de tourner; le courant est interrompu; l'homme s'éteint comme une lampe électrique.

Je ne vous narrerai pas les ruses qu'il me fallut déployer, pour me procurer le poison: cette goutte de mort était enrobée dans une ampoule de verre, minuscule et fragile.

Je ne m'attarderai pas non plus au récit des autres préparatifs: afin de mourir en tranquillité, j'avais emmené Berthe à notre villa, déserte en cette saison, et j'étais bien sûr que personne ne viendrait y troubler notre heure finale.

Quand cette heure fut toute proche, le courage me faillit. C'était le soir: déjà l'aimée, avec ses gestes de grâce, si connus et si chers, se dévêtait auprès du lit où elle allait étendre son beau corps, pour le dernier sommeil, et elle souriait malicieusement vers cette tombe. Toute ma colère s'évaporait hors de moi; une pitié désolante m'ensorcelait, devant cette beauté d'une vie qui n'existerait plus dans un moment.

Je dus sortir, pour respirer un peu de nuit fraîche, et reprendre mes forces.

Enfin, je rentrai dans la maison, dans la chambre.

Berthe était couchée. En me voyant si grave, si pâle, elle se mit à rire de ses belles dents:

--Quelle mine, chéri!

Comme elle riait, pour la dernière fois! Sa jolie tête, sur l'oreiller, s'encadrait de cheveux épars qui roulaient savamment vers son épaule nue: mon absence avait été mise à profit, pour une mise en scène avantageuse, et la coquette m'appelait:

--Voyons... Riez-moi, chéri... Regardez-moi... Viens!

Elle tendait vers moi ses deux bras ronds, et elle remuait les doigts avec un air d'impatience, se faisant câline et tentante, pour triompher de mon esprit avec sa chair. Mais moi, je résistais, pour la laisser vivre un peu plus longtemps, et pour la contempler encore un peu, avant...

Je vins m'asseoir, enfin, au bord du lit, et elle m'attira par le cou; mais je détournais mes lèvres et je luttais contre mon désir; elle s'en amusait et se piquait d'honneur à faire sa volonté en dépit de la mienne: son rire cherchait ma bouche, son dernier rire, humide, tiède...

Je n'ai pas pu résister bien longtemps. Dès que ses lèvres eurent touché les miennes, le souvenir de l'autre revint furieusement, de cet autre qui avait connu comme moi la saveur de ce baiser-là! Le baiser impossible, depuis qu'il n'est plus à moi seul, qui existe et n'existe plus! D'un coup de rage, je rejetai les couvertures pour voir encore l'adorable statue de mon amour passé, de mon bonheur défunt, et m'en emplir les yeux, à ma sortie du monde!

Je me souviens que, à un moment, j'ai murmuré: «Berthe... je sais...»

Elle avait les paupières closes et ne daigna point les soulever, mais elle sourit, et presque aussitôt j'ai parlé une seconde fois: à voix basse, j'ai articulé le nom de l'autre, et le nom de la rue où ils se rencontraient.

Alors, elle a rouvert les yeux, et leurs regards, subitement angoissés, ont plongé dans les miens, pour y chercher, à leur tour, la vérité qui se dérobe...

Elle regardait tant mes yeux qu'elle n'a pas vu mes doigts introduire dans notre bouche l'ampoule de verre.

Peut-être même elle n'a pas entendu, lorsque j'ai crié:

--Meurs!

Je ne me rappelle que ceci: ses prunelles sous les miennes, tout près des miennes, deux pupilles hagardes qui cherchaient à comprendre, deux trous d'épouvante, avec, au fond, une nuit bleue. Et encore ceci: ma bouche collée à la sienne, le mouvement de meule furieuse qui broyait l'ampoule contre nos dents.

C'est tout.

*

* *

Après cela, aussitôt après, et sans douleur, la nuit, le néant...

Après cela, sans commencement connu, l'obscure sensation d'un rêve, mais d'un rêve neutre, dénué d'images autant que de pensées; une notion d'exister, mais une notion trouble, limbeuse, et que volontiers je dirais lointaine; une douleur, mais une douleur flottante, et que je suppose comparable à celle des patients qu'on opère sous le chloroforme.

Puis, du temps...

Dans ce coma, peu à peu, le sens de la vie se dégageait: je ne me percevais pas encore, mais je m'apparaissais. Quand je pris mieux conscience de moi, ce fut uniquement par la douleur, qui, en quelque sorte, préexistait à moi et me ramenait à moi-même.

La douleur, toujours confuse, se précisa. Puis, elle devint plus nette encore. Localisée nulle part, elle était générale. Mais, à mesure que du temps passait, elle se localisa si bien, et partout à la fois, que je croyais discerner individuellement chacun de mes muscles et sa torture propre. Imaginez un cours d'anatomie sur l'animal vivant, et les innombrables faisceaux de chair maniés ensemble par des pinces, par des milliers de pinces automatiques qui fonctionnent de concert, qui tenaillent, tirent, détachent, compriment toutes les fibres de tous les muscles en même temps, séparément, sans en oublier une seule!

Par leur souffrance, j'apprenais une à une toutes mes cellules musculaires; elles grinçaient toutes; elles m'appelaient à l'envi. Le supplice, à mesure qu'il durait, loin de s'atténuer, gagnait en acuité.

C'est dans cette période que je repris ma pleine connaissance.

Ma chair se tordait, mais elle se tordait seulement dans ma pensée, car tout, de mon corps, restait immuable, et, dans ce tressaillement universel, rien ne semblait frémir. Mon être entier était figé dans sa douleur, qui vibrait seule au fond de lui. Aucun réflexe n'en secouait la masse inerte. J'étais un bloc de souffrance sous les aspects de l'impassibilité, une statue du sommeil dont les molécules se convulsent, un marbre douloureux, à peine teinté de vie, et qui vivait tant.

Puis, un moment fut, où je voyais.

Mes facultés de perception, en se dégageant de ma gangue, renaissaient imperceptiblement: je sus discerner les formes immédiates; je n'enregistrais pas mes visions dans l'instant où je les percevais, car j'avais trop mal, et mon mal m'occupait tout; les images entraient en moi et s'y déposaient, attendant la minute d'être constatées, et je les constatais tour à tour.

La première qui se révéla fut celle de mon derme pâle, et je le remarquai d'abord, sans doute parce que ma souffrance a d'abord attiré vers moi l'attention de ma pensée naissante.

Mais je ne vis de moi que mon bras gauche avec sa main, c'est-à-dire ce qui gisait sous mon regard oblique; la vision du reste m'échappait, car, en dépit de mes efforts, il m'était impossible de mouvoir mes yeux dans leur orbite.

La seconde image, survenue presque en même temps, fut celle d'un visage tuméfié, noirâtre, devant le mien, mais un peu au-dessous du mien, et par-dessus lequel mon regard avait glissé quand j'avais aperçu mon bras.

Ces choses, d'ailleurs, s'estompaient encore dans un brouillard.

Lentement, le brouillard se dissipa, ou presque, tandis que mon esprit devenait plus lucide.

Avec ma lucidité, ma torture croissait; elle fut si intense que je crois m'être évanoui plusieurs fois.

Après chaque évanouissement, grâce à ce provisoire repos de mes nerfs, je voyais mieux, je comprenais mieux, je me souvenais davantage. La mémoire aidant la compréhension et les effets ressuscitant les causes, il advint, au bout d'un assez long temps, que toutes mes notions s'étaient successivement classées: à la fin, je savais.

Horreur! Devant moi, cette face...

Le visage du cadavre était d'un gris bleuâtre, avec des prunelles écarquillées, vitreuses, une bouche ouverte en carré, des gencives violettes, des dents ternes, un nez mou et tordu, pendant sur le côté, et qui suintait...

Je voulus crier. Rien. Le souffle restait dans ma poitrine, soufflet sans levier. Pourtant, je respirais? Oh! si peu!...

Je respirais une odeur de cadavre, et, très exactement, je me rappelais tout.

--Berthe est morte. Je vis.

Au milieu de mes tortures, et malgré elles, je travaillais à m'expliquer l'événement: mais je souffrais trop, et le travail fut long.

Enfin, il aboutit à des inductions qui me parurent admissibles: Berthe, placée au-dessous de moi, avait absorbé la majeure quantité du poison, que la pesanteur avait fait couler dans sa bouche; probablement alors un ressaut brusque m'avait lancé sur le côté, et peut-être n'avais-je aspiré que des vapeurs toxiques, trop peu pour en mourir, assez pour m'enkyloser tout. Mon coeur avait continué à battre imperceptiblement, et mon thorax à fonctionner, juste autant qu'il fallait pour me garder de l'asphyxie?...

--A présent, le poison s'élimine, et je reviens? Oh! que j'ai mal!...

Le poison, n'agissant que sur le système musculaire, avait laissé intact mon système nerveux; ainsi je demeurais apte à percevoir les douleurs, et à délibérer des mouvements: mes nerfs transmettaient les sensations et les ordres, mais les leviers n'obéissaient pas.

--Qu'on m'achève ou qu'on me soulage! Qu'on m'achève plutôt!

Silencieusement, je criais: «Au secours!»

--Mais... Personne ne viendra. La maison est déserte. Nul ne sait que nous sommes ici. Nul ne nous y cherchera...

Espérer qu'un des rares passants de la route s'avisât d'ouvrir la grille et de traverser le jardin pour entrer dans la maison close, c'était folie, et j'allais mourir là, d'horreur, de faim, de soif, minute par minute.

Pendant des heures, j'ai poussé mes cris muets, au-dessus du cadavre. Une odeur nauséabonde sortait de sa bouche ouverte pour emplir ma bouche ouverte.

--Nous devons être là depuis longtemps, puisqu'elle se décompose. Un jour? Deux jours?

Le soir tomba. La nuit, du moins, me cacha cette face, et je ne la constatais plus que par sa puanteur.

--Oh! que j'ai mal! Combien de temps ça pourra-t-il durer, avant que je trépasse?

J'ai dû m'évanouir de nouveau, car la nuit fut relativement brève.

J'en éprouvai d'ailleurs un soulagement: lorsque le jour parut, je souffrais un peu moins. Mais la bouche de Berthe était plus horrible que la veille.

--Vais-je donc en réchapper?

Je crus m'apercevoir que plusieurs de mes muscles consentaient au travail... Oui, je respirais mieux. Mon coeur battait un peu plus fort... J'avais très froid.

Inlassablement, j'envoyais des ordres à mes membres.

A un certain moment, je n'en pus douter: mon bras gauche avait obéi!

--Je l'ai vu bouger!

Je ne déplaçais ma main que de quelques millimètres par heure, mais je la déplaçais.

A force, aussi, j'éloignais ma tête du hideux visage.

--Ah!...

Un soleil de printemps tournait dans la chambre, et disait les heures.

Mes leviers m'obéissaient mieux, et, peu à peu, mes efforts obtinrent un résultat plus appréciable. Avant la fin du jour, j'avais réussi à m'écarter de vingt centimètres sur ma gauche, à détirer mes membres, à m'allonger.

Le soir, j'ai souffert beaucoup. Ensuite, j'ai dormi, les yeux ouverts.

Je me suis réveillé, de froid, en pleine nuit.

Je souffrais moins. Mes poumons purent se gonfler davantage. Je bougeais. Chaque mouvement me causait de vives douleurs, et cependant je ne songeais qu'à me mouvoir, à m'éloigner, dussé-je mourir de l'effort!

Toujours, aussi, j'essayais de crier, d'appeler, à cause du vague espoir qui gît au fond des bêtes, tant qu'elles vivent: les cris demeuraient au fond de ma poitrine rigide, et les muscles de ma gorge gardaient leur impotence.

N'importe! J'essayais quand même, écoutant le résultat. Je hurlais: «A moi!» Et je n'entendais que du silence.

Elle ne finira donc jamais, cette nuit, cette vie?

--A l'aide!

Enfin, un cri, très faible, mais qui était un cri, s'exhala de moi, dans les ténèbres...

Il faut avoir été enseveli vivant pour savoir ce qu'elle est, tout ce qu'elle est, et ce qu'elle vaut, et ce qu'elle renferme, notre voix qui sonne tout à coup dans le noir, et qui secoue le mutisme des choses, qui ressuscite leur obscurité, qui proteste contre elles, qui répudie le néant! Tout ce qu'elle épanche de réconfort, parce qu'elle est de la vie, et tout ce qu'elle dépose d'horreur, parce que rien ne lui répond!

Je l'entendrai toujours, mon premier cri! Nulle musique au monde ne fut jamais plus belle ni plus poignante, et pour l'ouïr encore, pour constater une présence animée dans notre atmosphère de sépulcre, pour sentir autour de moi quelque vague vibration qui m'escortât du moins pendant mes dernières heures, pour ne pas mourir seul, je me remis à crier, d'instant en instant; et, crier, c'était presque fuir!

Quand l'aube reparut, mon souffle était plus fort, ma voix sonnait mieux: déjà, elle devait aller jusqu'au fond de la chambre; mais je n'aurais pas su articuler une parole.

La lumière croissait: je revis Berthe à côté de moi.

Je la discernais mal, dans la trouble clarté du jour qui point, mais je la voyais toute, mes yeux ayant réappris à évoluer dans l'orbite. Je distinguai d'abord un ventre énorme; on eût dit qu'il sortait d'un brouillard... Exactement, elle était sur le lit comme un noyé sur l'eau, un noyé, dans le matin, avec des brumes.

Et le plein jour se fit. Le soleil entra.

Berthe! Ça, c'est Berthe! Ce ventre verdissant, qui se ballonnait, un sein marbré, pendant comme une gourde d'eau sale et l'autre sein aplati, une face torve et visqueuse, ça, c'était Berthe, son corps fin, ses seins magiques, son ventre radieux, son rire de défi! Ça!

Alors, tout d'un coup, pour la première fois, une pensée sauta en moi:

--Mon oeuvre! Voilà ce que j'ai fait de sa beauté vivante! Voilà ce que j'ai voulu faire! Ce monceau d'infection, c'est le produit de ma volonté.

*

* *

Cette troisième journée fut atroce.

La fièvre me dévorait de soif, et j'entrais dans la période des angoisses morales; pleinement lucide, je regrettais déjà mes tortures de la veille et de l'avant-veille, qui avaient fait de moi une brute sans pensée.

Il me semblait que le cadavre rayonnât du froid, et, de son côté, toute ma peau en était glacée. Par un effort qui dura des heures, je réussis à gagner l'autre bord du lit.

Mais, de là, je la voyais trop, ma victime! Malgré moi, avec une persistance de malade, je la regardais sans pouvoir ne pas la regarder. A peine mes yeux s'en étaient détournés que déjà elle les rappelait, et sitôt qu'ils retournaient vers elle, je recommençais le dur travail de baisser mes paupières. Mais quoi? Dès que je ne l'apercevais plus, elle se dessinait davantage et plus horrible encore, dans l'évocation; sa masse inerte s'y faisait fluctuante, et roulait dans ma tête une marée de chair bourbeuse. Alors, pour chasser le cauchemar, je revenais vers la réalité.

Des heures ont passé ainsi: non pas toutes pareilles, comme vous pourriez croire, mais partagées entre des crises de folie et des somnolences au cours desquelles je considérais le cadavre avec une sorte d'hébétude.

A bout de forces, sans doute, je finissais par ne plus constater que sa présence matérielle, sans en tirer aucune déduction, aucune pensée, sans la comprendre; l'identification ne se faisait plus, dans mon esprit, entre cette masse immonde et ma Berthe adorée. Je les distinguais l'une de l'autre. Car, il faut bien l'avouer, l'idée de la mort, cette brusque transition de l'être au non-être, reste foncièrement inconcevable à l'homme: pour imaginer qu'une créature pensante, dont les paroles et les gestes nous étaient familiers, ne pensera plus, ne parlera plus, ne bougera plus, jamais plus, il nous faut un effort tenace, une suggestion voulue, grâce à laquelle nous réussissons vaguement à entrevoir, par échappées, l'avenir de cette absence définitive: on pleure, on crie, on se désespère et l'on se tord les mains, mais c'est là des gestes physiques, qui ne prouvent rien, et tout au fond de nous notre esprit reste calme, puisqu'il persiste à ne pas admettre, et il y persiste parce qu'il ne comprend pas.

Morbide comme elle l'était, mon intelligence poussait plus loin l'illusion:

--Ma femme est ailleurs, hors d'ici, mais ailleurs, loin, peut-être; elle va revenir, elle va entrer... Berthe!

Mentalement, je l'appelais, et peut-être même je l'appelais à mon secours.

Puis, dans cette morne stupeur, par à-coups et pour quelques minutes, la vérité ressurgissait: Berthe est là! Là, c'est elle, ce qui reste d'elle!

Alors, je la contemplais sans répugnance, avec une tristesse infinie, et, dans ces minutes-là, j'aurais voulu lui parler, l'implorer, me rapprocher d'elle, pour l'ensevelir, tendrement, pieusement, et surtout pour fermer sa bouche, pour fermer ses yeux.

Ses yeux... Son oeil, plutôt,--car je n'en apercevais qu'un,--me navrait de pitié. Tout écrasé qu'il fût, et terne, il avait encore un regard, une fin de regard: immobilisé vers le plafond, attentif à des choses, il méditait infatigablement, et plusieurs fois, dans mon délire, j'eus l'impression que cet oeil fixe travaillait à recueillir dans l'espace toutes les pensées de mon mutisme: Berthe écoutait par lui les paroles que ma voix était incapable de proférer, et que mon âme jetait à la sienne.

--N'est-ce pas, chérie, tu m'entends?

J'ai demandé cela, à un moment; je me rappelle très bien avoir demandé cela. Mais l'oeil ne m'a pas répondu, et j'ai compris qu'il m'entendait, mais qu'il ne daignait pas répondre.

D'abord, je me suis résigné, comme un enfant; puis, j'ai recommencé et j'ai supplié. L'oeil immuable déclarait: «Il a tué une créature vivante, et, maintenant, il l'implore.»

--Berthe...

--Je ne veux pas répondre.

--Berthe! Berthe!

--Je ne peux pas répondre. Je ne bouge plus. C'est ton oeuvre.

Je me suis mis à regarder le plafond, moi aussi, cherchant l'endroit que Berthe fixait si âprement, et je le cherchais avec obstination, convaincu d'y lire sa pensée, comme si l'oeil de la morte eût écrit au plafond les choses qu'elle avait à me dire. Et je les ai lues, les réponses de Berthe: c'était des paroles tranquilles et nettes. Elle disait: «Tu m'as tuée. C'est fait. Laisse-moi.»

J'ai voulu crier: «Pardon!»

Mais elle déclara: «Tu as fait la chose irréparable. Il ne sert à rien de demander pardon. Ton remords ne me ressuscitera jamais.

--Je t'aimais tant!

--L'amour n'est pas une excuse au crime de tuer.

--J'étais jaloux!

--Une vie n'appartient qu'à elle-même! L'épouse n'est pas le meuble de l'époux, un bibelot qu'il peut casser à sa guise. Je vivais: chacun est le seul maître de sa vie.

--J'ai tué parce que tu m'as trompé.

--Chacun est le seul maître de son corps. J'avais le droit de préférer un autre amour; et tu n'avais pas le droit de me tuer.

--Oui, Berthe, ta faute fut légère, si elle existe; la mienne fut atroce. Je le sais maintenant.

--Trop tard.

--Pardonne-moi!

--Laisse-moi.»

A partir de cet instant, le regard de Berthe n'a plus voulu répondre. J'ai cru voir qu'il s'endormait. Je fus horriblement seul.

Je dois supposer que mon délire prit alors un caractère plus proche encore de la folie, car, désormais, tout se brouille dans mon souvenir. J'y retrouve pourtant un îlot de clarté, et je me souviens de ceci: par intermittence, je poussais mon cri maniaque, dans l'air fétide. L'odeur de la chambre avait empiré. Une espèce de buée opalisait les vitres, et le soleil la diaprait en passant au travers. Les feuillages du jardin, remués par le vent, secouaient leur ombre sur la vitre et sur le tapis; j'observais cette fluctuation de lumières et d'ombres; ma tête tournait à les voir; tout à coup, ce grouillement prit corps et fut le corps de Berthe, qui houlait, qui m'attirait; et, tout à coup, le corps de Berthe fut le mien, étalé sous mes propres yeux, et je me voyais pourrir.

D'effroi, je poussai un cri strident. La peur de mourir me dressa sur mon séant. Mais, trop faible, je perdis aussitôt l'équilibre et je roulai à bas du lit...