Part 4
Anne-Marie ne criait pas.
La lutte dura près d'une heure.
Vingt fois, on faillit sombrer.
--V'là les Gaours!...
Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs à fleur d'eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on se ferait broyer sur la ligne, avant d'approcher terre. Il jura. Les autres comprirent.
L'homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient l'homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage, rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d'une pieuvre blessée; elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.
Vers l'avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l'enleva; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l'engloutit.
Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot qui passait continua sa route.
*
* *
Deux vivants s'accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une lame nouvelle arrivait à l'assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d'eau qui s'avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L'explosion blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d'écume s'élancèrent en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre, et furent libres.
Avant qu'une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient pu gagner le sommet. Ils s'arrêtèrent. La mer rageait en bas. D'un même mouvement, ils s'assirent et soufflèrent, les bras pendants.
Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par instants. Il dit:
--En voilà un coup d'arrivé!
Anne-Marie ne l'entendit pas: elle contemplait, avec une stupeur terrifiée, l'enfer glauque d'où elle sortait. Mais elle n'en put soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:
--Elles n'ont pas crié.
Toussaint ne l'entendit pas: il rageait contre la mer et l'insultait, grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d'elle, et parce qu'ils se dépêchaient de retourner à la mer, elle sauta, en les voyant tout à coup, et recula.
--Toussaint!
--Quoi?
--J'ai peur.
Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l'outre; il but à son tour. Elle attendait qu'il eût fini, mais il buvait longtemps.
--Viens-nous-en, Toussaint.
Il fit un rire sec.
--Viens-nous-en? Où ça, donc?
--Au Bourg...
Cette fois, il rit tout à fait.
--Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu'on est?
--Aux Gaours.
--Pens-Gaour, oui!
--Quoi, c'est celles-là?
--Deux saloperies qui m'ont pris mon bateau dans leurs sacrées Fesses-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!
--C'est donc pas terre?
--Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un courant qu'il faudrait un marsouin pour le remonter.
Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu'on n'était pas sauvé, et qu'il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et n'osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d'acquérir la certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui l'appelait.
Enfin, elle parla:
--Trois cents brasses, tu dis?
--Au plein de la marée, mais ça fait bien le double, à cause de la dérive.
--Faut passer vite, pendant que c'est moins large!
--Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T'as qu'à voir.
Anne-Marie pivota lentement, et d'un oeil humble, elle vit, entre elle et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait assez les choses de la mer pour comprendre qu'un tel passage était impraticable. Elle ne souffla mot.
Toussaint, de sa voix morne, reprit:
--Le Gardec y a péri, l'an passé, avec son mousse: encore, ils avaient la barque, eux!
Il se tut; deux minutes furent silencieuses.
--Et Yves Pilot, donc! C'était là aussi, qu'on croit. Mais lui, il y a des ans.
Après deux autres minutes, il ajouta:
--Et puis, tu sais, au plein de l'eau, ce sera couvert, ici: par temps calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on n'y voit que du blanc, et y en a!
--Alors?... On sera pris... Toussaint?
--Mad-doué, oui.
--Au plein, Toussaint?
--Balayé, tu peux le dire.
Après un autre silence, elle demanda:
--Tu sais nager, toi?
--Pour sûr!
--Moi... Je sais pas...
Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard humble:
--Tu me tireras avec toi?
--Dans ce courant-là!
--Tu ne me laisseras pas! Au plein de l'eau, il mollira, le courant; tu pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?
--Y a guère apparence.
Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait. Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau:
--Ce sera bientôt, ça?
--Quoi?
--Que le flot couvrira ici?
--Deux heures de temps.
Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic, Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se voir elle-même: à la place du naufrage, il n'y avait plus que des tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite fille: ses épaules sautaient sous les sanglots.
Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du doigt un pan d'étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de Scolastique.
Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en sculpture, et la moulaient.
--_Amen_...
Elle murmurait des mots latins, parce qu'ils sont les mieux entendus dans le ciel, et ne s'interrompait que pour se frapper la poitrine, et recommençait l'oraison.
D'abord, le Breton l'avait regardé faire; mais bientôt il s'agenouilla aussi, et pria en battant sa coulpe.
Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors, l'âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se sentit à l'aise et plein de vie. Avec la complaisance d'une force, il considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour du couple.
Le marin regardait toujours, et l'alcool lui courait dans les veines: il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait belle: et tout à coup, il se ressouvint qu'il l'aimait.
Un brusque afflux de sang lui monta du coeur à la tête, et, les yeux noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu'elle perçût le bruit ou qu'elle sentît l'approche, se retourna et, d'instinct, elle se mit debout, tandis qu'il reculait, intimidé: elle n'avait pas vu le geste libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint féroce: comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à son côté, et téta du courage.
--Bois pas tant...
--Je te l'ai payé, mon rhum, pas vrai?
Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien prouver qu'il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.
La cabaretière connaissait les ivrognes, qu'il ne faut pas contrarier, et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l'abandonner là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte? Elle en eut l'intuition, et le détesta; mais elle résolut d'être habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes de l'alcool qu'il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge, l'étrangler, pour l'empêcher de se faire plus ivre, pour se venger aussi.
Elle lui sourit dans l'instant même, car il rabaissait les yeux vers elle et rejetait sa gourde sous son bras; d'un air de provocation, il disait, en secouant la tête:
--Tu vois, hein?
Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec dignité: sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son équilibre incertain.
Elle demanda doucement:
--La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?
--Non!
--Elle mollira au plein...
--Non!
--Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!
Il grogna. Elle s'approcha de lui, amicale comme une soeur:
--Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?
--Oui!
--Il t'a dit de m'emmener avec toi, pas vrai?
--M'a rien dit.
--Moi, j'ai prié la Sainte Vierge... Elle m'a promis que tu m'enverrais à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien...
Elle se rapprocha encore, jusqu'à le frôler, et elle ajouta, presque tendre:
--Avec moi, tu passeras bien.
Il s'écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d'un oeil mauvais, par-dessus l'épaule, il répondit:
--Avec ça que t'as été gentille, toi!
Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux.
--Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu'avec personne, et je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je t'ai pas fait crédit, plus d'une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh! tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l'amitié y était tout de même, Toussaint...
--L'amitié! Tu te rappelles pas, alors?
--Je me rappelle le Pardon, où on a dansé, nous deux.
Mais lui, rageur et menaçant:
--Et puis?
--Et puis le mur du cimetière, quand tu m'as embrassée...
--Y a du temps, de ça! Je parle de l'autre jour!
Elle baissa le nez, avec une mine de confusion, comme pour demander excuse. Il reprit:
--Oui, l'autre jour! Fais la bête, un peu! Je t'ai embrassée, peut-être, quand tu m'as envoyé un coup de poing en plein museau, parce que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang! Entre les deux yeux, oui, que tu m'as cogné!
--Il faut pardonner les offenses.
--Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?
--Ce soir-là, Toussaint, c'est pas ma faute: tu te rappelles bien que tu étais saoul...
--Aujourd'hui aussi, je suis saoul!
--Toussaint! Regarde la mer qui monte!
--Oui, je suis saoul! Tu diras pas non! Mais t'as besoin que je t'envoie à terre, alors, tu fais la chatte!
Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d'angoisse. Il ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête, avec des yeux en fureur et une mimique de bête:
--Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!
--La mer arrive, Toussaint!
--Oui, je te connais! Mais quand je suis saoul, on ne m'en conte pas! Je te connais!
Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings, prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l'air.
Anne-Marie recula d'un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté le tendait en avant. Un silence s'étala entre eux. Soudain, l'homme hurla:
--Et d'abord, tu vas y passer!
Il s'élança. Elle n'osait fuir ni se défendre, pour ne pas l'irriter davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:
--Toussaint...
--Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer, et que je te veux, et depuis du temps, encore!
--La mer monte! Gare, qu'elle va nous prendre!
--Je t'ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!
--On va nous voir...
--Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.
D'un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui; tandis qu'Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum chercha les lèvres de la femme.
--Non... T'en prie... Non...
--Si, bon Dieu!
Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de l'alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu'il la maintenait du bras gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner sur le cou: il eut la bouche, mais ne l'eut qu'un instant. Anne-Marie, d'une poussée fougueuse, s'était dégagée. Libre, elle pourrait parlementer, en restant à distance, car l'homme ivre ne l'attraperait pas à la course.
Il comprit que sa proie lui échappait et s'en indigna:
--Saleté!
Il lui montrait le poing.
--Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...
--Tu te ficheras de moi, demain!
--Je te promets...
--Tout de suite, t'entends! Viens là, que je dis!
Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s'avança contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes, puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche, derrière son dos.
--Bois pas, Toussaint...
Affalé et s'appuyant d'une main sur la roche, il s'acharnait à trouver la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:
--... coute, Anne-Marie,... coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai point. T'as compris?
--Non, Toussaint...
--Si, t'as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!
--Demain... je te promets...
--Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t'envoie à terre, faut pas rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai.
--Pas ici! J'ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.
La logique de l'homme ivre riposta tranquillement:
--Raison pour se dépêcher.
--Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts, et qu'on va peut-être mourir aussi?...
--Raison, pour pas attendre demain, qu'on serait péri.
--Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le châle à Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière...
--J'ai fait la mienne.
--Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu'on l'a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...
L'ivrogne tenace grogna:
--M'en bats l'oeil!
Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le récif, en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d'épouvante, et se signa.
--Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!
Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:
--... pêche-toi, alors.
--Ne me fais pas mourir en péché!
--Amène-toi.
--Demain! Je te jure!
--Amène.
Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l'homme.
En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s'asseoir près de lui.
La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche frémissait. Une volée incessante d'embruns passait dans le vent comme une horde de papillons jaunâtres. L'homme n'entendait rien. La femme, pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.
La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, arquant son dos contre le vent, huma l'air vif: les papillons jaunes s'accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait toujours sa face.
--Bête! Tu vois bien que ça fait pas de mal!
Il rit dans l'ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:
--Sauvons-nous!
De l'autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.
--C'est temps d'aller, Lekor!
--Viens.
Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et s'enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta sa veste, son gilet; il se débarrassa même de sa gourde, avec regret, et voulut boire auparavant.
--Bois pas, je t'en prie...
Il accorda cette grâce et dit:
--Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.
Elle obéit.
--Et ton corsage aussi, et tout.
--Pas ma chemise?
--Garde-la si tu veux, mais moins qu'il y en a, moins ça tire.
En se dévêtant, elle demandait:
--On pourra aborder, tu crois?
--Faut voir.
--Tu espères?
--Tire tes souliers. Tu t'accrocheras à mon épaule, tu entends bien?
--Oui...
--Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge pas. Cramponne-toi et laisse aller.
Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses joues, tandis que l'ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences.
--Allons-y, fit-il.
--Mad-doué...
Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite sur l'épaule gauche du marin. Au moment d'entrer dans l'eau, il se tourna vers elle:
--Baise-moi en bouche.
Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:
--Et puis, tu sais, hein?... Chaque fois que je revoudrai, hein?
Elle balbutia:
--Oui...
--Tu jures?
--Oui...
--A Dieu vat, et cramponne-toi!
*
* *
Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres l'un de l'autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient s'enfuirent.
LES DOUZE HEURES D'UN TAMPONNÉ
Un tamponnement? Beau spectacle, et je peux vous renseigner! J'étais dans le rapide de Calais-Gibraltar, quand il fut mis en miettes. J'ai vu ça. Je le vois encore. Je le verrai toujours. Il reste en moi, de cette chose, un souvenir à la fois très net et très vague, comme d'un cauchemar, où les troubles visions de l'irréel sont mêlées à de précises notations du détail; vous connaissez cette sensation de mauvais rêve: dans une atmosphère fumeuse, des larves grouillent avec d'imperceptibles mouvements qui décèlent à peine leurs formes, et l'on dirait du coton gras qui se gonfle d'une vie sourde; dans cette brume d'existences, une lueur brille par endroits; puis, c'est quelque escarboucle qui vous regarde, quelque tentacule qui se dessine en s'allongeant, une main d'araignée qui vous caresse la joue, et l'on compterait les poils sur la peau du monstre qui disparaît dès qu'on l'a constaté...
Je ne saurais, mieux qu'à cela, comparer les mornes instants de mes heures, des douze heures que le drame a duré, et si je vous fais tout d'abord cette comparaison, c'est pour m'excuser d'une incohérence inévitable: comment présenter en bon ordre des minutes indistinctes et sans nombre qui s'enchevêtraient en moi, pareilles à des noeuds de serpents, roulées et tordues, n'ayant ni commencement ni fin. Cela fut-il avant ceci? Je ne sais pas bien. Je crois savoir, et jamais je n'ai su. J'avais perdu la notion de la durée, et je serais incapable de dire, en bonne foi, si ce cauchemar vécu m'a semblé très long ou très court, car il fut l'un et l'autre; en effet, j'ai, d'une part, la sensation d'être demeuré dans cet enfer pendant quelque existence totale, très pleine quoique très monotone; et j'ai, d'autre part, éprouvé une incontestable surprise, lorsque je vis, au moment de ma délivrance, se coucher le soleil que j'avais vu se lever une heure avant la catastrophe. Oui, voilà bien la vérité: ce fut interminablement long et très rapide. En réalité, le drame a duré de six heures du matin à six heures du soir: pourtant, je peux me vanter, grâce à lui, d'avoir vécu deux existences d'homme, la vie et la survie, ce monde et ce qui est au-dessous du monde, la terre et l'au delà.
*
* *
J'étais si tranquille, dans mon coin de compartiment, si bien calé et si dispos! La plupart des gens que frappe un grand malheur en ont eu, disent-ils, l'intuition, le pressentiment; je ne suspecte pas leur bonne foi, mais peut-être ils se suggestionnent après coup, et prêtent une importance rétrospective à quelqu'une de ces pensées fugaces qui nous traversent par milliers, lorsque nous ne pensons à rien. Un train va vite. On se dit: «Le train va vite.» Aussitôt, une idée seconde se propose: «Si on déraillait, quel grabuge!» Et l'idée passe, chassée par une autre non moins furtive. Mais, que le train déraille, on se rappellera: «J'y ai pensé!» Eh! oui, tout le monde y a pensé, et pourtant on n'y pensait pas.
Pour moi, je ne songeais guère à mal, et au contraire. Nous allions vite: nous faisions, au bas mot, du quatre-vingts ou du quatre-vingt-dix. Quelle griserie de voir glisser les paysages! Vite! Vite! On va si vite que l'on voudrait aller plus vite encore, et cette fuite donne un vertige, comme le gouffre, une ivresse, comme le champagne! La vitesse est le dernier vin du siècle buveur d'eau; nous en avons la soif ardente, puisqu'elle seule aujourd'hui sait nous griser encore, et tout va vite, et tout doit aller vite, au réel comme au figuré, dans l'ordre des idées aussi bien qu'à travers l'espace, en politique, en art, sur les grand'routes ou sur les voies ferrées. Télégraphe et téléphone, automobiles et métropolitains, tout nous est bon pour raccourcir le monde, et ces outils sont pour nous autre chose et bien plus que les instruments de notre activité fébrile: ils sont notre symbole. A la veille des grandes crises qui vont transformer leur existence, les bêtes et les sociétés sont prises d'une fièvre qui en est le prodrome: notre vieux monde entre en délire, et son délire est d'aller vite. Où? N'importe, pourvu qu'on aille de l'avant! Comment? Par tous les modes, pourvu que soient abolies les distances, étapes géographiques ou sociales, et que le monde s'unifie! Prudence, sagesse et mesure? Fi de cela! Le danger? On y pense tout juste pour pimenter la joie.
Nous allions vite. J'étais aise: j'avais délicieusement dormi. Dans une des couchettes du sleeping, une exquise jeune fille avait passé la nuit, juste en face de moi, et sa présence, la veille au soir, avait un peu retardé mon premier sommeil: l'obsession de ce joli corps, si proche, m'avait hanté pendant une heure, et finalement je m'étais assoupi, bercé par un regret charmant. Je me réveillais avec des fringales de vivre. Nous filions. J'en souriais au réveil. Le matin était pur. Les Pyrénées apparues se débarbouillaient dans de l'air rose, et le vent rapide de notre course, entrant par une glace baissée, venait de balayer, dans le compartiment, toutes les torpeurs de la nuit.
Heureux, sain, je regardais la jeune fille maintenant assise devant moi, et dont la santé souriait comme la mienne.
Il me parut,--je me trompais peut-être,--qu'une imperceptible ironie mêlait de la malice au sourire de cette enfant.