La peur

Part 6

Chapter 64,022 wordsPublic domain

Les sauveurs, en effet, déblayaient avec fureur. De la vie qui revenait vers moi, j'ai vu d'abord, entre les poutres, l'angle aigu d'une hache, puis un levier de fer, qui pénétrait dans notre chaos, et qui le disloquait. Puis, j'ai aperçu une botte énorme, qui se posait. Ensuite, une main noire et forte est entrée par un trou, comme une bête prudente, et elle remuait en l'air, avec lenteur, en cherchant. J'étais à tel point surmené d'émotions, que cette main sans corps, et si lente, avec ses doigts en crochets, m'inspira une terreur enfantine. Pour la vie, je n'aurais pas voulu la voir sur mon visage! De l'appeler à mon secours, j'avais encore moins l'idée! Elle s'en alla, et j'en fus soulagé.

Les pas se rapprochaient. Tout à coup, là, au-dessus de moi, devant moi, elle reparut, la main ouverte. Elle se promenait, mystérieusement en silence. Je la suivais des yeux.

Elle a passé devant ma face: je n'ai rien dit.

En errant, elle a rencontré la tête de la jeune fille, posée sur mon épaule...

--J'en tiens une!

--Houst!

--C'est une gonzesse!

La main noire, comme une immense araignée, marchait sur le crâne de la pauvre vierge et descendit vers son oreille.

--Elle en a!

Les doigts saisirent une boucle d'oreille et arrachèrent le lobe. Ils firent le tour de la tête et arrachèrent l'autre oreille. La main disparut.

--Chouette! des perles!

La main revenait. Elle s'enfonça entre mon buste et celui de la morte: je sentais, sur mon estomac, le chatouillement des doigts nerveux, hâtifs, qui pêchaient à tâtons.

--Elle en a une! Je la tiens!...

Une montre de femme, suspendue à sa chaîne d'or, glissa sur ma joue, et disparut en l'air.

--Il y a un type, tout contre.

Le bras revint. On me fouillait.

Retenant mon haleine, et faisant le mort, je rentrais ma poitrine, pour faciliter la fouille.

--Il est encore chaud, celui-là!

Je pensais:

--S'ils s'aperçoivent que je vis, un coup de hache me fera taire.

On enleva mon portefeuille, ma montre, une bague à l'annulaire de la jeune fille.

--Je peux pas, ses poches! C'est trop loin!

--Déblaie!

Ils déblayèrent.

--En v'là deux autres!

Ils avaient découvert le vieillard et sa femme, proies neuves. Leurs quatre mains travaillaient les deux cadavres, à un mètre de moi.

--Mince de galette!

Leur rire se faisait joyeux. Pour atteindre plus commodément leur butin, les sauveurs tirèrent sur une poutrelle qui, faisant levier, me heurta: la douleur m'arracha un cri.

--T'entends?

--Pige-le!

--Il nous a vus!

--Il jaspinera.

--Faut le zigouiller!

--Non. Viens.

--Je te dis qu'il faut! On n'y connaîtra rien, dans le tas.

Ils ne parlèrent plus: mon sort se décidait entre eux, et j'attendais la fin de leur silence, mon verdict.

Brusquement, ils détalèrent. Ils me faisaient grâce, par peur, et, aussitôt, je conçus pour eux une reconnaissance émue: ces bandits, qui auraient pu me tuer impunément, venaient de me donner la vie, en ne me la prenant pas, et, dans mon instinct de bête menacée, j'ai oublié leur crime et leur ignominie, pour ne voir que leur clémence: je les ai bénis, je les ai aimés. Ah, que la morale humaine est fragile! Dans les crises trop violentes, que de choses s'écroulent en nous! Que de principes et d'axiomes tournoient dans le vertige et disparaissent! J'ai eu moins de gratitude pour les honnêtes gens qui vinrent ensuite, et qui me tirèrent de là sans me voler...

J'ai vu--oh, malgré moi!--la pauvre belle fille qui, le matin, m'avait tenté, et que mon jeune désir avait tant caressée des regards... Pour ne pas la voir, j'ai fermé les yeux de toutes mes forces, pendant qu'on me dégageait de cette boue puante. La plaindre, la regretter? Je n'y ai pas songé une minute, je vous jure! Du dégoût, de l'horreur, mais pas de pitié! J'étais une bête réchappée, et je me suis sauvé en boitillant.

L'AGENDA

_8 septembre._--Je viens de voir le docteur: je n'étais pas sans appréhension, mais il dit que mes nerfs sont en meilleur état et que les vacances m'ont fait du bien. Il n'exige pas que je reprenne les douches.

_9 septembre._--La concierge m'a arrêté, ce matin, dans le corridor, pour me dire que je ferais bien de changer ma serrure, à mes frais: il paraît que le petit garçon boucher, qui occupait une chambre au-dessus de mon appartement, a été congédié par le propriétaire; il vient d'être mêlé à des affaires de cambriolage, et condamné avec application de la loi de sursis; je ne suis pas fâché de ne plus le rencontrer dans l'escalier, car il avait une mauvaise figure. La concierge n'a pas tort, quand elle suppose qu'il a pu lever des plans dans la maison, et prendre des empreintes de serrures ou de clefs: il est bien évident que je suis le plus menacé de tous les locataires, moi qui ne rentre pas de la journée: on peut me dévaliser pendant que je suis au ministère; il faudra que j'achète un verrou de sûreté: voilà une dépense dont je me serais bien passé.

_21 septembre._--Encore des ennuis. Mon chef de bureau, qui recherche une pièce sans la trouver, m'accuse de l'avoir perdue ou détournée! Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. Pourvu qu'on ne me révoque pas! Qu'est-ce que je deviendrais?

_23 septembre._--La pièce est retrouvée: le chef l'avait emportée chez lui. Mais j'ai passé deux nuits sans dormir. Je m'impressionne trop.

_30 septembre._--Décidément, ça ne va pas très fort: je recommence à mal dormir. Le bienfait des vacances serait-il déjà passé? Je devrais retourner chez le docteur, mais il va me prescrire de reprendre le bromure et les douches, qui me sont si désagréables.

_5 octobre._--Un drame affreux. Je rentrais rue des Plantes, dans le brouillard; il était exactement minuit vingt. Tout à coup, près du pont, dans l'ombre, un cri déchirant! Je l'entendrai toute ma vie. Il m'arrêta sur place, et je sentis une sueur froide à la racine de mes cheveux. J'ai voulu me sauver, et je n'ai pas pu. Je courais, pour ainsi dire, au dedans de moi, sans bouger: c'est une sensation atroce. Je ne l'avais jamais éprouvée qu'en rêve. Elle ne dura guère; presque aussitôt, je vis sortir des ténèbres un homme qui fuyait dans ma direction, et, en même temps, trois autres hommes derrière lui. Le premier vint me tomber dans les jambes. Ceux qui le poursuivaient furent sans doute surpris de voir deux personnes au lieu d'une, et ils hésitèrent un moment; puis, rassurés par mon air inoffensif, ils se jetèrent sur nous. Un d'eux me cria dans la figure: «Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que ça te regarde?» Et voilà que je reconnais le petit boucher. Les deux autres s'acharnaient à coups de couteau sur le blessé. Mais le petit boucher leur dit: «Nous sommes cuits. Je connais ce pante-là! Il va jaspiner.» Ils répondirent: «Surine-le.» Mais, au même moment, un d'eux cria: «La rousse!» Aussitôt ils prirent la fuite. Je vis une lueur blanche, accompagnée d'une détonation: le petit boucher, avant de s'enfuir, avait tiré sur moi un coup de revolver. Il disparut dans le brouillard, et je me crus mort. Alors seulement j'entendis les pas des agents. Ils m'empoignèrent brutalement. J'ai eu le temps de crier: «Grâce! ce n'est pas moi!» Mais je fus tout de suite étourdi de coups. On m'enleva, et je n'eus presque pas à marcher: on ne croirait guère, à voir les sergents de ville, qu'ils sont si forts; quand ils vous tiennent par le bras, ils vous soulèvent et vous font trotter, si bien que vous ne sentez plus le poids de votre corps. Arrivé au poste, j'ai raconté le drame du pont et comment j'avais reconnu, dans mon agresseur, le petit garçon boucher. On m'a tout de même gardé au poste. Pourvu que je ne passe pas en justice! Je perdrais ma place. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.

_6 octobre._--Le commissaire est un bien honnête homme, qui m'a cru tout de suite. Il m'a fait relâcher; j'ai pu courir à ma chambre, me changer et arriver au bureau avant que le chef ait constaté mon retard. L'ennui, c'est que je vais sûrement être appelé comme témoin, au commissariat, au tribunal, et le chef dira que je ne suis jamais à mon poste. Nuit d'insomnie.

_7 octobre._--Les journaux racontent l'affaire. On ne parle pas de moi, heureusement. La victime a succombé à ses blessures. La justice pense arrêter les assassins avant demain, et j'en serais bien aise, car je n'aimerais guère à les retrouver la nuit, en rentrant chez moi. Par prudence, j'ai dîné très tôt, hier et aujourd'hui, et regagné mon domicile, dès sept heures du soir, quand il y a du monde dans les rues. Je n'ai rien remarqué de suspect. Très mauvaise nuit. Cauchemars. Je rêve que le petit boucher m'attaque près de la Morgue.

_8 octobre._--Mandé au commissariat. J'y apprends qu'on n'a rien à me dire et que je dois me rendre au Palais de Justice. Et mon bureau? Qu'est-ce que le chef va penser? Il me déteste et profitera de toutes les occasions pour me faire du tort. Je suis bouleversé: il faut que j'aille voir mon médecin. Je me présente au Palais de Justice: on m'invite à revenir demain. Les assassins sont arrêtés. Au moins, je ne suis plus exposé à les rencontrer.

_9 octobre._--Scène du chef. Je retourne au parquet: on m'appelait pour une confrontation, mais elle n'aura lieu qu'après-demain. Scène du chef quand je lui expose que je devrai encore m'absenter jeudi.

_10 octobre._--Je ne suis décidément pas bien: je rêve trop, je dors mal. J'entrevois plus clairement tous les tracas qui vont résulter de cette malheureuse affaire.

_11 octobre._--Confrontation. J'ai reconnu le garçon boucher et ses deux complices. Il m'a regardé avec un mauvais oeil: il voulait m'intimider, mais le juge s'en est aperçu et m'a fait approcher, pour que l'accusé fût derrière moi pendant ma déposition; alors, j'ai parlé plus librement. A la sortie, le petit boucher m'a dit: «J'aurai ta peau!» Il paraît qu'il n'a que dix-huit ans. Je me suis mis une vilaine affaire sur les bras.

_18 octobre._--Deuxième confrontation. Les assassins ont fait des aveux. Le petit boucher, au moment où je passais devant lui m'a répété: «J'aurai ta peau!» Pourvu qu'il soit condamné à mort! Tout le monde me plaisante au bureau; mais je n'ai pas envie de rire, et je suis inquiet.

_25 octobre._--Le médecin me trouve très agité. Il me conseille la campagne. Il en parle à son aise: et mon bureau?

_28 octobre._--Toutes les nuits, je rêve d'assassinats et du petit boucher. Je me réveille en sursaut. Si ce misérable est acquitté, bien sûr il fera comme il a dit. J'aurais dû, au dernier terme, donner congé, afin de déménager en janvier et d'aller habiter dans un autre quartier. Ce serait plus prudent. Même en prison, le petit boucher a peut-être des amis qui me guettent.

_2 novembre._--Je suis perdu: le petit boucher s'est échappé. On m'en a montré la nouvelle dans un journal, au bureau. Je me suis trouvé mal. Les camarades me plaignaient beaucoup et s'empressaient autour de moi. Avec un dévouement que je n'aurais pas espéré d'eux, ils m'ont soigné, escorté, ramené chez moi. J'ai des frissons et une grosse fièvre.

_3 novembre._--Je suis tout à fait malade de l'émotion que j'ai eue et qui ne me quitte pas. Impossible de dormir: à tout instant j'imagine qu'on force ma serrure. Le médecin m'a mis à la diète. Je fais mon testament.

_4 novembre._--Le petit boucher n'est pas encore venu. Le médecin me fait prendre médecine.

_5 novembre._--C'était une bien mauvaise farce: le petit boucher est toujours dans sa prison, qu'il n'a pas quittée. Les camarades ont inventé cette histoire pour se moquer de moi, et Lubert, qui écrit dans les journaux, a fait imprimer la petite note qu'on m'a montrée. Ils me traitent d'imbécile, mais qu'est-ce que je dirai d'eux, qui font de pareilles plaisanteries à un pauvre malade?

_8 novembre._--Je vais un peu mieux. Je mange.

_9 novembre._--Je retourne au bureau.

_15 novembre._--L'affaire du petit boucher passe dans huit jours. L'instruction est terminée. Je suis convoqué comme témoin à charge. Il faudra revoir les yeux de cet assassin. J'en ai peur à l'avance.

_22 novembre._--C'est demain. Je ferai mon devoir et je répéterai la vérité. Mais, si on ne le condamne pas, il me tuera.

_23 novembre._--Aux assises. Pendant toute l'audience, chaque fois que mes regards ont rencontré ceux du petit boucher, j'ai lu ma mort dans ses yeux. Il remue les lèvres pour répéter: «Ta peau... J'aurai ta peau.» J'étais troublé tellement que je ne sais ce que j'ai dit dans ma déposition. Le président a dû me rassurer. Les assassins sont condamnés, l'un à perpétuité, l'autre à vingt ans; mais le petit boucher, qui débute, et qui n'a tué ni moi ni le passant, obtient seulement six mois. Voilà bien ma chance!

_24 novembre._--Deux fois, cette nuit, la voix du petit boucher m'a réveillé; il criait: «Ta peau!... ta peau!...»

_25 novembre._--Mauvaise nuit, insomnie: je compte les heures. Je n'en ai plus guère à vivre. Encore six mois, et on me tuera. Pourtant, je n'ai rien fait de mal.

_26 novembre._--Lubert vient de m'apprendre une bonne chose: c'est que le petit boucher devra purger sa précédente condamnation, qui était de deux mois; cela me fait deux mois de plus à vivre; mais de quelle existence! Je ne songe plus du tout à mon avancement.

_31 décembre._--J'ai beaucoup maigri. Les bureaux sont fermés; à trois heures, défilé chez le ministre. Je profite du congé pour aller voir le docteur. Il prétend que j'ai la monomanie de la persécution. Il me prescrit le repos et l'exercice, les douches et la campagne. Lubert me dit: «Pourquoi ne te prescrit-il pas d'avoir vingt mille francs de rente?» Lubert a raison.

_1er janvier._--Aujourd'hui, je commence l'année de ma mort. Il neige pour la première fois: je n'aime pas la neige, mais c'est tout de même triste de penser que je ne verrai plus tomber la première neige.

_8 janvier._--En plein bureau d'omnibus, dans la foule, la même voix a crié: «Ta peau!» Je me suis retourné, je n'ai rien vu. A-t-il donc lancé des amis à ma poursuite?

_15 janvier._--J'ai donné congé de mon appartement. Je déménagerai au 15 avril. Le petit boucher ne découvrira peut-être pas mon nouveau domicile, puisque sa peine n'expire que le 23 juillet.

_21 janvier._--Anniversaire de la mort de Louis XVI. Pourquoi n'a-t-on pas guillotiné le petit boucher? Ce doit être affreux, le froid du fer qui vous entre dans le corps!

_23 janvier._--Deux mois pleins aujourd'hui! Dans six mois, je mourrai.

_2 février._--Est-ce vrai? Lubert affirme que la préventive compte pour la durée de la peine, et que, par conséquent, le petit boucher sera libéré le 8 juin; il dit aussi que, pour la première peine, il pourrait invoquer la prescription, et que, dans ce cas, il sortirait le 8 avril, une semaine avant le terme.

_3 février._--La même voix toujours a crié derrière ma porte, très distinctement: «J'aurai ta peau!»

_4 février._--Lubert a pris des renseignements: le petit boucher sortira de prison le 8 juin; j'aurai le temps de déménager. Tout de même, Lubert estime que, pour moi, il vaudrait encore mieux quitter Paris et permuter. Si cela se pouvait! En province, on est tranquille. Je vais faire passer une annonce dans les journaux.

_5 mars._--L'affaire de la permutation est manquée. Il faut, paraît-il, attendre l'automne. D'ici là, je serai mort. D'ailleurs, je ne vis plus.

_8 mars._--Plus que trois mois! Je refais mon testament.

_15 mars._--J'ai trouvé un petit appartement à Montmartre: c'est un tout autre quartier, aussi loin que possible de Montrouge; on ne viendra peut-être pas me chercher là. Autre avantage: l'appartement est libre et je pourrai emménager dès le 1er avril. Je signe.

_18 mars._--Lubert prétend que j'ai eu tort de choisir Montmartre, qui est le rendez-vous des Apaches, et où le petit boucher a certainement des amis: je n'avais pas songé à cela. Où donc vivre, mon Dieu?

_1er avril._--J'emménage: c'est une grosse fatigue. Le soir, au moment de me coucher, je reçois une dépêche: «J'aurai ta peau.--Le Petit Boucher.»

Ainsi, ce départ n'a servi à rien: le bandit connaît ma nouvelle adresse.

_2 avril._--Sur le conseil de Lubert, je porte ma dépêche au commissariat. On me rit au nez, on prétend que j'ai reçu un poisson d'avril.

_31 avril._--Mon nouveau quartier ne me réussit pas: tout ce mois-ci, j'ai vécu comme dans un rêve. La menace du petit boucher me poursuit. Il pense à moi, là-bas, et je l'entends. Lubert m'a expliqué la télépathie. J'ai des élancements dans la tête, et je peux à peine me traîner au bureau: je prends l'omnibus, chaque fois. Mes appointements n'y suffiront pas. C'est presque une délivrance, de mourir.

_8 mai._--Plus qu'un mois! Je me suis promené, ce soir, sur les boulevards extérieurs, pour jouir un peu du beau temps et de ma liberté: car, dans un mois, je sens bien que je n'oserai plus. Je n'ai pas honte d'avoir peur: je suis fait ainsi, et ce n'est pas de ma faute. J'ai vu, sur le boulevard, des amoureux qui s'embrassaient. Moi, je suis tout seul.

_13 mai._--Lubert me conseille d'acheter un revolver pour défendre ma vie.

_16 mai._--J'apprends à tirer, dans ma chambre, sans cartouche. Mais cette arme m'épouvante. Au bruit qu'elle fait, il me semble que le petit boucher tire sur moi, comme dans la nuit du 6. Mais il me tuera avec son couteau. J'aimerais mieux une balle.

_18 mai._--Il faut, décidément, que je me remette au bromure.

_25 mai._--Scène violente du chef, qui menace de demander ma révocation, parce que je n'ai la tête à rien. Il a raison: je n'ai la tête à rien. Il faut que je cesse le bromure. Je suis très malade.

_1er juin._--La semaine commence. Dans une semaine, il sortira de sa prison.

_6 juin._--Après-demain, il sera libre.

_7 juin._--Demain!

_8 juin._--Il est libre! Je le vois. Je l'ai vu toute la nuit. Il me cherche. Il a acheté un couteau neuf. J'ai mal dans la tête. Impossible de quitter mon lit. Et le chef? J'essaie mon revolver. Jamais je n'oserai tirer sur lui. Il me fait trop peur.

_9 juin._--Au lit. Il me cherche. Aller dans la rue? Non. Jamais plus! Sous mes fenêtres, dans l'escalier, à chaque instant, il crie: «Ta peau! Ta peau!»

_10 juin._--Je voudrais en avoir fini. Je souffre trop. Je vais devenir fou. Mais je ne veux pas mourir d'un coup de couteau. Autrement! Autrement!

_11 juin._--Par ma fenêtre, je l'ai vu, sur le trottoir d'en face! Je jurerais que c'est bien lui, et qu'il m'a reconnu lui aussi; il a mis ses mains aux coins de sa bouche et m'a crié, comme toujours: «.....».

_12 juin._--Je...

_13 juin._--. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Journaux du 14 juin_: «Hier, vers quatre heures du matin, les locataires du nº 87 de la rue des Abbesses étaient réveillés par le bruit d'une détonation. On pénétra dans l'appartement de M. D..., employé au ministère de...; l'infortuné gisait, à demi nu, devant sa fenêtre, la tempe trouée d'une balle et serrait un revolver dans sa main crispée. On attribue ce suicide à un dérangement d'esprit.»

LE PRISONNIER DE SON OEUVRE

Ah! l'enfer, quand j'ai su qu'elle me trompait! L'enfer, quand j'ai tenu, enfin, la preuve tant cherchée, guettée pendant des mois, souhaitée en proportion du mal qu'elle allait me faire! Je suis ainsi, et je crois que bien des hommes me ressemblent; on souffrira de savoir ce qu'on ignore, et la vie désormais ne sera plus tenable; mais on veut apprendre quand même, et on le veut d'autant plus fort qu'on en souffrira davantage.

Pour moi, je suis un homme violent, et je ne m'en cache pas. Tous mes amis l'ont éprouvé. Je me suis brouillé avec bien des gens que j'aimais, et j'ai plus de dix fois gâté ma situation dans le monde, quitte à regretter mes violences, une fois qu'elles sont commises; mais les gestes s'élancent de moi, et les paroles, sans que je puisse les retenir, et sans d'ailleurs que je l'essaie. C'est mon démon qui se démène, comme disaient les philosophes de jadis; c'est ma bête qui sursaute, comme disent les savants d'aujourd'hui. Je deviens une brute, alors. Mes colères me rendent fou, et, le pire, c'est qu'elles vont croissant et qu'au lieu de se fatiguer elles s'exaspèrent par leur durée. Quand une idée se met à tourner dans ma tête, elle gire, gire, comme les chevaux de bois à la foire, mais toujours plus vite, toujours plus fort, et le manège s'emballe jusqu'à ce que tout craque et casse.

Assurément, l'existence n'a pas été drôle, pour ma femme! Peut-être ne m'a-t-elle trompé qu'à cause de cela? Que j'aie eu des torts, je n'en disconviens point. Mais qu'importe, maintenant? J'étais jaloux. Je l'aimais trop. Elle était admirablement belle, et j'adorais son corps. Je l'aimais avec fureur. J'aurais voulu mourir de l'aimer sans répit. Lorsque nous nous querellions,--ce qui arrivait chaque semaine,--et quand elle me voyait à bout, levant le poing pour l'assommer, elle n'avait qu'à rire, avec ses dents blanches plantées dans ses gencives roses, et mes poings s'ouvraient pour la saisir, la tordre, la rouler; elle continuait à rire; mes baisers lui mordaient les dents, et toute ma furie se fondait en ivresse.

Ça l'amusait, je pense.

Car elle en jouait, et je peux dire que de plein gré elle excitait ma frénésie, pour le seul plaisir de la voir et de se mettre en péril, pour la volupté perverse d'avoir peur, de se baigner dans une atmosphère électrique, de vivifier ses nerfs en exaspérant les miens, de vibrer mieux, de vivre fort, et de préparer la minute où ma rage et son rire s'uniraient en baisers.

Puis, un jour, elle s'est lassée.

A vrai dire, nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Nous nous aimions de façons différentes. Car elle m'a aimé, j'en suis sûr, et quelle femme donc aurait pu résister à la contagion d'une telle intensité d'amour? Elle m'aimait à sa manière, qui n'était pas la mienne, et qui d'ailleurs ne valait pas mieux que la mienne. Elle aimait en moi son orgueil d'être plus forte que la force, elle aimait sa victoire sûre, la toute-puissance de son rire, sa domination perpétuelle; elle s'admirait dans mon amour, fière d'accorder tant, et vaguement vexée de recueillir si peu. Sans autre joie que de rire et de régner, elle s'abandonnait gaiement, sans passion: un tour d'amour, un tour de valse!

Un soir, elle a changé de danseur.

C'était se tuer, me tuer? La belle affaire! Elle a imaginé, comme toutes les femmes, que je n'en saurais rien. Longtemps, peut-être, elle a eu raison, et je n'ai rien su. Mais, le jour où j'ai deviné, le jour où j'ai soupçonné, la danse changeait de mesure! Imaginez un air de valse qui va se terminer par la _Course à l'abîme_...

D'abord, j'ai compris, à sa mine, que des choses nouvelles avaient dû se passer: lesquelles? Berthe changeait, mon amour ne l'amusait même plus: pourquoi? Cette espèce de lassitude lui était venue tout d'un coup: comment? Je ne suis pas un niais, et je suis jaloux. Probablement, j'ai découvert la vérité tout de suite. Quand je dis que je l'ai découverte, j'exagère: je l'ai seulement supposée. Je n'avais ni certitude ni preuve, mais une sensation qui devint une conviction, et cette conviction s'affermissait tous les jours.

Vous pensez bien que Berthe n'ignorait rien de mes soupçons: un caractère tel que le mien ne dissimule pas, il n'en est pas capable, et je n'essayais même pas de donner le change; ce que je pense se lit sur mon visage: elle se savait épiée, et elle s'en égayait comme du reste. Mon inquiétude, mes regards scrutateurs, mes brusques rentrées à la maison, mes silences, les interrogatoires qui me faisaient battre le coeur et qui me rendaient pâle, si pâle que je me sentais blêmir, tout cela constituait un avertissement perpétuel, mais elle l'accueillait comme un jeu.

--Tu m'attraperas pas, Nicolas...

Un jeu nouveau, qui plaît parce qu'il est nouveau! Elle jouait son jeu d'enfant; je jouais ma tragédie d'homme. Elle n'a pas compris le danger, ou du moins elle n'en a compris que tout juste ce qu'il fallait pour animer la partie. Que l'enjeu fût de vie et de mort, Berthe ne s'en doutait pas, car elle n'a jamais eu peur, jamais elle n'a sourcillé quand je la regardais dans les prunelles.